đâđš âHunger Gamesâ, ou les piĂšges mortels tendus par IsraĂ«l aux Gazaouis affamĂ©s
âLa faim nous pousse Ă chercher de la nourriture dans les mains de notre ennemi, une nourriture faite d'humiliation et de honte, alors que nous vivions autrefois dans la dignitĂ©â.

đâđš âHunger Gamesâ, ou les piĂšges mortels tendus par IsraĂ«l aux Gazaouis affamĂ©s
Par Ahmed Ahmed & Ibtisam Mahdi, le 20 juin 2025
Les massacres quasi quotidiens perpĂ©trĂ©s par IsraĂ«l sur les sites de distribution de nourriture ont fait plus de 400 morts parmi les Palestiniens au cours du seul mois dernier. Les survivants racontent avoir dĂ» enjamber des cadavres pour mettre la main sur un sac de farine : âQue pouvons-nous faire dâautre ?â
Aux premiÚres heures du 11 juin, avant le lever du soleil, Hatem Shaldan, 19 ans, et son frÚre Hamza, 23 ans, sont allés attendre les camions d'aide humanitaire prÚs du couloir de Netzarim, dans le centre de la bande de Gaza. Ils espéraient revenir avec un sac de farine blanche pour leur famille de cinq personnes. Au lieu de cela, Hamza est revenu avec le corps de son jeune frÚre enveloppé dans un linceul blanc.
La famille Shaldan vivait pratiquement sans manger depuis prÚs de deux mois en raison du blocus imposé par Israël, entassée dans une salle de classe transformée en refuge dans l'est de la ville de Gaza. Leur maison, autrefois située à proximité, a été complÚtement détruite par une frappe aérienne israélienne en janvier 2024.
Vers 1h30 du matin, les deux frĂšres ont rejoint des dizaines de Palestiniens affamĂ©s dans la rue Al-Rashid, le long du littoral, aprĂšs avoir appris que des camions transportant de la farine allaient entrer dans la bande de Gaza. Deux heures plus tard, ils ont entendu des cris âLes camions arrivent !â, immĂ©diatement suivis par le bruit des tirs d'artillerie israĂ©liens.
âOn ne faisait plus attention aux bombardementsâ, a racontĂ© Hamza au magazine +972. âNous avons simplement couru vers les lumiĂšres des camionsâ.
Mais dans le chaoset la foule, les frÚres ont été séparés. Hamza a réussi à attraper un sac de farine de 25 kg. Lorsqu'il est revenu au point de rendez-vous convenu, Hatem n'était pas là .
âJe n'arrĂȘtais pas de l'appeler, encore et encore, sans rĂ©ponseâ, raconte Hamza. âJe me faisais un sang d'encre. J'ai commencĂ© alors Ă voir des cadavres transportĂ©s vers l'endroit oĂč je me trouvais. Je refusais de croire que mon frĂšre puisse ĂȘtre parmi euxâ.

Quelques heures aprÚs la disparition de Hatem, Hamza a reçu un appel d'un ami : la photo d'un corps non identifié avait été publiée dans des groupes WhatsApp locaux. Elle avait été prise à l'hÎpital Al-Aqsa Martyrs, à Deir Al-Balah, dans le centre de Gaza. Hamza a envoyé un cousin, chauffeur de tuk-tuk, pour vérifier.
âUne demi-heure plus tard, il m'a rappelĂ©, la voix tremblante. Il m'a dit que c'Ă©tait Hatemâ.
En entendant cela, Hamza s'est Ă©vanoui. Quand il a repris connaissance, des gens lui versaient de l'eau sur le visage. Il s'est prĂ©cipitĂ© Ă l'hĂŽpital, oĂč un homme blessĂ© par les mĂȘmes tirs d'artillerie lui a expliquĂ© ce qui s'Ă©tait passĂ© : Hatem et une quinzaine d'autres personnes ont tentĂ© de se cacher dans les hautes herbes lorsque les chars israĂ©liens ont ouvert le feu.
âHatem a Ă©tĂ© touchĂ© par des Ă©clats d'obus aux jambesâ, a-t-il dit. âIl a saignĂ© pendant des heures. Des chiens tournaient autour d'eux. Finalement, lorsque d'autres camions de secours ont Ă©tĂ© livrĂ©s, les gens ont aidĂ© Ă transporter les corps dans l'un d'euxâ.
