đâđš DĂ©mystifier la gouvernance du Hamas
Les mĂ©dias ont mal compris le fonctionnement du Hamas, opposant de façon simpliste le âmodĂ©rĂ©â Haniyeh au âradicalâ Sinwar. En rĂ©alitĂ©, le processus dĂ©cisionnel du Hamas est infiniment plus structurĂ©.

đâđš DĂ©mystifier la gouvernance du Hamas
Par Hanna Alshaikh, le 30 août 2024
AprĂšs l'assassinat d'Ismail Haniyeh, chef du bureau politique du Hamas, Ă TĂ©hĂ©ran, l'organe consultatif suprĂȘme du mouvement, le Conseil de la Choura, a rapidement et unanimement choisi Yahya Sinwar pour lui succĂ©der. Au moment de son assassinat, Haniyeh avait pris les rĂȘnes du Hamas dans les nĂ©gociations de cessez-le-feu avec les mĂ©diateurs, et de nombreux analystes ont affirmĂ© que l'ascension de Sinwar marquait une rupture totale avec les politiques de Haniyeh et d'autres membres du bureau politique de haut rang.
Une grande partie de cette analyse repose sur des informations erronées.
Elle trahit une comprĂ©hension superficielle non seulement des dirigeants du Mouvement de rĂ©sistance islamique (Hamas), mais aussi de la rĂ©sistance dans son ensemble. L'hypothĂšse selon laquelle le leadership de Sinwar constitue une rupture avec le passĂ© suit une tendance de l'analyse occidentale Ă considĂ©rer les dirigeants palestiniens selon des schĂ©mas vagues et simplistes tels que âfaucon contre colombeâ ou âmodĂ©rĂ© contre partisan de la ligne dureâ. Ces Ă©tiquettes cachent plus qu'elles ne rĂ©vĂšlent.
La fixation sensationnaliste sur la psychologie de Yahya Sinwar ne fait qu'aggraver ce vice d'analyse. Cette approche réduit la complexité de la politique à des personnalités et suppose que la prise de décision du Hamas est largement dictée par les individus plutÎt que le produit de débats internes et d'élections sérieuses, de délibérations et de consultations complexes, et d'une responsabilité institutionnelle.
Malgré ces insuffisances dans le débat général, il convient néanmoins d'examiner dans quelle mesure le mandat de Sinwar sera différent de celui de Haniyeh en tant que chef du bureau politique. S'agit-il là d'un signe de rupture ?
Défier l'isolement
Pour Ă©valuer la question de la rupture, il convient d'examiner certains parallĂšles dans les trajectoires de Haniyeh et de Sinwar. Au niveau le plus Ă©vident, chacun d'entre eux a fini par devenir chef du gouvernement de Gaza, puis chef du bureau politique du Hamas. NĂ©s dans les camps de la bande de Gaza au dĂ©but des annĂ©es 1960, Haniyeh et Sinwar sont venus au monde en tant que rĂ©fugiĂ©s, une existence fondĂ©e sur l'exclusion, la dĂ©possession et la marginalisation. En dĂ©pit de ces rĂ©alitĂ©s, les deux dirigeants ont rejoint le mouvement islamique Ă Gaza et se sont retrouvĂ©s encore plus isolĂ©s et marginalisĂ©s : Haniyeh s'est exilĂ© dans la ville libanaise de Marj al-Zouhour en 1992, et Sinwar a Ă©tĂ© emprisonnĂ© en 1988 et condamnĂ© l'annĂ©e suivante Ă une quadruple peine de prison Ă perpĂ©tuitĂ©. Ces difficultĂ©s n'ont pas empĂȘchĂ© ces deux dirigeants de dĂ©velopper non seulement leurs propres compĂ©tences politiques, mais aussi de jouer un rĂŽle dans le dĂ©veloppement du Hamas lui-mĂȘme.
