đâđš Annus Horribilis
LâEurope, zombie gĂ©opolitique, pourrait finir par adhĂ©rer aux modĂšles dâautres cultures & sâen imprĂ©gner dans un syncrĂ©tisme dâacceptation, comme elle a imposĂ© ses âvaleursâ aux quatre coins du monde.
đâđš Annus Horribilis
Par Pepe Escobar, le 31 décembre 2025
Tant Ă faire, et si peu de temps. Que 2026 soit lâannĂ©e de la renaissance des penseurs prĂ©socratiques. Et de la renaissance dâun esprit zen : rĂ©flexion, introspection, silence, quĂȘte de lâĂ©quilibre intĂ©rieur, et, si la musique sâimpose, dans un environnement physique et mental digne de lâĂ©thique japonaise du jazz-kissa.
âCâest la soif de la puissance qui a causĂ© la chute des anges, et la soif de la science qui a causĂ© celle des hommes. Mais la charitĂ© ne peut pĂ©cher par excĂšs, et jamais par elle ange ou homme ne fut en dangerâ. â Francis Bacon
Naples & Palerme â En parcourant lâItalie, du Frioul et du PiĂ©mont Ă la Toscane en passant par lâOmbrie, Rome et le sud (Naples et la Sicile), on ne peut se dĂ©faire de lâimpression tenace de lâaveuglement anthropologique et culturel stupĂ©fiant dont souffre ce qui est et restera sans aucun doute lâĂ©tat-civilisation ultime de tout lâOccident (toutes catĂ©gories confondues).
Comment Godard, sâil vivait encore, filmerait-il le malaise qui imprĂšgne le remake de lâOdyssĂ©e dâHomĂšre par Fritz Lang Ă la villa Malaparte, Ă Capri, sans la beautĂ© fatale de Brigitte Bardot ? HĂ©las, tout nâest plus que souvenirs, des fragments amoncelĂ©s contre mes ruines, pour reprendre les mots de T. S. Eliot.
Les ruines dâaujourdâhui nâont malheureusement rien dâhomĂ©rique. Elles incarnent un Occident fantomatique, chĂ©tif, vaniteux, superficiel, socialement fragmentĂ©, dĂ©pourvu dâesprit et de raison, obsĂ©dĂ© par les guerres Ă©ternelles, une tragĂ©die infantilisĂ©e, et non perçue pour ce quâelle est vraiment : un chaos. On comprend pourquoi PosĂ©idon se moque Ă©perdument de ces stupides mortels.
La lĂąchetĂ© et lâabsence de discernement politique des Ă©lites europĂ©ennes ont clairement Ă©mergĂ© au fil de mes conversations avec mes hĂŽtes italiens, mes amis et nouvelles connaissances, tout comme leur manque dâhumilitĂ© pour admettre lâavĂšnement dâun nouveau siĂšcle multipolaire (le titre de mon dernier livre, Il Secolo Multipolare, a Ă©tĂ© publiĂ© en Italie au dĂ©but du mois).
Cette âEuropeâ factice veut Ă tout prix perpĂ©tuer un paradigme moribond tant sur le plan politique quâĂ©conomique, un statu quo obsolĂšte et anachronique qui contraint au silence cette coquille vide aux retombĂ©es particuliĂšrement destructrices.
La beautĂ© Ă©blouissante de la Costa Esmeralda, entre Amalfi et Ravello, masque Ă peine le vide physique et mĂ©taphysique qui prĂ©vaut dans toute lâUnion europĂ©enne, car lâOccident a tout dĂ©truit, mĂȘme la beautĂ©, pour ne laisser place quâau nĂ©ant. Le rĂšgne du nihilisme.
Pour autant, croire que le chaos ambiant de cette petite pĂ©ninsule occidentale de lâEurasie bouleverse le monde serait un eurocentrisme simpliste. LâEurasie, et plus particuliĂšrement lâAsie de lâEst, vivent, eux, pleinement leur optimisme et leur Ă©panouissement culturel.