Au total, 25 Palestiniens ont été tués ce matin-là alors qu'ils attendaient les camions d'aide dans la rue Al-Rashid. Hamza a ramené le corps de Hatem à Gaza et l'a enterré à cÎté de celui de leur mÚre, tuée par un tireur embusqué israélien en août 2024. Leur frÚre aßné, Khalid, ùgé de 21 ans, est mort quelques mois plus tÎt, lors d'une frappe aérienne alors qu'il évacuait des civils blessés à bord de sa charrette tirée par un cheval.
âHatem Ă©tait le rayon de soleil de notre familleâ, a dĂ©clarĂ© Hamza. âAprĂšs la mort de notre mĂšre et de Khalid, il Ă©tait devenu le chouchou de tout le monde, y compris de ma grand-mĂšre et de mes tantes. Il leur rendait visite et les aidait. Ma grand-mĂšre s'est effondrĂ©e lorsqu'elle a vu son corps. Elle pleure encore aujourd'huiâ.
Hatem Ă©tait un technicien en accessoires automobiles trĂšs compĂ©tent qui rĂȘvait d'ouvrir son propre magasin.
âIl Ă©tait gentil et gĂ©nĂ©reux et aimait les enfants ; il leur donnait toujours des bonbonsâ, a dĂ©clarĂ© Hamza. âTous ceux qui le connaissaient sont venus Ă ses funĂ©railles. Que Dieu demande des comptes Ă l'occupant pour nous avoir volĂ© nos vies, simplement parce que nous sommes de Gazaâ.

Des massacres quasi quotidiens
Alors que l'attention du monde entier se tourne vers la guerre entre IsraĂ«l et l'Iran â et qu'IsraĂ«l coupe simultanĂ©ment l'accĂšs Ă internet et aux tĂ©lĂ©communications, imposant un black-out mĂ©diatique et informationnel Ă des millions de Palestiniens â les attaques israĂ©liennes contre les Gazaouis affamĂ©s qui attendent de l'aide ne font que s'intensifier.
AprÚs deux mois sans une seule ration alimentaire, sans médicaments ni carburant à Gaza, un petit nombre de sacs de farine blanche et de conserves ont été autorisés à entrer depuis fin mai. La plupart ont été acheminés vers des sites à Rafah et dans le couloir de Netzarim gérés par la Gaza Humanitarian Foundation (GHF) et gardés par des agents de sécurité privés américains et des soldats israéliens. Le 10 juin, de petites livraisons ont également commencé à arriver via des camions d'aide humanitaire gérés par le Programme alimentaire mondial (PAM).
Mais avec l'aggravation de la famine, les gens n'attendent plus que les camions passent Ă proximitĂ© des troupes israĂ©liennesen toute sĂ©curitĂ©. Au contraire, ils se prĂ©cipitent vers eux dĂšs qu'ils apparaissent, prĂȘts Ă tout pour s'emparer de ce qu'ils peuvent avant que les provisions ne disparaissent. Des dizaines de milliers de personnes se rassemblent aux points de distribution, parfois plusieurs jours Ă l'avance, et beaucoup rentrent chez eux les mains vides.
Les civils affamĂ©s se rassemblent en foule, attendant la permission de s'approcher. Dans de nombreux cas, les troupes israĂ©liennes ont ouvert le feu sur la foule, mĂȘme pendant la distribution, tuant des dizaines de personnes qui tentaient de rĂ©cupĂ©rer quelques kilos de farine ou de conserves pour les ramener chez eux, dans ce que les Palestiniens ont surnommĂ© âles Jeux de la faimâ.
Depuis le 27 mai, plus de 400 Palestiniens ont Ă©tĂ© tuĂ©s et plus de 3 000 blessĂ©s en attendant l'aide, selon Mahmoud Basel, porte-parole de la DĂ©fense civile de Gaza. L'attaque la plus meurtriĂšre contre des personnes en quĂȘte d'aide a eu lieu le 17 juin, lorsque l'armĂ©e israĂ©lienne a tirĂ© des obus de char, Ă la mitrailleuse et avec des drones sur une foule de Palestiniens Ă Khan Younis, tuant 70 personnes et en blessant des centaines d'autres.
