đâđš Gaza, le tombeau de l'ordre mondial dirigĂ© par l'Occident
En soutenant les atrocités commises à Gaza, l'Occident réduit à néant ce qui lui reste de crédibilité et ramÚne l'ordre mondial "fondé sur des rÚgles" qu'il prétend diriger à un point de non-retour.

đâđš Gaza, le tombeau de l'ordre mondial dominĂ© par l'Occident
Par Saul J. Takahashi, le 17 janvier 2024.
Quelle que soit sa conclusion, le procĂšs intentĂ© par l'Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice pour violation par IsraĂ«l de la Convention sur le gĂ©nocide entrera dans l'histoire. On s'en souviendra soit comme de la premiĂšre Ă©tape vers la responsabilisation d'un Ătat voyou pour des violations rĂ©pĂ©tĂ©es et de longue date du droit international, soit comme du dernier souffle d'un systĂšme international dysfonctionnel dirigĂ© par l'Occident.
En effet, l'hypocrisie des gouvernements occidentaux (et de l'Ă©lite politique occidentale dans son ensemble) a finalement mener le soi-disant âordre mondial fondĂ© sur des rĂšglesâ qu'ils prĂ©tendent diriger au point de non-retour. Le soutien inconditionnel de l'Occident au massacre gĂ©nocidaire d'IsraĂ«l Ă Gaza a vĂ©ritablement mis en lumiĂšre la politique de deux poids deux mesures de l'Occident en matiĂšre de droits de l'homme et de droit international. Il n'y a pas de retour en arriĂšre possible, et l'Occident ne peut s'en prendre qu'Ă sa propre arrogance.
La litanie des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité commis par Israël à Gaza est claire comme de l'eau de roche pour quiconque a accÚs à un smartphone. Les réseaux sociaux regorgent de vidéos montrant hÎpitaux et écoles bombardés, des pÚres sortant les corps sans vie de leurs enfants de sous des bùtiments détruits, des mÚres pleurant sur les cadavres de leurs bébés. Et pourtant, la réaction des gouvernements occidentaux - outre un soutien militaire et politique apparemment illimité - a été de taxer toute critique d'Israël d'antisémitisme, et de tenter d'interdire purement et simplement toute expression de solidarité avec le peuple palestinien.
MalgrĂ© cette oppression, des dizaines de milliers de personnes descendent dans la rue jour aprĂšs jour pour exprimer leur dĂ©goĂ»t face aux atrocitĂ©s israĂ©liennes et Ă la complicitĂ© de l'Occident. DĂ©sespĂ©rĂ©s de retrouver un semblant de crĂ©dibilitĂ©, les gouvernements occidentaux (y compris les Ătats-Unis) ont rĂ©cemment commencĂ© Ă critiquer par touches lĂ©gĂšres les attaques israĂ©liennes. Mais c'est trop peu, et trop tard. La crĂ©dibilitĂ© occidentale est irrĂ©mĂ©diablement dĂ©truite.
Bien sĂ»r, l'hypocrisie occidentale ne date pas d'hier. Selon les gouvernements occidentaux, le monde devrait s'insurger contre l'agression russe, mais ĂȘtre pleinement satisfait de la brutalitĂ© israĂ©lienne et du non-respect des normes internationales. Les Ukrainiens qui lancent des cocktails Molotov sur les forces d'occupation russes sont des hĂ©ros et des combattants de la libertĂ©, tandis que les Palestiniens (et d'autres) qui osent s'Ă©lever contre l'apartheid israĂ©lien sont des terroristes. Les rĂ©fugiĂ©s ukrainiens Ă la peau blanche sont les bienvenus, tandis que les rĂ©fugiĂ©s noirs et bruns issus des conflits du Moyen-Orient, d'Asie et d'Afrique (dont la plupart sont le fait de l'Occident) peuvent bien couler au fond de la MĂ©diterranĂ©e. L'attitude de l'Occident est vraiment : des rĂšgles pour toi, mais pas pour moi.