Dans les conditions difficiles de son exil Ă Marj al-Zouhour, Haniyeh a acquis de l'expĂ©rience dans la coordination des actions avec les Palestiniens en dehors du Hamas, dans le renforcement des liens avec le Hezbollah et la coopĂ©ration avec les Ătats arabes et la communautĂ© internationale, notamment par l'adoption d'une rĂ©solution du Conseil de sĂ©curitĂ© des Nations unies appelant au retour des Palestiniens, ce qu'ils ont rĂ©ussi Ă faire un an plus tard. Cette expĂ©rience de la diplomatie et de la nĂ©gociation avec les groupes palestiniens suivra Haniyeh plus tard dans sa carriĂšre. En 2006, Haniyeh est devenu le tout premier Premier ministre palestinien dĂ©mocratiquement Ă©lu. Bien que la mise en Ă©chec de ce gouvernement d'unitĂ© palestinienne ait conduit Ă des combats intenses entre factions, et au dĂ©but du blocus israĂ©lien de Gaza, il a passĂ© des annĂ©es Ă Ćuvrer en faveur de la rĂ©conciliation et de l'unitĂ© nationales, en plus de ses actions au niveau diplomatique.

Depuis sa prison, Sinwar a continuĂ© Ă dĂ©velopper les capacitĂ©s de contre-espionnage du Mouvement, un processus lancĂ© avec la crĂ©ation de l'âOrganisation de sĂ©curitĂ© et de sensibilisationâ connue sous le nom de âMajdâ en 1985, dans le but de fournir une formation en matiĂšre de sĂ©curitĂ© et de contre-espionnage, et d'identifier les collaborateurs prĂ©sumĂ©s. Lorsque Sinwar est arrĂȘtĂ© en 1988, un mois seulement aprĂšs le dĂ©but de la premiĂšre Intifada, il a Ă©tĂ© accusĂ© d'avoir exĂ©cutĂ© douze collaborateurs ayant renseignĂ© lâoccupant. En tant que prisonnier, Sinwar a poursuivi sa mission de renforcement du contre-espionnage du mouvement et de dĂ©veloppement des compĂ©tences des prisonniers palestiniens. Il parle couramment l'hĂ©breu et est un lecteur passionnĂ©. Cette expertise a eu un impact sur le dĂ©veloppement du mouvement au fil du temps, et a contribuĂ© Ă consolider la place de Sinwar en tant qu'autoritĂ© du mouvement en prison.
Un chapitre important et mieux connu de l'expĂ©rience politique de Sinwar est son rĂŽle clĂ© dans les nĂ©gociations qui ont permis la libĂ©ration de plus de 1 000 prisonniers palestiniens en 2011, dont Sinwar lui-mĂȘme, en Ă©change de Gilad Shalit, un soldat israĂ©lien capturĂ© par des combattants des Brigades Qassam en 2006. Un aspect moins connu du temps passĂ© par Sinwar en prison est le soin avec lequel il s'est engagĂ© et a ralliĂ© les Palestiniens au-delĂ des lignes de faction dans le cadre des grĂšves et des protestations dans les prisons. ImmĂ©diatement aprĂšs sa libĂ©ration, il a Ă©tĂ© en mesure d'utiliser ces compĂ©tences pour crĂ©er un effet de levier auprĂšs d'IsraĂ«l, et trouver des points d'unitĂ© avec les Palestiniens d'autres factions.
Les négociations aprÚs la prison
Peu aprĂšs son retour Ă Gaza, Sinwar a Ă©tĂ© Ă©lu au bureau politique du Hamas en 2012. Cinq ans plus tard, il est Ă©lu Ă la tĂȘte de la direction du Hamas Ă Gaza, succĂ©dant Ă Ismail Haniyeh en 2017. Les premiĂšres annĂ©es de Sinwar Ă Gaza sont souvent Ă©voquĂ©es comme une pĂ©riode au cours de laquelle le Hamas a resserrĂ© les rangs en interne, et s'est engagĂ© dans des campagnes publiques contre la collaboration avec IsraĂ«l, bien que sous une forme assez diffĂ©rente des premiers jours de Majd.