LâEurope pourrait mĂȘme finir par adhĂ©rer aux paradigmes dâautres cultures et, malgrĂ© elle, sâen imprĂ©gner dans un syncrĂ©tisme dâacceptation. Tout comme elle a imposĂ© ses paradigmes et ses âvaleursâ aux quatre coins du monde depuis le milieu du XVIIIĂš siĂšcle.
Lâeffondrement des valeurs morales de la âcivilisationâ occidentale
En 2025, lâOccident a ainsi connu une vĂ©ritable Annus Horribilis Ă plus dâun titre. Les historiens du futur sâen souviendront comme de lâannĂ©e oĂč lâancien âordreâ, fondĂ© sur des ârĂšglesâ aisĂ©ment transgressables, sâest disloquĂ© en tant que principe organisateur, mĂȘme sâil existe toujours en tant que structure. Les institutions âfonctionnentâ toujours, du moins en apparence. Les alliances ne sont pas encore rompues. Les ârĂšglesâ sont encore invoquĂ©es et dĂ©fendues. Pourtant, elles nâont aucune incidence perceptible.
Francesca Albanese a rĂ©sumĂ© la situation en citant le cas le pire du dĂ©litement moral total de la âcivilisationâ occidentale :
âJe nâaurais jamais imaginĂ© quâun jour, les dirigeants europĂ©ens se retourneraient contre leurs propres citoyens, rĂ©primant les manifestations, la libertĂ© de la presse et la libertĂ© acadĂ©mique, pour Ă©viter de demander des comptes Ă un Ătat gĂ©nocidaireâ.
Et oui, lâhistoire se prĂ©sente rarement sous les traits de la barbarie. Elle lui prĂ©fĂšre souvent le masque de la âcivilisationâ.
Ce Ă quoi nous assistons aujourdâhui, câest Ă une spoliation criminelle et incontrĂŽlĂ©e des terres par lâaxe amĂ©ricano-sioniste, qui Ă©tablit une nouvelle norme, de lââhĂ©misphĂšre occidentalâ (le Venezuela nâest quâun dĂ©but) Ă lâAsie occidentale (Palestine, Liban, Syrie), et bientĂŽt peut-ĂȘtre au Groenland.
Les think tanks amĂ©ricains estiment en effet que le contrĂŽle du Groenland permettrait non seulement de sâapproprier des ressources naturelles supplĂ©mentaires, mais aussi dâinterfĂ©rer avec la route maritime du Nord russe, que les Chinois surnomment la âroute de la soie arctiqueâ.
Pas sur le plan gĂ©oĂ©conomique, mais certainement sur le plan militaire, le Groenland pourrait en effet devenir une base idĂ©ale pour les ressources ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) amĂ©ricaines, et servir Ă âsoutenirâ â câest-Ă -dire commander â les EuropĂ©ens dans leur guerre Ă©ternelle en Ukraine, sans parler de menacer la Chine.
Lâobjectif consisterait essentiellement Ă diviser pour mieux rĂ©gner dans le partenariat stratĂ©gique sino-russe, tandis que Trump 2.0 gagnerait un temps prĂ©cieux pour rĂ©former et moderniser le complexe militaro-industriel amĂ©ricain et mener la guerre technologique sur le front de lâintelligence artificielle.
Lâancien PDG de Google, Eric Schmidt, Ă la tĂȘte dâentreprises technologiques directement impliquĂ©es dans le conflit en Ukraine, ne jure que par lâIA. Selon les grandes entreprises technologiques amĂ©ricaines, la course se jouera dâici les annĂ©es 2040 (bien avant, selon les Chinois). Le vainqueur aura alors laissĂ© sa marque sur le XXIĂš siĂšcle. Les enjeux ne sauraient ĂȘtre plus importants : câest un affrontement entre lâhĂ©gĂ©monie amĂ©ricaine et un monde multipolaire et multinodal emmenĂ© par la Russie et la Chine.
M. Oreshnik est prĂȘt Ă passer Ă lâaction
En 2025, comme prĂ©vu, les guerres Ă©ternelles se poursuivront sans relĂąche. LâUkraine et Gaza ne faisant plus quâune.
