đâđš La faillite imminente de l'empire amĂ©ricain
Nous devons prendre conscience de ce qui nous attend. Si nous nous laissons envoĂ»ter, nous sombrerons dans un cauchemar oĂč les outils de rĂ©pression paveront la voie Ă de terrifiants Ătats totalitaires

đâđš La faillite imminente de l'empire amĂ©ricain
Par Chris Hedges, le 18 juin 2024
Le monde tel que nous le connaissons est gouverné par une classe exclusive de racketteurs américains qui opÚrent avec un armement et des fonds virtuellement illimités, comme le révÚle le livre de Matt Kennard.
La perception publique de l'empire amĂ©ricain, du moins pour ceux qui, aux Ătats-Unis, n'ont jamais observĂ© l'empire dominer et exploiter les âdamnĂ©s de la terreâ, est radicalement Ă©loignĂ©e de la rĂ©alitĂ©.
Ces illusions fabriquĂ©es, sur lesquelles Joseph Conrad a Ă©crit avec tant de clairvoyance, partent du principe que l'empire est une force pour le bien. L'empire, nous dit-on, favorise la dĂ©mocratie et la libertĂ©. Il rĂ©pand les bienfaits de la âcivilisation occidentaleâ.
Ce n'est là qu'une supercherie répétée ad nauseam par des médias complaisants et colportée par les politiciens, les universitaires et les puissants. Mais ce ne sont que des mensonges, comme le savent tous ceux d'entre nous qui ont consacré des années aux reportages à l'étranger.
Dans son livre âThe Racketâ, Matt Kennard, qui a rĂ©alisĂ© des reportages en HaĂŻti, en Bolivie, en Turquie, en Palestine, en Ăgypte, en Tunisie, au Mexique, en Colombie et dans bien d'autres pays, soulĂšve le voile. Il expose les mĂ©canismes occultes de l'empire. Il en dĂ©taille la brutalitĂ©, le mensonge, la cruautĂ© et les illusions dangereuses qui les animent.
Au stade ultime du rÚgne de l'empire, l'image vendue à un public crédule gagne les mandarins de l'empire. Ils prennent des décisions basées non pas sur la réalité, mais sur leur vision déformée du réel, teintée selon leur propre mode de propagande.
Matt nomme cela âle racketâ. AveuglĂ©s par l'orgueil et le pouvoir, ils en viennent Ă croire Ă leurs propres tromperies, propulsant l'empire vers un suicide collectif. Ils se rĂ©fugient dans un imaginaire oĂč les faits bruts et dĂ©rangeants n'entrent plus en ligne de compte.
Ils substituent à la diplomatie, au multilatéralisme et à la politique des menaces unilatérales et le recours brutal à la guerre. Ils deviennent les architectes aveugles de leur propre destruction.
âAu stade ultime de l'empire, l'image vendue Ă un public crĂ©dule commence Ă en gagner les mandarinsâ.
Matt écrit que
âQuelques annĂ©es aprĂšs mon arrivĂ©e au Financial Times, certaines choses ont commencĂ© Ă se clarifier. J'ai pris conscience de l'Ă©cart entre ma vision des choses et celle de tous ceux qui travaillaient dans ce milieu - les collaborateurs de l'Agence des Ătats-Unis pour le dĂ©veloppement international (USAID), les Ă©conomistes du Fonds monĂ©taire international (FMI), etc.
Il explique quââAlors que je commençais Ă mieux cerner le fonctionnement rĂ©el du racket, je ne les voyais plus que comme des dupes consentants. Il ne fait aucun doute qu'ils semblaient croire en la vertu de la mission : ils s'imprĂ©gnaient de toutes les thĂ©ories destinĂ©es Ă maquiller l'exploitation mondiale dans une rhĂ©torique du âdĂ©veloppementâ et du âprogrĂšsâ. Je l'ai constatĂ© avec les ambassadeurs amĂ©ricains en Bolivie et en HaĂŻti, et les innombrables autres responsables que j'ai interrogĂ©sâ.
âIls croient sincĂšrement Ă ces mythesâ, conclut-il, âet sont bien sĂ»r grassement payĂ©s pour le faire. Pour aider ces agents du racket Ă se lever le matin, il existe Ă©galement, dans tout l'Occident, un contingent bien garni d'intellectuels dont le seul but est de faire accepter le crime et la brutalitĂ© Ă l'ensemble de la population des Ătats-Unis et de leurs alliĂ©s racketteursâ.