Moins médiatique et moins sujet à la dramatisation, Sinwar s'est également engagé dans plusieurs négociations complexes qui ont influencé la trajectoire du mouvement en tant que chef de la direction basée à Gaza.
Dix ans aprĂšs le dĂ©but du blocus israĂ©lien sur Gaza, les difficultĂ©s quotidiennes de deux millions de Palestiniens commençaient Ă empirer en 2017, lorsqu'une sĂ©rie de dĂ©cisions de Mahmoud Abbas a accentuĂ© l'impact Ă©conomique de l'isolement de Gaza. En mars 2017, l'AutoritĂ© palestinienne (AP) basĂ©e Ă Ramallah a rĂ©duit les salaires des employĂ©s de l'AP Ă Gaza jusqu'Ă 30 %, et en juin, les salaires des prisonniers palestiniens âdĂ©portĂ©sâ Ă Gaza en 2011 ont Ă©tĂ© complĂštement supprimĂ©s. Ensuite, dans un geste controversĂ© considĂ©rĂ© comme une mesure de punition collective, Abbas a effectivement coupĂ© l'approvisionnement en carburant de Gaza en annulant une exonĂ©ration fiscale, provoquant une crise Ă©nergĂ©tique qui a rĂ©duit l'approvisionnement en Ă©lectricitĂ© disponible pour les Palestiniens de Gaza d'environ huit Ă quatre heures par jour. Par la suite, la seule centrale Ă©lectrique de Gaza a Ă©tĂ© contrainte de fermer.
Dans un geste qui a pris de nombreux observateurs de court, Sinwar a conclu un accord avec l'ancien chef des forces de sĂ©curitĂ© prĂ©ventive de l'AutoritĂ© palestinienne, Muhammad Dahlan, afin de rĂ©soudre les crises provoquĂ©es par les changements de politique opĂ©rĂ©s Ă Ramallah. Dahlan, nĂ© comme Sinwar dans le camp de rĂ©fugiĂ©s de Khan Younis, est devenu un dirigeant clĂ© du Fatah jusqu'Ă ce qu'il se brouille avec la direction du parti en 2011, et s'est ensuite installĂ© aux Ămirats arabes unis. L'idĂ©e d'un accord entre le Hamas et celui qui a mis en Ćuvre les souhaits de l'administration Bush de perturber le gouvernement d'unitĂ© palestinienne dirigĂ© par le Premier ministre rĂ©cemment Ă©lu, M. Haniyeh, Ă©tait inconcevable au dĂ©but de la scission entre Gaza et la Cisjordanie, il y a dix ans. Les questions intĂ©rieures et rĂ©gionales exigeaient cependant que les dirigeants du Mouvement s'adaptent, et Sinwar Ă©tait prĂȘt Ă discuter.
L'accord Hamas-Dahlan a connu un succĂšs limitĂ©, mais il a mis en Ă©vidence deux aspects essentiels du mandat de Sinwar Ă la tĂȘte de la bande de Gaza : aplanir les divergences avec d'autres secteurs politiques et sociaux palestiniens, et Ă©quilibrer les relations extĂ©rieures dans un nouveau paysage rĂ©gional. Plus prĂ©cisĂ©ment, grĂące Ă ses liens Ă©troits avec les gouvernements des Ămirats arabes unis et de l'Ăgypte, Dahlan a obtenu l'entrĂ©e de carburant par le point de passage de Rafah. Ce point est important, car les relations entre l'Ăgypte et le Hamas Ă©taient les plus tendues au dĂ©but du premier mandat de Sinwar Ă la tĂȘte de la bande de Gaza.