L'aide limitée qui parvient à Gaza est loin de répondre aux besoins les plus élémentaires. En conséquence, de nombreux habitants sont contraints d'acheter des provisions à ceux qui ont réussi à se procurer de la nourriture sur les sites de distribution et qui la revendent désormais en tentant désespérément de se procurer d'autres produits de premiÚre nécessité.

âDes gens se faisaient tuer, mais tout le monde continuait Ă courir pour obtenir de la farineâ
Le lendemain du massacre de la rue Al-Rashid qui a coĂ»tĂ© la vie Ă Hatem Shaldan, une foule encore plus importante s'est massĂ©e au mĂȘme endroit, parmi laquelle se trouvait Muhammad Abu Sharia, 17 ans, arrivĂ© avec quatre membres de sa famille. Les quelques camions d'aide humanitaire qui sont arrivĂ©s cette semaine-lĂ ont donnĂ© un mince espoir aux familles affamĂ©es.
Abu Sharia vit avec sa famille de neuf personnes dans leur maison partiellement dĂ©truite dans le sud de la ville de Gaza. Il est le seul fils parmi six sĆurs.
âAu dĂ©but, ma famille ne voulait pas que j'y ailleâ, a-t-il dĂ©clarĂ©. âMais cela fait deux mois que nous mourons de faimâ.
Ă 22 heures, il s'est rendu dans la rue Al-Rashid, oĂč une foule s'Ă©tait rassemblĂ©e sur le sable prĂšs du rivage, attendant les camions d'aide humanitaire.
Les gens se passaient des avertissements Ă voix basse :
âRestez derriĂšre les camions. Ne courez pas devant, vous risquez de vous faire Ă©craserâ.
Abu Sharia a été choqué par ce qu'il a vu.
âDes personnes ĂągĂ©es, des femmes, des enfants, tous attendant une chance d'obtenir de la farine. Puis, sans avertissement, des obus d'artillerie ont commencĂ© Ă tomber autour d'euxâ.
La panique s'est emparée de la foule. Certains ont pris la fuite. D'autres, comme Abu Sharia, ont sprinté vers les camions.
âDes gens Ă©taient tuĂ©s et blessĂ©s, mais personne ne s'est arrĂȘtĂ©. Tout le monde continuait de courir pour obtenir de la farineâ.
Il a rĂ©ussi Ă s'emparer d'un sac qui gisait Ă cĂŽtĂ© d'un cadavre, mais il n'a parcouru que quelques mĂštres avant d'ĂȘtre encerclĂ© par un groupe de quatre hommes armĂ©s de couteaux qui l'ont menacĂ© de le tuer s'il ne leur rendait pas le sac. Il l'a lĂąchĂ©.
EspĂ©rant toujours atteindre un autre camion, il a attendu encore plusieurs heures. Puis il a vu des gens crier : âL'aide est arrivĂ©e !â Les camions sont arrivĂ©s, sans ralentir, alors que la foule se pressait autour d'eux.
âJ'ai vu un homme tomber sous un camion et avoir la tĂȘte Ă©crasĂ©eâ.
Les ambulances étant trop loin pour s'approcher par crainte des frappes aériennes israéliennes, les blessés et les morts ont été emportés par des charrettes tirées par des ùnes et des tuk-tuks.

Abu Sharia est le seul membre de sa famille élargie à avoir pu ramener un sac de farine. Sa famille, morte d'inquiétude, a été soulagée de le voir.
Ils ont immédiatement fait du pain et l'ont partagé avec leurs proches.
âPersonne ne risque sa vie comme ça Ă moins d'y ĂȘtre obligĂ©â, a-t-il dĂ©clarĂ©. âNous y allons parce que nous mourons de faim. Nous y allons parce qu'il n'y a rien d'autreâ.
âUn jeune homme a Ă©tĂ© coupĂ© en deux. D'autres ont eu les membres arrachĂ©sâ
Yousef Abu Jalila, 38 ans, comptait sur l'aide humanitaire distribuée par le PAM pour nourrir sa famille de dix personnes. Mais aucun sac n'a été livré depuis plus de deux mois et le prix du peu qui reste sur les marchés a explosé.