âEn envahissant l'Afghanistan et l'Irak, les Ătats-Unis ont commis l'une des plus grandes bĂ©vues stratĂ©giques de leur histoire, qui a sonnĂ© le glas de l'empire.â
Les Ătats-Unis ont commis l'une des plus grandes bĂ©vues stratĂ©giques de leur histoire, qui a sonnĂ© le glas de l'empire, en envahissant et en occupant pendant deux dĂ©cennies l'Afghanistan et l'Irak.
Les artisans de cette guerre dans la Maison Blanche de George W. Bush, et l'ensemble des idiots utiles de la presse et du monde universitaire qui l'ont encouragĂ©e, ne connaissaient pas grand-chose des pays Ă envahir. Ils croyaient Ă lâincivilitĂ© de leur supĂ©rioritĂ© technologique.
Ils ont été pris au dépourvu par la féroce riposte et la résistance armée qui les ont vaincus. C'est ce qu'avaient prédit ceux d'entre nous qui connaissaient le Moyen-Orient - j'étais chef du bureau du Moyen-Orient pour le New York Times, je parlais arabe et j'ai fait des reportages dans la région pendant sept ans.
Mais ceux qui ont voulu faire la guerre lui ont préféré un fantasme réconfortant. Ils ont affirmé, et probablement cru, que Saddam Hussein détenait des armes de destruction massive, alors qu'ils ne disposaient d'aucune preuve tangible à l'appui de cette affirmation.
Ils ont prĂ©tendu que la dĂ©mocratie sâimplanterait Ă Bagdad et se rĂ©pandrait dans tout le Moyen-Orient. Ils ont assurĂ© au public que les troupes amĂ©ricaines seraient accueillies comme des libĂ©rateurs par des Irakiens et des Afghans reconnaissants. Ils ont promis que la reconstruction serait financĂ©e par les bĂ©nĂ©fices tirĂ©s de l'exploitation du pĂ©trole.
Ils ont aussi fait valoir que cette frappe militaire audacieuse et rapide - âchoc et stupeurâ - rĂ©tablirait l'hĂ©gĂ©monie amĂ©ricaine dans la rĂ©gion et sa domination dans le monde. C'est l'inverse qui s'est produit. Comme l'a exprimĂ© Zbigniew BrzeziĆski, cette
âguerre unilatĂ©rale voulue contre l'Irak a prĂ©cipitĂ© le processus de dĂ©lĂ©gitimation gĂ©nĂ©ralisĂ©e de la politique Ă©trangĂšre amĂ©ricaineâ.
Ătat de guerre
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Amérique est devenue une stratocratie, c'est-à -dire un gouvernement dominé par le pouvoir militaire. Les préparatifs de guerre sont permanents. Les budgets colossaux de la machine de guerre sont sacro-saints. Les milliards de dollars de gaspillage et de fraude sont ignorés.
Les fiascos militaires en Asie du Sud-Est, en Asie centrale et au Moyen-Orient sont évacués dans le vaste trou noir de l'amnésie historique. Cette amnésie, dédouanant toute responsabilité, permet à la machine de guerre de passer d'une débùcle militaire à une autre tout en éviscérant le pays sur le plan économique.
Les militaristes gagnent toutes les Ă©lections. Ils ne peuvent pas perdre. Il est impossible de voter contre eux. L'Ătat de guerre est un âGötterdĂ€mmerungâ [un CrĂ©puscule des dieuxâ], comme l'Ă©crit Dwight Macdonald, âmais sans les dieuxâ.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement fédéral a investi plus de la moitié de ses recettes fiscales dans des opérations militaires passées, présentes et futures. C'est la principale activité du gouvernement.
Les systĂšmes militaires sont vendus avant mĂȘme leur production, avec la garantie que les Ă©normes dĂ©passements de budget seront couverts.
âLe public amĂ©ricain finance la recherche, le dĂ©veloppement et la construction de systĂšmes d'armes, puis achĂšte ces mĂȘmes systĂšmes d'armes pour le compte de gouvernements Ă©trangers.â
L'aide Ă©trangĂšre est subordonnĂ©e Ă l'achat d'armes amĂ©ricaines. L'Ăgypte, qui perçoit quelque 1,3 milliard de dollars de financement militaire Ă©tranger, est tenue de les consacrer Ă l'achat et Ă l'entretien de systĂšmes d'armes amĂ©ricains.