Au fil du temps, Sinwar a pu continuer Ă apaiser les tensions avec l'Ăgypte dans les mois et les annĂ©es qui ont suivi. En s'appuyant sur les mobilisations populaires palestiniennes indĂ©pendantes connues sous le nom de Grande Marche du retour (2018-19) et sur une tentative ratĂ©e du Mossad d'infiltrer et de placer des Ă©quipements de surveillance Ă Gaza en novembre 2018, la direction du Hamas a obtenu un certain nombre de concessions qui ont attĂ©nuĂ© l'impact du blocus israĂ©lien sur Gaza, notamment un assouplissement des restrictions sur les dĂ©placements au point de passage de Rafah avec l'Ăgypte, un plus grand nombre de camions transportant des marchandises et de l'aide entrant quotidiennement Ă Gaza, et de l'argent liquide pour payer les salaires des fonctionnaires.
Il est largement reconnu que M. Sinwar a jouĂ© un rĂŽle majeur dans l'amĂ©lioration des relations du Hamas avec les autres membres de l'âAxe de la rĂ©sistanceâ aprĂšs que la direction du Hamas a quittĂ© Damas en 2012 au milieu du soulĂšvement et de la guerre civile en Syrie. Le rĂŽle de Sinwar dans l'amĂ©lioration et la renĂ©gociation des relations du Hamas avec d'autres acteurs rĂ©gionaux en dehors de ses alliances Ă©troites n'est pas aussi largement reconnu. L'accent mis sur ses liens avec l'âAxeâ limite la discussion sur le leadership de Sinwar dans les limites d'un certain courant idĂ©ologique, mais sa volontĂ© de nĂ©gocier signale une approche plus Ă©laborĂ©e de l'Ă©quilibre des puissances rĂ©gionales que ne le permettent ces Ă©tiquettes arbitraires.
Sinwar et ses prédécesseurs
Deux concepts stratégiques du lexique politique du Hamas - le cumul et la concertation - sont essentiels pour comprendre le fonctionnement du mouvement et de ses dirigeants. Toute compréhension du mouvement en général, ou du mandat de Sinwar sur Gaza en particulier, doit prendre en compte ces composantes indispensables du dynamisme institutionnel et du pouvoir en constante évolution du Hamas.
La notion de cumul est couramment utilisĂ©e pour dĂ©crire les avancĂ©es militaires au fil du temps. Il est Ă©galement utile de considĂ©rer ce phĂ©nomĂšne en termes de compĂ©tences et d'expĂ©rience politiques que les dirigeants du Hamas apportent Ă la table des nĂ©gociations pour rĂ©soudre les questions difficiles de la gouvernance sous blocus, pour rĂ©pondre aux besoins humanitaires en situation de siĂšge, aux phases d'isolement rĂ©gional, aux Ă©tapes de la construction et de l'Ă©talonnage d'alliances rĂ©gionales et Ă la rĂ©conciliation nationale avec les autres factions palestiniennes. Poser les bases des succĂšs politiques et des avancĂ©es militaires se prĂȘte plus souvent Ă la continuitĂ© qu'Ă la rupture.
La concertation définit les pratiques et les structures les plus efficaces au sein du Hamas. Le mouvement dispose d'organes consultatifs à différents niveaux qui fonctionnent comme des structures de responsabilité et de conseil pour la direction politique. Les membres sont élus et représentent les Palestiniens de Cisjordanie, de Gaza, de la diaspora et des prisons. L'organe consultatif de haut niveau, le Conseil général de la Shura, nomme les membres d'un organe indépendant qui coordonne et supervise les élections du Bureau politique afin de garantir la transparence. Bien que peu d'informations sur ces structures soient rendues publiques, un scénario d'urgence comme pour l'assassinat d'Ismail Haniyeh a révélé que le Conseil général de la Choura nomme un successeur dans des circonstances exceptionnelles (Sinwar a été élu à l'unanimité).