Il vit désormais dans une tente au stade Al-Yarmouk, dans le centre de la ville de Gaza, aprÚs que sa maison du quartier de Sheikh Zayed a été détruite durant l'incursion de l'armée israélienne dans le nord de Gaza en octobre 2024. Il a déclaré à +972 :
âMes enfants me disent qu'ils ont faim, et je n'ai rien Ă leur donner Ă mangerâ.
Sans farine blanche ni restes de conserves, Abu Jalila n'a d'autre choix que de se rendre aux points de distribution d'aide ou d'attendre les camions humanitaires.
âJe sais que je risque d'ĂȘtre tuĂ© en essayant de trouver de quoi nourrir ma familleâ, a dĂ©clarĂ© Abu Jalila Ă +972. âMais j'y vais quand mĂȘme, parce que ma famille a faimâ.
Le 14 juin, Abu Jalila a quittĂ© le campement avec un groupe de voisins aprĂšs avoir appris que des camions d'aide humanitaire pourraient ĂȘtre livrĂ©s dans la zone du club Ă©questre, au nord-ouest de la bande de Gaza. Ă son arrivĂ©e, il a Ă©tĂ© surpris de trouver des milliers d'autres personnes espĂ©rant ramener de quoi nourrir leur famille.
Au fil des heures, la foule s'est rapprochée d'une position militaire israélienne. Puis, sans avertissement, plusieurs obus d'artillerie israéliens ont explosé au milieu du rassemblement.

âJe ne sais toujours pas comment j'ai survĂ©cuâ, a dĂ©clarĂ© Abu Jalila. âDes dizaines de personnes ont Ă©tĂ© tuĂ©es, leurs corps dĂ©chiquetĂ©s. Beaucoup d'autres ont Ă©tĂ© blessĂ©sâ.
Dans le chaos, certains ont fui dans la panique tandis que d'autres se sont précipités pour charger les morts et les blessés sur des charrettes tirées par des ùnes, car il n'y avait ni ambulance ni voiture à proximité.
âUn jeune homme a Ă©tĂ© coupĂ© en deux, d'autres ont eu les membres arrachĂ©sâ, se souvient Abu Jalila. âCes gens Ă©taient innocents, non armĂ©s, ils essayaient simplement de se procurer de quoi manger. Pourquoi les tuer ainsi ?â
Bouleversé et les mains vides, Abu Jalila a marché quatre heures pour revenir à Gaza, les jambes tremblantes. Quand il est arrivé à la tente, ses enfants l'attendaient déjà dehors.
âIls espĂ©raient que je leur apporterais de quoi mangerâ, a-t-il dĂ©clarĂ©. âJ'aurais prĂ©fĂ©rĂ© mourir plutĂŽt que de voir la dĂ©ception dans leurs yeuxâ.
Il a juré de ne jamais revenir, mais n'ayant plus rien pour nourrir sa famille et aucune aide distribuée depuis, il sait qu'il devra réessayer.
âNous savons que nous pouvons mourir. Mais quel autre choix avons-nous ?â
Des massacres similaires ont eu lieu dans le sud de Gaza. Zahiya Al-Samour, 44 ans, pouvait à peine tenir debout aprÚs avoir couru plus de deux kilomÚtres pour échapper à une attaque israélienne contre une foule rassemblée pour recevoir de l'aide dans le quartier de Tahlia, dans le centre de Khan Younis.
à bout de souffle, elle a déclaré à +972 :
âMon mari est mort d'un cancer l'annĂ©e derniĂšre. Je ne peux pas subvenir aux besoins de mes enfants. Il n'y a rien Ă manger Ă la maison depuis le blocus et l'arrĂȘt des livraisons d'aide qui nous permettaient de survivre durant la guerreâ.
PoussĂ©e par le dĂ©sespoir, Al-Samour s'est rendue Ă Tahlia dans la nuit du 16 juin, dans l'espoir d'ĂȘtre parmi les premiĂšres Ă recevoir les camions d'aide humanitaire. Avec des milliers d'autres personnes, elle s'est installĂ©e au bord de la route.

Mais le lendemain matin, alors que les gens attendaient prÚs de la rue Al-Rashid, des obus de chars ont soudainement fusé sur la foule, tuant plus de 50 personnes.
âJ'ai vu des gens perdre des membres, des corps dĂ©chiquetĂ©sâ, raconte-t-elle. âTrois de mes voisins d'Al-Zaneh [au nord de Khan Younis] ont Ă©tĂ© tuĂ©s. Leurs corps Ă©taient mĂ©connaissablesâ.