IsraĂ«l, quant Ă lui, a dĂ©jĂ reçu 158 milliards de dollars d'aide bilatĂ©rale de la part des Ătats-Unis depuis 1949, dont la quasi-totalitĂ© depuis 1971 sous forme d'aide militaire, dont la majeure partie a Ă©tĂ© consacrĂ©e Ă l'achat d'armes auprĂšs de fabricants d'armes amĂ©ricains.
Les pouvoirs publics amĂ©ricains financent la recherche, le dĂ©veloppement et la construction de systĂšmes de dĂ©fense, puis achĂštent ces mĂȘmes systĂšmes pour le compte de gouvernements Ă©trangers, en un systĂšme circulaire de soutien aux entreprises.
Au cours de l'annĂ©e prĂ©cĂ©dant septembre 2022, les Ătats-Unis ont dĂ©pensĂ© 877 milliards de dollars pour l'armĂ©e, soit plus que les dix pays suivants rĂ©unis - dont la Chine, la Russie, l'Allemagne, la France et le Royaume-Uni.
Ces colossales dĂ©penses militaires, ainsi que les coĂ»ts en augmentation d'un systĂšme de santĂ© Ă but lucratif, ont portĂ© la dette nationale amĂ©ricaine Ă plus de 31 000 milliards de dollars, soit prĂšs de 5 000 milliards de dollars de plus que l'ensemble du produit intĂ©rieur brut (PIB) des Ătats-Unis.
Ce dĂ©sĂ©quilibre n'est pas viable, surtout quand le dollar ne sera plus la monnaie de rĂ©serve mondiale. En janvier 2023, les Ătats-Unis ont dĂ©pensĂ© le montant record de 213 milliards de dollars en intĂ©rĂȘts sur leur dette nationale.
L'empire âĂ la maisonâ
La machine militaire, en détournant des fonds et des ressources vers des guerres sans fin, éviscÚre et appauvrit sa nation, comme l'illustrent les reportages de Matt à Washington, Baltimore et New York.
La facture publique - sur le plan social, économique, politique et culturel - est catastrophique. Les travailleurs vivent en dessous du seuil de pauvreté et sont la proie des entreprises qui ont privatisé tous les aspects de la société, des soins de santé à l'éducation en passant par le complexe carcéro-industriel.
Les militaristes détournent les fonds des programmes sociaux et d'infrastructure. Ils investissent dans la recherche et le développement de systÚmes de défense et négligent les technologies liées aux énergies renouvelables. Ponts, routes, réseaux électriques et digues s'effondrent. L'état des écoles se dégrade. L'industrie manufacturiÚre nationale est en déclin. Notre systÚme de transport public est en lambeaux.
La police militarisée tire sur des gens de couleur, pauvres et pour la plupart non armés, et alimente un systÚme pénitentiaire et carcéral qui compte 25 % des prisonniers dans le monde, alors que les Américains ne représentent que 5 % de la population mondiale.
Les villes, désindustrialisées, tombent en ruine. L'addiction aux opioïdes, le suicide, les fusillades de masse, la dépression et l'obésité morbide sont autant de fléaux affectant une population en proie à un profond désespoir.
Les sociétés militarisées constituent le terreau fertile des démagogues. Les militaristes, comme les démagogues, perçoivent les autres nations et cultures à leur propre image, menaçante et agressive. Ils ne recherchent que la domination. Ils colportent l'illusion d'un grand retour à l'ùge d'or mythique de la domination totale et de la prospérité illimitée.
La profonde dĂ©sillusion et la colĂšre qui ont permis l'Ă©lection de Donald Trump - une rĂ©action au coup d'Ătat des entreprises et Ă la misĂšre qui frappe au moins la moitiĂ© du pays - ont dĂ©truit le mythe d'une dĂ©mocratie fonctionnelle.
âLa machine militaire, en dĂ©tournant les fonds et les ressources vers des guerres sans fin, Ă©viscĂšre et paupĂ©rise la nation sur son sol.â
Comme le note Matt, âL'Ă©lite amĂ©ricaine qui s'est engraissĂ©e du pillage Ă l'Ă©tranger mĂšne Ă©galement une guerre Ă domicile. Depuis les annĂ©es 1970, les mĂȘmes mafieux en col blanc ont gagnĂ© une guerre contre le peuple des Ătats-Unis, sous la forme d'une escroquerie massive et souterraine. Ils ont lentement mais sĂ»rement rĂ©ussi Ă vendre une grande partie de ce que le peuple amĂ©ricain possĂ©dait sous le couvert de diverses idĂ©ologies frauduleuses telles que le « libre Ă©changeâ. C'est l' âAmerican wayâ, une gigantesque escroquerie, une Ă©norme arnaqueâ.