La pratique et la structure de la consultation ne se limitent pas Ă l'aile politique du Hamas. L'aile militaire du mouvement, les Brigades Qassam, dispose Ă©galement de procĂ©dures de consultation - en fait, Sinwar a jouĂ© le rĂŽle de coordinateur entre l'aile militaire et l'aile politique aprĂšs avoir rejoint le Bureau politique. Zaher Jabareen, qui a créé les Brigades Qassam dans le nord de la Cisjordanie, a expliquĂ© que les rĂ©cits sur la centralisation de l'appareil Majd sont inexacts, car les dĂ©cisions ne sont pas entre les mains d'une seule personne - elles font l'objet de procĂ©dures en plusieurs Ă©tapes, ainsi que d'enquĂȘtes supplĂ©mentaires menĂ©es par un âdispositif professionnelâ distinct. M. Jabareen a fait remarquer qu'il existe de sĂ©rieuses clauses de responsabilitĂ© en cas de mauvaise gestion par les services de sĂ©curitĂ©.
Suivant cette mĂȘme dynamique, lorsqu'un dirigeant comme Sinwar ou Haniyeh prend une dĂ©cision majeure, non seulement il y parvient aprĂšs avoir consultĂ© des personnalitĂ©s compĂ©tentes, mais il est Ă©galement responsable devant les groupes d'intĂ©rĂȘt au sein du mouvement ou de la sociĂ©tĂ© en gĂ©nĂ©ral qui font pression sur lui pour qu'il prenne une dĂ©cision. En tant que chefs de la direction et du bureau politique de Gaza, Sinwar et Haniyeh ont travaillĂ© ensemble, et ont souvent participĂ© Ă des rĂ©unions publiques avec divers groupes d'intĂ©rĂȘt afin de les rallier Ă la rĂ©conciliation nationale. Pour eux, la rĂ©conciliation nationale ne consistait pas seulement Ă faire amende honorable auprĂšs du Fatah et Ă unir le corps politique palestinien, mais aussi Ă combler d'autres formes de fossĂ©s politiques, ainsi que les problĂšmes sociaux et socio-Ă©conomiques Ă Gaza. Tout cela pour se prĂ©parer Ă la bataille Ă venir, acquĂ©rir la force militaire, le soutien populaire et l'unitĂ© politique nĂ©cessaires. Il semble que les consultations se fassent Ă la fois du haut vers le bas et du bas vers le haut.
Les déclarations de Sinwar et de deux de ses prédécesseurs montrent comment le cumul des pouvoirs et des réalisations a favorisé la continuité entre chaque nouvelle Úre. Khaled Meshaal a défini les priorités de son dernier mandat lors d'une interview en mai 2013 :
la résistance
le recentrage de JĂ©rusalem comme cĆur de la cause palestinienne
la libération des prisonniers
la lutte pour le droit au retour et le rĂŽle de la diaspora dans la lutte
la réconciliation nationale entre les factions palestiniennes qui unit et rassemble le corps politique palestinien autour de la résistance
l'engagement de la nation arabe et islamique
l'engagement de la communauté internationale aux niveaux populaire et officiel, et
le renforcement des institutions internes du Hamas, l'extension de son pouvoir et l'ouverture du Mouvement vers d'autres formations palestiniennes, et vers d'autres Arabes et Musulmans en général.
La remarque de M. Meshaal concernant les prisonniers mĂ©rite d'ĂȘtre soulignĂ©e. Il les a dĂ©crits comme la âfiertĂ© de notre peupleâ. Lorsqu'on lui a demandĂ© des dĂ©tails sur le plan visant Ă garantir leur libertĂ© et s'il impliquait la capture d'autres soldats israĂ©liens, Meshaal a refusĂ© de s'Ă©tendre sur le sujet. Deux mois plus tard, le renversement du gouvernement Morsi en Ăgypte allait complĂštement bouleverser le mode de fonctionnement du Hamas, ce qui a probablement entraĂźnĂ© un rééquilibrage de la direction du bureau politique. MalgrĂ© les dĂ©fis que cela reprĂ©sentait pour le Hamas, juste un an plus tard, lors de la guerre israĂ©lienne de 51 jours contre Gaza en 2014, des combattants Qassam ont pĂ©nĂ©trĂ© en IsraĂ«l, visant ses bases militaires Ă au moins cinq reprises, et ont capturĂ© deux soldats lors des combats. Aujourd'hui, cette logique de cumul et de continuitĂ© se retrouve dans les dĂ©clarations des dirigeants du Hamas qui expliquent que l'objectif de l'opĂ©ration du 7 octobre consistait Ă capturer des soldats israĂ©liens en vue d'un Ă©change de prisonniers.