Bien qu'elle ait échappé à toute blessure physique, le traumatisme persiste.
âMon cĆur bat encore la chamadeâ, dit-elle. âJ'ai vu des gens mourir tandis que d'autres se vidaient de leur sang sur des charrettes tirĂ©es par des Ăąnes, et il n'y avait pas d'ambulancesâ.
Elle est revenue les mains vides à la tente qu'elle a montée à Al-Mawasi aprÚs que l'armée israélienne a ordonné l'évacuation de son quartier.
âMes enfants ont faimâ, dit-elle d'une voix brisĂ©e. âIls attendent que je leur apporte Ă manger. Je ne sais pas quoi leur direâ.
à l'hÎpital Nasser, Mohammad Al-Basyouni, 22 ans, se remet d'une blessure par balle dans le dos. Il a été blessé le 25 mai alors qu'il tentait de trouver de quoi manger dans le quartier d'Al-Shakoush, à Rafah.
âJe me suis rĂ©veillĂ© Ă l'aube et j'ai quittĂ© la maison [dans le quartier de Fash Farsh, entre Rafah et Khan Younis] avec un seul objectif : trouver de la farine pour mon pĂšre maladeâ, a-t-il dĂ©clarĂ© Ă +972. âMa mĂšre m'a suppliĂ© de ne pas y aller, mais j'ai insistĂ©. Nous n'avions rien Ă manger. Mon pĂšre est malade et nous avions besoin d'aide.
âJe suis parti vers 6 heures du matin et peu aprĂšs mon arrivĂ©e, des coups de feu ont Ă©clatĂ©â, a racontĂ© Al-Basyouni. âJ'ai Ă©tĂ© touchĂ© alors que je fuyais : un tireur embusquĂ© m'a tirĂ© dans le dosâ. Il a Ă©tĂ© transportĂ© d'urgence Ă l'hĂŽpital dans un tuk-tuk. âJ'ai survĂ©cu, mais d'autres n'ont pas eu cette chance. Certains sont revenus dans des sacs mortuairesâ.
Il a marqué une pause, puis a ajouté doucement :
âNous savons que nous pouvons mourir. Mais quel autre choix avons-nous ? La faim tue. Nous voulons que la guerre et le blocus prennent fin. Nous voulons que ce cauchemar se termine. Je suis revenu blessĂ© et je n'ai rien ramenĂ© Ă la maison. Maintenant, mon pĂšre malade a perdu son seul soutienâ.

âNous avions l'air d'animaux attendant l'ouverture de l'enclos oĂč on les gaveâ
Bien qu'il vive dans le centre de la ville de Gaza aprĂšs avoir Ă©tĂ© dĂ©placĂ© avec sa famille de Beit Hanoun, Mahmoud Al-Kafarna, 48 ans, s'est mis en route le 15 juin pour se rendre au centre d'aide gĂ©rĂ© par la GHF dans l'extrĂȘme sud-ouest de Khan Younis.
Son voyage lui a pris des heures à pied jusqu'à Nuseirat, puis en tuk-tuk jusqu'à Fash Farsh, un lieu de rassemblement connu pour ceux qui cherchent de l'aide alimentaire. Avec d'autres, il a marché de 19 h 30 à 2 h 30 du matin, avant de trouver refuge à la mosquée Mu'awiyah jusqu'à l'ouverture du checkpoint israélien.
Ă l'aube, ils se sont approchĂ©s d'un barrage de sable gardĂ© par l'armĂ©e israĂ©lienne. Une voix derriĂšre le barrage a aboyĂ© dans un haut-parleur : âLe centre d'aide est fermĂ©. Il n'y a pas de distribution. Rentrez chez vousâ.
Al-Kafarna, comme beaucoup d'autres, est resté sur place, habitué à ces tactiques visant à disperser la foule. Puis les menaces ont fusé :
âPartez ou nous ouvrons le feuâ, suivies d'insultes telles que âBandes de chiensâ.
Ă peine leur avertissement aboyĂ©, les forces israĂ©liennes ont ouvert le feu depuis leur position situĂ©e Ă environ un kilomĂštre de l'endroit oĂč la foule s'Ă©tait rassemblĂ©e.
