đâđš Comment la CIA dĂ©stabilise le monde
Il est urgent de lever le voile sur le chaos orchestrĂ© par les Ătats-Unis & dĂ©buter une nouvelle Ăšre, oĂč la politique Ă©trangĂšre amĂ©ricaine cessera de sâorienter vers la subversion d'ennemis supposĂ©s.
đâđš Comment la CIA dĂ©stabilise le monde
Par Jeffrey D. Sachs, Common Dreams, le 15 février 2024
Jeffrey Sachs regrette que les opérations crapuleuses de la C.I.A. n'aient pas pris fin aprÚs les crimes révélés par le Church Committee en 1975.
La C.I.A. pose trois problÚmes fondamentaux : ses objectifs, ses méthodes et l'absence de responsabilité.
Ses objectifs opĂ©rationnels sont ceux que la C.I.A. ou le prĂ©sident des Ătats-Unis dĂ©finissent comme Ă©tant dans l'intĂ©rĂȘt des Ătats-Unis Ă un moment donnĂ©, indĂ©pendamment du droit international ou du droit amĂ©ricain.
Ses méthodes sont secrÚtes et trompeuses.
L'absence de responsabilité signifie que la C.I.A. et le président dirigent la politique étrangÚre sans aucun contrÎle public. Le CongrÚs est un paillasson, une arÚne secondaire.
Comme l'a dit un récent directeur de la CIA, Mike Pompeo, à propos de son passage à la CIA :
âJâai Ă©tĂ© directeur de la CIA. Nous avons menti, nous avons trichĂ©, nous avons volĂ©. Nous avions des formations complĂštes pour ça. Cela rappelle la gloire de l'expĂ©rience amĂ©ricaineâ.
La C.I.A. a été créée en 1947 pour succéder à l'Office of Strategic Services (OSS). L'OSS avait joué deux rÎles distincts pendant la Seconde Guerre mondiale : le renseignement, et la subversion. La C.I.A. a repris ces deux rÎles.
D'une part, la C.I.A. devait fournir des renseignements au gouvernement amĂ©ricain. D'autre part, la C.I.A. devait subvertir âl'ennemiâ, c'est-Ă -dire celui que le prĂ©sident ou la C.I.A. dĂ©finissaient comme tel, en utilisant un large Ă©ventail de mesures : assassinats, coups d'Ătat, troubles organisĂ©s, armement dâinsurgĂ©s, etc.
C'est ce dernier rĂŽle qui s'est avĂ©rĂ© dĂ©vastateur pour la stabilitĂ© mondiale et l'Ătat de droit amĂ©ricain. C'est le rĂŽle que la C.I.A. continue de jouer aujourd'hui. En effet, la C.I.A. est une armĂ©e secrĂšte des Ătats-Unis, capable de semer le chaos dans le monde entier sans avoir Ă rendre de comptes.
Lorsque le prĂ©sident Dwight Eisenhower a dĂ©cidĂ© que l'Ă©toile politique montante de l'Afrique, Patrice Lumumba, Ă©lu dĂ©mocratiquement au Congo, Ă©tait l'âennemiâ, la C.I.A. a conspirĂ© Ă son assassinat en 1961, sapant ainsi les espoirs dĂ©mocratiques de l'Afrique. Il ne sera pas le dernier prĂ©sident africain Ă ĂȘtre renversĂ© par la C.I.A.

En 77 ans d'existence, la C.I.A. n'a eu Ă rendre de comptes au public qu'une seule fois, en 1975. Cette annĂ©e-lĂ , Frank Church, sĂ©nateur de l'Idaho, a menĂ© une enquĂȘte sĂ©natoriale qui a mis au jour les assassinats, les coups d'Ătat, la dĂ©stabilisation, la surveillance, la torture et les âexpĂ©riencesâ mĂ©dicales de la C.I.A. dans le style de Mengele.
[Voir aussi : âLa presse amĂ©ricaine, les espions et la commission Church]
La révélation par le Church Committee des malversations choquantes de la C.I.A. a récemment fait l'objet d'un superbe livre du journaliste d'investigation James Risen, The Last Honest Man : The C.I.A., the FBI, the Mafia, and the Kennedys ? and One Senator's Fight to Save Democracy.
Cet épisode unique de surveillance a eu lieu en raison d'une rare confluence d'événements.
L'année précédant le Church Committee, le scandale du Watergate avait renversé Richard Nixon et affaibli la Maison Blanche. En tant que successeur de Nixon, Gerald Ford n'avait pas été élu, était un ancien membre du CongrÚs et hésitait à s'opposer aux prérogatives du CongrÚs en matiÚre de contrÎle.
Le scandale du Watergate, sur lequel la commission sĂ©natoriale Ervin avait enquĂȘtĂ©, avait Ă©galement renforcĂ© les pouvoirs du SĂ©nat et dĂ©montrĂ© la valeur du contrĂŽle sĂ©natorial des abus de pouvoir de l'exĂ©cutif. La C.I.A. Ă©tait nouvellement dirigĂ©e par le directeur William Colby, qui souhaitait assainir les opĂ©rations de la C.I.A.. Par ailleurs, le directeur du FBI, J. Edgar Hoover, auteur d'illĂ©galitĂ©s gĂ©nĂ©ralisĂ©es Ă©galement rĂ©vĂ©lĂ©es par le Church Committee, Ă©tait mort en 1972.