La position occidentale Ă l'Ă©gard de la Chine tĂ©moigne du mĂȘme manque dâhonnĂȘtetĂ©. La Chine est virtuellement cernĂ©e par des bases militaires amĂ©ricaines et alliĂ©es armĂ©es jusqu'aux dents. Pourtant, c'est la Chine qui est coupable de ... quoi ? Incapables de prouver une infraction concrĂšte, les gouvernements et les mĂ©dias occidentaux ne peuvent qu'accuser la Chine de âs'affirmer davantageâ, c'est-Ă -dire de ne pas rester Ă la place subalterne qui lui a Ă©tĂ© assignĂ©e dans l'ordre hĂ©gĂ©monique occidental.
La justice internationale est devenue une plaisanterie de mauvais goĂ»t. Si la Cour pĂ©nale internationale [CPI] fonctionnait efficacement, les dirigeants israĂ©liens seraient jugĂ©s en ce moment mĂȘme, et l'Afrique du Sud n'aurait pas eu besoin de saisir la Cour Internationale de Justice [CIJ]. En l'Ă©tat actuel des choses, la CPI n'a inculpĂ© que des Africains jusqu'en 2022, date Ă laquelle elle a annoncĂ© une enquĂȘte sur l'invasion russe de l'Ukraine, moins d'une semaine aprĂšs quâelle ait commencĂ©. En moins d'un an, la CPI a prononcĂ© des inculpations, y compris Ă l'encontre du prĂ©sident russe Vladimir Poutine. Ă l'inverse, il a fallu plus de six ans Ă la CPI pour ouvrir une enquĂȘte sur la situation en Palestine, et mĂȘme aujourd'hui, des annĂ©es plus tard, aucune mesure significative n'a encore Ă©tĂ© prise. Alors qu'IsraĂ«l poursuivait son orgie de violence contre la population de Gaza, Karim Khan, le procureur gĂ©nĂ©ral britannique de la CPI, s'est rendu en IsraĂ«l et a insistĂ© sur la nĂ©cessitĂ© de poursuivre les crimes du Hamas, tout en se montrant indulgent Ă l'Ă©gard des crimes israĂ©liens. Rien dâĂ©tonnant donc que de nombreuses organisations de la sociĂ©tĂ© civile demandent son renvoi.
Bien sĂ»r quâon connaĂźt dĂ©jĂ lâhypocrisie occidentale. DĂšs le dĂ©part, les normes juridiques internationales ont Ă©tĂ© conçues pour s'appliquer uniquement aux peuples dits âcivilisĂ©sâ, c'est-Ă -dire blancs. Les sauvages ne comptaient pas, et les puissants Ătats occidentaux pouvaient - et ont - fait d'eux ce qu'ils voulaient. Les autochtones ne âpossĂ©daientâ certainement pas de terres ou de ressources naturelles, et les puissances coloniales Ă©taient libres de sâen emparer et de les exploiter Ă leur guise. Le sionisme a Ă©galement Ă©tĂ© fondĂ© sur de telles attitudes racistes - des attitudes encore au cĆur des politiques israĂ©liennes Ă ce jour.
Cette politique de deux poids, deux mesures est Ă©vidente en ce qui concerne le droit Ă l'autodĂ©termination nationale, le droit fondamental de tous les peuples Ă choisir leur propre systĂšme politique et Ă contrĂŽler leurs propres ressources naturelles. AprĂšs la PremiĂšre Guerre mondiale, le prĂ©sident amĂ©ricain Woodrow Wilson a insistĂ© pour que l'autodĂ©termination soit le principe directeur du nouvel ordre mondial - mais, bien sĂ»r, uniquement pour les EuropĂ©ens. Les Palestiniens et les autres peuples arabes ont dĂ©couvert Ă leurs dĂ©pens que le colonialisme Ă©tait bien vivant : ils ont Ă©tĂ© soumis aux mandats de la SociĂ©tĂ© des Nations, qui justifiaient la domination coloniale pour les âpeuples qui ne sont pas encore capables de se dĂ©fendre par eux-mĂȘmesâ. La Charte des Nations unies comportait Ă©galement des dispositions relatives Ă la tutelle, qui s'inspiraient essentiellement des mandats de la SociĂ©tĂ© des Nations.
Les guerres d'indépendance en Asie et en Afrique ont mis un terme à ces dispositions. Les pays nouvellement indépendants ont exigé avec succÚs que l'autodétermination devienne un droit pour tous. Les deux pactes internationaux relatifs aux droits de l'homme, adoptés en 1966, stipulent tous deux le droit de tous les peuples à l'autodétermination dans leur article 1 commun, précisant que seule l'autodétermination politique et économique peut donner un sens aux autres droits fondamentaux.