âLes balles sifflaient au-dessus de nos tĂȘtesâ, a racontĂ© Al-Kafarna. âDes dizaines de personnes ont Ă©tĂ© touchĂ©es. Personne ne pouvait lever la tĂȘteâ.
Certains jeunes ont réussi à évacuer les blessés vers un centre de la Croix-Rouge situé à proximité, mais beaucoup n'ont pas survécu.
Lorsqu'une deuxiÚme annonce a autorisé l'entrée une demi-heure plus tard, la foule s'est précipitée en avant, courant deux kilomÚtres les mains en l'air et brandissant des sacs blancs en signe de reddition. Puis, avec d'autres, il a parcouru deux kilomÚtres de plus pour passer le checkpoint, gardé par des mercenaires lourdement armés.
âIls ressemblent Ă ceux quâon voit dans les fils de Hollywood : armĂ©s jusqu'aux dents, avec des lunettes de soleil noires et des gilets pare-balles marquĂ©s du drapeau amĂ©ricain, des oreillettes derriĂšre les oreilles, leurs armes pointĂ©es directement sur notre poitrine nueâ, se souvient Al-Kafarna. âIls tirent au sol sous les pieds de quiconque tente de s'approcher de l'aide, qui est stockĂ©e derriĂšre un monticule sur lequel ils sont postĂ©sâ.
Quand ils ont enfin atteint le stock d'aide derriĂšre une colline, âc'Ă©tait le chaosâ, se souvient Al-Kafarna. âAucun ordre, aucune Ă©quitĂ©, juste la survieâ.
Pour Ă©viter d'ĂȘtre piĂ©tinĂ©s ou attaquĂ©s, les gens portaient des couteaux ou se dĂ©plaçaient en groupes coordonnĂ©s.
âUne fois que vous aviez attrapĂ© une boĂźte, vous la videz dans votre sac et vous courez. Si vous vous arrĂȘtez, vous vous faites voler ou Ă©craserâ.
Qu'a-t-il réussi à ramener chez lui ?
âDeux kilos de lentilles, des pĂątes, du sel, de la farine, de l'huile, quelques boĂźtes de haricotsâ. » Al-Kafarna s'est interrompu, le regard lourd. âEst-ce que cela en valait la peine ? Les balles, les cadavres, ramper Ă travers la mort ? VoilĂ oĂč nous en sommes aujourd'hui, rĂ©duits Ă mendier notre survie sous la menace d'une arme.
âNous avions lâair dâanimaux attendant l'ouverture de la mangeoire dans une grange dĂ©pourvue de toute moralitĂ© ou compassionâ, a-t-il poursuivi. âLa faim nous pousse Ă chercher de la nourriture dans les mains de notre ennemi, une nourriture faite d'humiliation et de honte, alors que nous vivions autrefois dans la dignitĂ©â.
En réponse à cet article, un porte-parole de l'armée israélienne a déclaré :
â L'armĂ©e israĂ©lienne autorise lâorganisation civile amĂ©ricaine (GHF) Ă opĂ©rer de maniĂšre indĂ©pendante pour distribuer l'aide aux habitants de Gaza et s'efforce d'assurer la sĂ©curitĂ© et la continuitĂ© de cette distribution, conformĂ©ment au droit internationalââ
Le porte-parole a ajouté :
âLes opĂ©rations dans les zones situĂ©es Ă proximitĂ© des principales voies d'accĂšs aux centres de distribution s'accompagnent d'un processus d'apprentissage systĂ©matique de la part des forces de l'armĂ©e israĂ©lienne. Dans ce cadre, les forces de l'armĂ©e israĂ©lienne ont rĂ©cemment accompli des efforts pour rĂ©organiser ces zones en installant des clĂŽtures, en plaçant des panneaux de signalisation, en ouvrant des voies supplĂ©mentaires et en prenant d'autres mesuresâ.
Traduit par Spirit of Free Speech
* Ahmed Ahmed est le pseudonyme d'un journaliste de la ville de Gaza qui a demandé à rester anonyme par crainte de représailles.
* Ibtisam Mahdi est une journaliste indépendante de Gaza spécialisée dans les reportages sur les questions sociales, en particulier celles concernant les femmes et les enfants. Elle travaille également avec des organisations féministes à Gaza dans le domaine du reportage et de la communication.