Au début du dernier mandat de Meshaal, lui et Haniyeh ont publiquement rejeté les rumeurs de tensions entre eux. Ces rumeurs ont persisté au fil des ans, sans que l'on accorde suffisamment d'attention aux messages cohérents de chaque dirigeant, témoignant de priorités communes.
La vision, les messages et les prioritĂ©s partagĂ©s se sont poursuivis avec Haniyeh Ă la tĂȘte du Bureau politique. AprĂšs la guerre israĂ©lienne de 2021 contre Gaza, surnommĂ©e âLa bataille du glaive de JĂ©rusalemâ par les Palestiniens - coĂŻncidant avec un soulĂšvement palestinien connu sous le nom dââIntifada de l'unitĂ©â qui s'est propagĂ©e de JĂ©rusalem Ă la Cisjordanie, aux citoyens palestiniens d'IsraĂ«l et aux communautĂ©s de rĂ©fugiĂ©s palestiniens au Liban et en Jordanie - Ismail Haniyeh a prononcĂ© un discours de victoire qui souligne le rĂŽle central de la continuitĂ© et du cumul au sein du Mouvement.
M. Haniyeh a qualifiĂ© la bataille de âvictoire stratĂ©giqueâ et a dĂ©clarĂ© que la suite âne ressemblera pas Ă ce qui a prĂ©cĂ©dĂ©â, ajoutant qu'il s'agit d'une âvictoire divine, stratĂ©gique et complexeâ sur le plan de la scĂšne nationale palestinienne, de la nation arabe et islamique, des masses mondiales et de la communautĂ© internationale. Le discours a mis l'accent sur le cumul des atouts et l'engagement des prioritĂ©s et des efforts des Ă©poques prĂ©cĂ©dentes du mouvement, qui ont permis d'aboutir Ă cette victoire. Il prĂ©figurait Ă©galement les changements majeurs Ă venir.
Dans la période précédant le 7 octobre, Sinwar a prononcé un discours dans lequel il déclarait :
âDans une pĂ©riode de quelques mois, que j'estime ne pas dĂ©passer un an, nous forcerons l'occupant Ă faire face Ă deux options : soit nous la forçons Ă appliquer le droit international, Ă respecter les rĂ©solutions internationales, Ă se retirer de la Cisjordanie et de JĂ©rusalem, Ă dĂ©manteler les colonies, Ă libĂ©rer les prisonniers et Ă assurer le retour des rĂ©fugiĂ©s, pour parvenir Ă la crĂ©ation d'un Ătat palestinien sur les terres occupĂ©es en 1967, y compris JĂ©rusalem. Soit nous plaçons cette occupation dans un Ă©tat de contradiction et de conflit avec les rĂšgles de l'ordre international, nous l'isolons de maniĂšre extrĂȘme et puissante, et nous mettons fin Ă son intĂ©gration dans la rĂ©gion et dans le monde entier, en nous attaquant Ă l'effondrement constatĂ© Ă tous les niveaux de la rĂ©sistance au cours de ces derniĂšres annĂ©es. "
Dans ce contexte, il faut se demander si Sinwar est vraiment aussi imprévisible que le prétendent les experts. Ces déclarations viennent également contredire la présentation de l'ascension de Sinwar comme étant en rupture totale avec le passé du mouvement.