La discussion sur le droit à l'autodétermination est allée plus loin, au grand dam des gouvernements occidentaux. L'Assemblée générale des Nations unies a déclaré à plusieurs reprises que la lutte armée (y compris celle du peuple palestinien) contre la domination coloniale est légitime. Le protocole additionnel de 1977 aux conventions de GenÚve, relatif au droit de la guerre, stipule également que les luttes contre les régimes coloniaux et racistes sont reconnues. Le droit international a incontestablement évolué dans le bon sens.
Pourtant, les systĂšmes de mise en Ćuvre de ces lois restent inappliquĂ©s. C'est voulu, permettant aux pays puissants d'agir en toute impunitĂ© et de soutenir leurs protĂ©gĂ©s, comme c'est le cas des Ătats-Unis et d'IsraĂ«l. MĂȘme si la CIJ ordonne provisoirement Ă IsraĂ«l de mettre fin Ă ses violences et mĂȘme si, des annĂ©es plus tard, elle le dĂ©clare coupable de gĂ©nocide, sans aucune mesure d'application, IsraĂ«l peut (et va probablement) tout simplement ignorer ces dĂ©cisions. Ce serait certainement la fin de l'ordre mondial actuel, car toute façade d'Ă©quitĂ© s'effondrera.
L'application du droit international est entre les mains du Conseil de sĂ©curitĂ© des Nations unies, mais avec le droit de veto accordĂ© aux cinq pays du cĂŽtĂ© des vainqueurs en 1945, cet organe s'est avĂ©rĂ© Ă maintes reprises inapte Ă appliquer son mandat. L'AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale n'a aucun pouvoir exĂ©cutoire. Les Nations unies, la CPI et la plupart des autres organisations internationales manquent constamment de fonds, ce qui signifie qu'elles dĂ©pendent fortement des contributions volontaires des Ătats. Ce qui les rend vulnĂ©rables Ă l'influence indue des riches et des puissants : en d'autres termes, les riches pays occidentaux.
Plus fondamentalement, ces institutions internationales ne sont pas reprĂ©sentatives. Bien que les organisations de la sociĂ©tĂ© civile puissent contribuer Ă la plupart des dĂ©bats, seuls les gouvernements ont leur mot Ă dire dans le processus de prise de dĂ©cision - en dĂ©pit du fait que, comme nous le voyons dans le cas de Gaza, mĂȘme les gouvernements des prĂ©tendues dĂ©mocraties ne reprĂ©sentent pas nĂ©cessairement la volontĂ© de leur peuple.
L'agression et la colonisation israĂ©liennes doivent cesser et les auteurs de violations des droits de l'homme en Palestine doivent rendre des comptes, y compris les dirigeants occidentaux complices de gĂ©nocide. Mais nous ne devons pas nous arrĂȘter en sinon chemin. Nous devons exiger une rĂ©forme rĂ©volutionnaire des institutions internationales. Elles se doivent de devenir vĂ©ritablement dĂ©mocratiques et Ă©galitaires. Elles se doivent de reflĂ©ter la voix des peuples, par le biais d'organisations de la sociĂ©tĂ© civile et d'autres modes de reprĂ©sentation dĂ©mocratique - et non des gouvernements trop souvent Ă la solde d'intĂ©rĂȘts riches et puissants.
Il ne sera pas aisĂ© de crĂ©er un ordre mondial garantissant justice et Ă©galitĂ© des droits pour tous, cela nĂ©cessitera des efforts soutenus de la part des citoyens du monde, en faisant pression sur les gouvernements et organisations internationales pour changer. Mais c'est la seule façon de faire en sorte que âplus jamais çaâ devienne une rĂ©alitĂ©.
* Saul J. Takahashi est professeur de droits de l'homme et d'études sur la paix à l'université Jogakuin d'Osaka, au Japon. Avocat international spécialisé dans les droits de l'homme, il a été chef adjoint du bureau de l'agence des Nations unies pour les droits de l'homme en Palestine occupée de 2009 à 2014.
https://www.aljazeera.com/opinions/2024/1/17/gaza-will-be-the-grave-of-the-western-led-world-order