Hersh dénonce les opérations de la CIA contre le mouvement anti-guerre
En décembre 1974, le journaliste d'investigation Seymour Hersh, à l'époque comme aujourd'hui un grand reporter disposant de sources au sein de la C.I.A., a publié un compte rendu des opérations illégales de renseignement de la C.I.A. contre le mouvement anti-guerre américain.
Le leader de la majoritĂ© au SĂ©nat de l'Ă©poque, Mike Mansfield, un leader de caractĂšre, a alors nommĂ© Church pour enquĂȘter sur la C.I.A. Church lui-mĂȘme Ă©tait un sĂ©nateur courageux, honnĂȘte, intelligent, indĂ©pendant d'esprit et intrĂ©pide, des caractĂ©ristiques qui font chroniquement dĂ©faut dans la politique amĂ©ricaine.
Si seulement les opĂ©rations malhonnĂȘtes de la C.I.A. avaient Ă©tĂ© relĂ©guĂ©es dans l'histoire Ă la suite des crimes rĂ©vĂ©lĂ©s par le Church Committee, ou si au moins la C.I.A. avait Ă©tĂ© soumise Ă l'autoritĂ© de la loi et Ă l'obligation de rendre des comptes au public. Mais il n'en a rien Ă©tĂ©.
La C.I.A. a eu le dernier mot - ou mieux, a fait pleurer le monde - en conservant son rĂŽle prééminent dans la politique Ă©trangĂšre des Ătats-Unis, y compris la subversion Ă l'Ă©tranger.
Depuis 1975, la C.I.A. a mené des opérations secrÚtes de soutien aux djihadistes islamiques en Afghanistan, qui ont totalement détruit l'Afghanistan tout en donnant naissance à Al-Qaida.
La C.I.A. a probablement menĂ© des opĂ©rations secrĂštes dans les Balkans contre la Serbie, dans le Caucase contre la Russie et en Asie centrale contre la Chine, dĂ©ployant tous les djihadistes quâelle soutenait.
Dans les années 2010, la C.I.A. a mené des opérations meurtriÚres pour renverser le président syrien Bachar el-Assad, toujours avec des djihadistes islamistes.
Depuis au moins 20 ans, la C.I.A. est profondément impliquée dans la fomentation du désastre croissant en Ukraine, y compris le renversement violent du président ukrainien Viktor Yanukovych en février 2014 qui a déclenché la guerre dévastatrice qui engloutit aujourd'hui l'Ukraine.
[La C.I.A. est impliquĂ©e en Ukraine depuis 1948 avec l'opĂ©ration CARTEL, plus tard appelĂ©e AERODYNAMIC. Lire aussi : âDe l'influence du nĂ©onazisme en Ukraineâ].
Que savons-nous sur ces opĂ©rations ? Seulement ce que les lanceurs dâalerte, quelques journalistes d'investigation intrĂ©pides, une poignĂ©e d'universitaires courageux et certains gouvernements Ă©trangers ont voulu ou pu nous dire, tous ces tĂ©moins potentiels sachant qu'ils s'exposeraient Ă de sĂ©vĂšres reprĂ©sailles de la part du gouvernement amĂ©ricain.
Aucune retenue
Le gouvernement amĂ©ricain lui-mĂȘme n'a guĂšre rendu de comptes, et le CongrĂšs ne lui a pas imposĂ© de contrĂŽle ou de restrictions significatives. Au contraire, le gouvernement est devenu de plus en plus obsessionnellement secret, poursuivant des actions en justice agressives contre la divulgation d'informations classifiĂ©es, mĂȘme lorsque, ou surtout lorsque, ces informations dĂ©crivent les actions illĂ©gales du gouvernement lui-mĂȘme.
De temps à autre, un ancien fonctionnaire américain vend la mÚche, comme lorsque Zbigniew Brzezinski a révélé qu'il avait incité Jimmy Carter à charger la C.I.A. de former des djihadistes islamiques pour déstabiliser le gouvernement afghan, dans le but d'inciter l'Union soviétique à envahir ce pays.

Dans le cas de la Syrie, nous avons appris par quelques articles du New York Times en 2016 et 2017 les opérations subversives de la C.I.A. visant à déstabiliser la Syrie et à renverser Assad, sur ordre du président Barack Obama.
Une opĂ©ration de la C.I.A. terriblement malavisĂ©e, en violation flagrante du droit international, qui a conduit Ă une dĂ©cennie de pagaille, Ă une escalade de la guerre rĂ©gionale, Ă des centaines de milliers de morts et Ă des millions de personnes dĂ©placĂ©es, et pourtant pas un seul mea culpa honnĂȘte de ce dĂ©sastre orchestrĂ© par la C.I.A., la Maison-Blanche ou le CongrĂšs.