Le Hamas en tant que médiateur
La personnalitĂ© de Yahya Sinwar a fait l'objet d'un sensationnalisme dans les mĂ©dias occidentaux (et mĂȘme arabes). D'une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les dĂ©bats sur le Hamas reposent souvent sur des rumeurs, des insinuations et des affirmations non fondĂ©es qui tendent Ă accentuer les dĂ©saccords entre les diffĂ©rents membres de la direction du mouvement, en opposant les dirigeants aux âmodĂ©rĂ©s favorable Ă la diplomatie et les nĂ©gociationsâ aux âfaucons militantsâ. En examinant certains aspects des carriĂšres de Sinwar et de Haniyeh, on comprend mieux que si les personnalitĂ©s et les spĂ©cificitĂ©s du parcours de chacun des dirigeants ont un impact sur leur prise de dĂ©cision, ce n'est qu'une part de la façon dont ces dirigeants, et le mouvement dans son ensemble, prennent des dĂ©cisions.
Au fil des ans, le Hamas a démontré sa capacité à tirer parti de la diversité du parcours de ses dirigeants pour renforcer ses capacités sur les fronts militaire, politique, diplomatique et populaire. Enraciné dans les principes de consultation et de cumul, le Hamas est à la fois un mouvement horizontal, et un mouvement composé d'institutions. Des institutions efficaces telles que le Conseil de la Choura ont aidé le mouvement à traverser des moments d'incertitude, comme l'assassinat d'Ismail Haniyeh.
C'est le dernier exemple en date du dynamisme et de la flexibilité institutionnels du Hamas, sans commune mesure avec l'histoire de la construction institutionnelle des factions palestiniennes.
Dans ce contexte, ce qui peut apparaßtre comme des différences significatives entre dirigeants peut devenir une véritable force pour le mouvement, lui permettant d'équilibrer les exigences parfois contradictoires de divers groupes, en particulier dans son processus de prise de décision à des niveaux élevés de surveillance, sous la menace constante de l'assassinat et de l'emprisonnement de ses dirigeants, et dans les attaques permanentes contre ses structures et ses institutions.
Il ne s'agit pas de nier qu'il existe parfois des dĂ©saccords entre les dirigeants du mouvement, qui ont existĂ© depuis la crĂ©ation de l'organisation en 1987. Cependant, le Hamas est aussi un mouvement dotĂ© d'institutions, de procĂ©dures et de mĂ©canismes de responsabilitĂ©. La rĂšgle gĂ©nĂ©rale a Ă©tĂ© la consultation, le cumul et l'Ă©quilibre entre les besoins des diffĂ©rents groupes d'intĂ©rĂȘt. La preuve en a Ă©tĂ© donnĂ©e publiquement et de maniĂšre cohĂ©rente dans les messages des dirigeants de l'organisation, non seulement tout au long de la guerre gĂ©nocidaire en cours, mais tout au long de ses 37 ans d'histoire.
Ă la suite de l'opĂ©ration âAl-Aqsa Floodâ du 7 octobre 2023 et du gĂ©nocide qui s'en est suivi Ă Gaza, de nouvelles questions se posent sur le Hamas en gĂ©nĂ©ral, et sur la personnalitĂ© de Yahya Sinwar en particulier. Nombreux sont ceux qui considĂšrent encore Sinwar comme le cerveau imprĂ©visible des opĂ©rations, soutenant un rĂ©cit dans lequel Sinwar aurait eu Ă lui seul le pouvoir de mener une opĂ©ration sans prĂ©cĂ©dent contre IsraĂ«l, avec toutes les implications locales, rĂ©gionales et internationales complexes qui en rĂ©sultent. Il ne s'agit pas de privilĂ©gier le Hamas, ni de rejeter la faute sur une âpomme pourrieâ pour permettre le retour d'un Hamas âdĂ©militarisĂ©â Ă la tĂȘte de l'Ătat. Pour certains experts autoproclamĂ©s, le recours Ă cette explication dĂ©coule d'une comprĂ©hension superficielle du mouvement. Pour d'autres, il s'agit de couvrir IsraĂ«l pour ses Ă©checs militaires au cas oĂč il capturerait Sinwar et de substituer cela Ă la âvictoire totaleâ. Si Sinwar est le Hamas et si le Hamas est Sinwar, l'Ă©limination de l'un mettrait fin Ă l'autre.