En Ukraine, le kabuki des nĂ©gociations de âpaixâ se poursuivra en 2026. Les faits sur le terrain sont toutefois immuables. La Russie poursuivra son avancĂ©e militaire rĂ©guliĂšre, dĂ©vastant toujours plus dâinfrastructures ukrainiennes. LâEurope, rongĂ©e de lâintĂ©rieur, nâest plus quâun continent zombie. Les Ătats-Unis ne fourniront pas dâarmes supplĂ©mentaires. Moscou nâa aucune urgence, car elle sait trĂšs bien que lâOccident finira par flancher.
La Russie peut Ă©liminer en quelques minutes tous les dirigeants de âlâorganisation criminelleâ de Kiev et au-delĂ , y compris les responsables de lâOTAN/MI6. Comme lâa fait remarquer Andrei Martyanov, les satellites russes de la sĂ©rie Resurs effectuent un balayage 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 de la surface de la Terre, avec une rĂ©solution permettant de suivre nâimporte qui, nâimporte oĂč, et dâidentifier des cibles. Alors, pourquoi ne pas sâattaquer Ă la tĂȘte du serpent ? Parce que âlâEurope se suicide et le fait mieux (404) que les Russes ne lâauraient jamais imaginĂ©â.
De son cĂŽtĂ©, la stratĂ©gie offensive russe, combinant la tactique de lâescargot et celle dite du âhachoirâ, a dĂ©jĂ progressivement dĂ©truit le vaste systĂšme de bunkers conçu par lâOTAN dans le Donbass, plus imposant que la ligne Maginot. Ces tactiques ont abouti Ă un rapport de force de dix contre un en faveur de la Russie. Telle est une autre vĂ©ritĂ© immuable du champ de bataille. Seuls des imbĂ©ciles irrĂ©cupĂ©rables se moquent de la Russie en la qualifiant de âlĂącheâ et dââinefficaceâ ! Lâoffensive escargot devrait se prolonger en 2026.
Quant Ă la guerre Ă©ternelle, les banques et la finance europĂ©ennes en ont dĂ©sormais le monopole. Le plan A, sans plan B, a toujours Ă©tĂ© dâinfliger une dĂ©faite stratĂ©gique Ă la Russie. Il a lamentablement Ă©chouĂ©, et les pertes sont colossales. Le plan B, qui nâen est pas un, consiste Ă mener une guerre Ă©ternelle pour tenter de rĂ©cupĂ©rer ces dettes irrĂ©cupĂ©rables faramineuses, et restructurer lâendettement europĂ©en insoutenable, tout en justifiant de nouvelles escroqueries financiĂšres au nom de la âsĂ©curitĂ©â.
Dans le doute, consultez Empédocle
Revenons au kabuki. La nouvelle tactique amĂ©ricaine, mise en Ćuvre fin 2025, se rĂ©sume Ă abandonner lâEurope, ce cadavre gĂ©opolitique, et Ă tenter de âsĂ©duireâ la Russie avec quelques carottes diplomatiques et Ă©conomiques mutuellement avantageuses, tout en faisant croire Ă Moscou que Washington souhaite sâintĂ©grer au monde multipolaire.
Moscou et PĂ©kin sont suffisamment avisĂ©s pour percevoir cette manĆuvre grossiĂšre. Ils agiront avec une extrĂȘme prudence â et en toute synchronisation.
La Russie va atteindre un paroxysme taoĂŻste de patience, prĂ©cisant quâelle a toujours Ă©tĂ© prĂȘte Ă nĂ©gocier, mais uniquement dans le respect de la rĂ©alitĂ© du terrain, en cherchant Ă rĂ©soudre les causes profondes du drame OTAN/Ukraine/Russie et en Ćuvrant pour un rĂšglement qui mette dĂ©finitivement fin Ă lâĂ©norme escroquerie par procuration de lâOTAN.
De leur cĂŽtĂ©, les chiens errants europĂ©ens vont se complaire dans les dĂ©chets conceptuels, qualifiant le projet de Poutine de âpromĂ©thĂ©enâ et dââidĂ©ologiqueâ. Quelle absurditĂ© ! Les enjeux sont avant tout le respect mutuel et lâindivisibilitĂ© de la sĂ©curitĂ©.