Un rĂŽle secret majeur en Ukraine
Dans le cas de l'Ukraine, nous savons que les Ătats-Unis ont jouĂ© un rĂŽle secret majeur dans le coup d'Ătat violent qui a renversĂ© Yanukovych, entraĂźnant l'Ukraine dans une dĂ©cennie d'effusion de sang, mais Ă ce jour, nous n'en connaissons pas les dĂ©tails.
La Russie a offert au monde une fenĂȘtre sur le coup d'Ătat en interceptant et en publiant un appel entre Victoria Nuland, alors secrĂ©taire d'Ătat adjointe des Ătats-Unis (aujourd'hui sous-secrĂ©taire d'Ătat) et l'ambassadeur des Ătats-Unis en Ukraine Geoffrey Pyatt (aujourd'hui secrĂ©taire d'Ătat adjoint), dans lequel ils dĂ©crivent le gouvernement de l'aprĂšs-coup d'Ătat.
AprĂšs ce coup d'Ătat, la C.I.A. a secrĂštement formĂ© les forces d'opĂ©rations spĂ©ciales du rĂ©gime post-coup d'Ătat que les Ătats-Unis avaient aidĂ© Ă installer au pouvoir. Le gouvernement amĂ©ricain est restĂ© muet sur les opĂ©rations secrĂštes de la C.I.A. en Ukraine.

Nous avons de bonnes raisons de croire que ce sont des agents de la CIA qui ont dĂ©truit le gazoduc Nord Stream, selon Seymour Hersh, aujourd'hui un journaliste indĂ©pendant. Contrairement Ă ce qui s'est passĂ© en 1975, lorsque Seymour Hersh travaillait pour le New York Times Ă une Ă©poque oĂč le journal tentait encore de demander des comptes au gouvernement, le Times ne daigne mĂȘme pas examiner le rĂ©cit de Seymour Hersh.
[Lire aussi : âSeymour Hersh accuse les Ătats-Unis de âdissimulerâ le projet Nord Streamâ].
Demander Ă la C.I.A. de rendre des comptes au public est bien sĂ»r une tĂąche ardue. Les prĂ©sidents et le CongrĂšs n'essaient mĂȘme pas. Les grands mĂ©dias n'enquĂȘtent pas sur la C.I.A., prĂ©fĂ©rant citer des âhauts fonctionnaires anonymesâ et le secret officiel. Les grands mĂ©dias sont-ils paresseux, corrompus, effrayĂ©s par les profits issus du complexe militaro-industriel, menacĂ©s, ignorants, ou tout cela Ă la fois ? Qui sait ?
Il y a une petite lueur d'espoir. En 1975, la C.I.A. Ă©tait dirigĂ©e par un rĂ©formateur. Aujourd'hui, la C.I.A. est dirigĂ©e par William Burns, l'un des principaux diplomates amĂ©ricains de longue date. M. Burns connaĂźt la vĂ©ritĂ© sur l'Ukraine, puisqu'il a Ă©tĂ© ambassadeur en Russie en 2008 et qu'il a informĂ© Washington de la grave erreur que constituait l'Ă©largissement de l'OTAN Ă l'Ukraine. Compte tenu de sa rĂ©putation et de ses rĂ©alisations diplomatiques, M. Burns soutiendrait peut-ĂȘtre l'obligation de rendre des comptes, qui s'impose de toute urgence.
L'ampleur du chaos permanent rĂ©sultant des opĂ©rations de la CIA qui ont mal tournĂ© est stupĂ©fiante. En Afghanistan, en HaĂŻti, en Syrie, au Venezuela, au Kosovo, en Ukraine et bien au-delĂ , les morts inutiles, les troubles et les ravages provoquĂ©s par la subversion de la C.I.A. se poursuivent encore aujourd'hui. Les mĂ©dias grand public, les institutions acadĂ©miques et le CongrĂšs devraient enquĂȘter sur ces opĂ©rations en faisant tout ce qui est en leur pouvoir et en exigeant la publication de documents pour permettre une responsabilisation dĂ©mocratique.
L'annĂ©e prochaine marquera le 50e anniversaire des auditions du Church Committee. Cinquante ans plus tard, grĂące Ă la jurisprudence, Ă la motivation et aux conseils du Church Committee lui-mĂȘme, il est urgent de lever le voile, d'exposer la vĂ©ritĂ© sur le chaos orchestrĂ© par les Ătats-Unis et de dĂ©buter une nouvelle Ăšre oĂč la politique Ă©trangĂšre amĂ©ricaine sera transparente, responsable, soumise Ă l'Ătat de droit national et international et orientĂ©e vers la paix mondiale plutĂŽt que vers la subversion d'ennemis supposĂ©s.
* Jeffrey D. Sachs est professeur d'universitĂ© et directeur du Centre pour le dĂ©veloppement durable de l'universitĂ© Columbia, oĂč il a dirigĂ© The Earth Institute de 2002 Ă 2016. Il est Ă©galement prĂ©sident du U.N. Sustainable Development Solutions Network et conseiller de la Commission des Nations unies pour le dĂ©veloppement du haut dĂ©bit.
https://consortiumnews.com/2024/02/15/how-the-cia-destabilizes-the-world/