En rĂ©alitĂ©, ce que nous pensons savoir de la planification et de l'exĂ©cution de l'offensive du 7 octobre - et des opĂ©rations ultĂ©rieures du Hamas face Ă la guerre gĂ©nocidaire d'IsraĂ«l - n'est probablement qu'une goutte d'eau dans l'ocĂ©an. Mais les donnĂ©es publiques disponibles nous montrent que Yahya Sinwar n'est pas si imprĂ©visible que cela. Ă l'instar de ses prĂ©dĂ©cesseurs, il s'est montrĂ© trĂšs ouvert et lucide sur la direction que prenait l'organisation. Les signes Ă©taient visibles partout depuis au moins deux ans, tant au niveau officiel qu'au niveau de la base. Les grandes puissances ont Ă©tĂ© choquĂ©es parce qu'elles ont sous-estimĂ© et ignorĂ© le mouvement, et non parce qu'elles auraient Ă©tĂ© dupĂ©es. Le rĂ©cit autour de Sinwar fournit Ă©galement un prĂ©texte aux âexpertsâ pour expliquer leur connaissance superficielle du mouvement, au mieux, ou leur analyse fallacieuse, au pire.
Ce que les analystes auraient dĂ» savoir, c'est que le Hamas est un mouvement dotĂ© d'institutions et que, comme n'importe quel autre mouvement de masse, il rassemble diffĂ©rents courants et orientations politiques pouvant ĂȘtre en dĂ©saccord sur la tactique, mais pas sur la stratĂ©gie. La rĂšgle de cette organisation a Ă©tĂ© celle de la continuitĂ© malgrĂ© la fragmentation gĂ©ographique et les diffĂ©rentes Ă©coles de pensĂ©e sur la façon d'aller de l'avant. Il y a eu des moments de dĂ©bats acharnĂ©s et de dĂ©saccords publics, mais ils nâont rien de secret et se dĂ©roulent parfois dans des lieux publics. Cela correspond Ă la dynamique d'une organisation dont les Ă©lections internes sont rigoureuses et participatives.

Les informations attribuĂ©es Ă des âsources anonymes proches du Hamasâ sur les dĂ©saccords internes au sein du Hamas ou sur la restructuration du mouvement par Sinwar sont trĂšs peu Ă©tayĂ©es. Il est possible que les activitĂ©s du mouvement changent au cours de la guerre et que ses institutions Ă©voluent en consĂ©quence. Toutefois, tant que des preuves tangibles ne seront pas disponibles, les analystes seraient bien avisĂ©s de fonder leurs rĂ©flexions sur les nombreux Ă©crits, discours et interviews mettant en lumiĂšre les aspects injustement mystifiĂ©s du Hamas et de ses dirigeants. Il n'existe aucune preuve crĂ©dible suggĂ©rant que Sinwar a totalement remaniĂ© la structure du mouvement et centralisĂ© le pouvoir autour de sa personne. Cependant, de nombreux Ă©lĂ©ments montrent que Sinwar n'est pas seulement un produit du mouvement, mais quelqu'un qui a passĂ© des dĂ©cennies Ă le construire et qu'il est peu probable qu'il ait nĂ©gligĂ© ceux avec qui il a grandi politiquement et les processus qu'il a contribuĂ© Ă mettre en place.
Un jour, aprĂšs la fin de cette guerre gĂ©nocidaire, de nouvelles informations apparaĂźtront peut-ĂȘtre, qui modifieront la comprĂ©hension du Hamas et contrediront les hypothĂšses qui circulent aujourd'hui. Lorsque cela se produira, il serait judicieux de replacer ces nouvelles preuves dans leur contexte historique et d'exiger des âexpertsâ qui ont manquĂ© de professionnalisme qu'ils respectent des normes plus rigoureuses.
* Hanna Alshaikh est doctorante en histoire et en études du Moyen-Orient à l'université de Harvard.
https://mondoweiss.net/2024/08/demystifying-how-the-hamas-leadership-works/