La stratĂ©gie de sĂ©curitĂ© nationale des Ătats-Unis, quant Ă elle, poursuivra son offensive de guerre hybride contre certains maillons faibles du Sud global, en particulier dans âlâhĂ©misphĂšre occidentalâ, comme la CaraĂŻbe et lâAmĂ©rique latine.
DâoĂč lâimportance pour les BRICS de consolider enfin leur stratĂ©gie commune, bien avant le sommet annuel prĂ©vu en Inde fin 2026. Les BRICS devront intensifier leurs expĂ©riences Ă©conomiques et financiĂšres, dans ce que jâai prĂ©cĂ©demment nommĂ© le âlaboratoire des BRICSâ, et instaurer un systĂšme de paiement alternatif, post-occidental et indĂ©pendant, exempt du diktat des sanctions occidentales.
La Russie, lâInde et la Chine sont en train de redĂ©finir le triangle âRICâ original de Primakov, grĂące Ă leurs partenariats stratĂ©giques interdĂ©pendants et leur coopĂ©ration toujours plus poussĂ©e dans les domaines du commerce, de lâagriculture, de la technologie et de la dĂ©dollarisation de facto. Les BRICS produisent dĂ©jĂ plus de 42 % du pĂ©trole mondial, contrĂŽlent plus de 20 % des rĂ©serves dâor (et ce chiffre ne cesse dâaugmenter) et reprĂ©sentent plus de 30 % du PIB mondial.
LâItalie, câest le retour Ă la lumiĂšre, au bout du tunnel occidental sans issue. Massimo Cacciari, grand maĂźtre de philosophie, y a donnĂ© une confĂ©rence magistrale Ă Agrigente il y a Ă peine deux mois. EmpĂ©docle, le philosophe prĂ©socratique grec, est nĂ© Ă proximitĂ©. EmpĂ©docle a Ă©laborĂ© la thĂ©orie cosmogonique des quatre Ă©lĂ©ments fondamentaux â lâair, lâeau, la terre et le feu â, que lâAmour et la Discordie ne cessent de combiner.
InfluencĂ© entre autres par les grands HĂ©raclite et ParmĂ©nide, EmpĂ©docle a finalement influencĂ©, entre autres, des penseurs tels quâAristote, Nietzsche, Hölderlin et Francis Bacon.
Nous devrions nous rĂ©approprier, comme le suggĂšre Cacciari en se rĂ©fĂ©rant Ă Bacon, ce que prĂ©conisait EmpĂ©docle, pour mieux dĂ©construire le dogme anglo-amĂ©ricain positiviste, cette formule magique Ă lâorigine du consumĂ©risme effrĂ©nĂ© et de la marchandisation de la vie, reproduite Ă lâinfini par les pĂ©riphĂ©ries de lâEmpire du Chaos, au dĂ©triment de toute rĂ©flexion Ă©thique, philosophique, sĂ©mantique, sociologique, historique et politique sur des notions telles que âdĂ©mocratieâ et âlibertĂ©â.
Nous avons tant Ă faire, et si peu de temps. Que 2026 soit lâannĂ©e de la renaissance des prĂ©socratiques ! Et de la renaissance dâun esprit âzenâ : rĂ©flexion, introspection, silence, quĂȘte dâun Ă©quilibre intĂ©rieur, et, si la musique sâimpose, dans un environnement physique et mental digne de lâĂ©thique japonaise du jazz-kissa.
Alors que nous refermons une Annus Horribilis, rendons hommage Ă lâhomme de lâannĂ©e, celui qui lâa un peu adoucie : Ibrahim TraorĂ©, du Burkina Faso. Une belle maxime inspire actuellement certains cercles intellectuels de Sicile, terre historiquement multipolaire : âNous prĂ©fĂ©rons ĂȘtre le nord du Burkina Faso plutĂŽt que le sud de la Lituanieâ. BĂ©nie soit toute cette sagesse de la Magna Graecia, Mare Nostrum.
Traduit par Spirit of Free Speech
https://strategic-culture.su/news/2025/12/31/annus-horribilis/