Il poursuit : âEn ce sens, les victimes du racket ne se trouvent pas seulement Ă Port-au-Prince et Ă Bagdad, mais aussi Ă Chicago et Ă New York. Ceux-lĂ mĂȘmes qui Ă©laborent les mythes sur nos agissements Ă l'Ă©tranger ont Ă©galement mis en place un systĂšme idĂ©ologique analogue qui lĂ©gitime le vol chez nous, le pillage des plus pauvres par les plus riches. Les pauvres et les travailleurs de Harlem ont plus en commun avec les pauvres et les travailleurs d'HaĂŻti qu'avec leurs Ă©lites, mais pour que le racket opĂšre, il faut l'occulterâ.
âEn fait, de nombreuses mesures prises par le gouvernement amĂ©ricain nuisent gĂ©nĂ©ralement aux plus pauvres et aux plus dĂ©munis de ses citoyensâ, conclut-il.
âL'Accord de libre-Ă©change nord-amĂ©ricain (ALENA) en est un bon exemple. Il est entrĂ© en vigueur en janvier 1994 et constitue une opportunitĂ© fantastique pour les intĂ©rĂȘts commerciaux amĂ©ricains, car les marchĂ©s se sont ouverts Ă une manne d'investissements et d'exportations. En parallĂšle, des milliers de travailleurs amĂ©ricains ont perdu leur emploi au profit de travailleurs mexicains, dont les salaires ont Ă©tĂ© cassĂ©s pour payer de plus pauvres encore.â
Auto-immolation
Le public, bombardé de propagande de guerre, applaudit à son auto-immolation. Il se délecte des prouesses militaires américaines, d'une ignoble beauté. Il s'exprime au moyen des clichés destructeurs de pensée déversés par la culture et les médias de masse. Elle s'imprÚgne de l'illusion de la toute-puissance et se complaßt dans l'auto-adulation.
Le mantra de l'Ătat militarisĂ© est la SĂ»retĂ© nationale. Si le dĂ©bat porte a priori sur la SĂ»retĂ© nationale, la rĂ©ponse inclura toujours la force ou la menace de la force. Le souci des menaces internes et extĂ©rieures divise le monde en amis et en ennemis, en bons et en mĂ©chants.
Ceux qui, comme Julian Assange, exposent les crimes et la folie suicidaire de l'empire sont impitoyablement persécutés. La vérité, celle que Matt met au jour, est amÚre et rude.
âCeux qui, comme Julian Assange, dĂ©noncent les crimes et la folie suicidaire de l'empire sont impitoyablement persĂ©cutĂ©s.â
âAlors que les empires naissants se montrent souvent avisĂ©s, voire rationnels, dans l'utilisation des armes pour conquĂ©rir et contrĂŽler leurs territoires d'outre-mer, les empires sur le dĂ©clin ont tendance Ă faire Ă©talage de leur puissance de maniĂšre inconsidĂ©rĂ©e, rĂȘvant de coups d'Ă©clat militaires audacieux qui leur permettraient de restaurer le prestige et la puissance perdusâ,
écrit l'historien Alfred McCoy.
âSouvent irrationnelles, mĂȘme du point de vue de l'empire, ces micro-opĂ©rations militaires peuvent se traduire par des hĂ©morragies budgĂ©taires ou des dĂ©faites humiliantes et accĂ©lĂ©rer ainsi le processus dĂ©jĂ engagĂ©.â
Nous devons Ă tout prix prendre conscience de ce qui nous attend. Si nous nous laissons envoĂ»ter par les images des murs de la caverne de Platon, ces images qui nous bombardent sur nos Ă©crans jour et nuit, si nous ne parvenons pas Ă comprendre le fonctionnement de l'empire et son caractĂšre autodestructeur, nous sombrerons tous, notamment avec l'imminence de la crise climatique, dans un cauchemar hobbesien oĂč les instruments de rĂ©pression, si familiers aux confins de l'empire, paveront la voie Ă de terrifiants Ătats corporatistes totalitaires.
* Chris Hedges a travaillé pendant prÚs de vingt ans comme correspondant étranger pour le New York Times, la National Public Radio et d'autres organismes d'information en Amérique latine, au Moyen-Orient et dans les Balkans.
The racket : A Rogue Reporter vs The American Empire est disponible auprĂšs de Bloomsbury.
https://www.declassifieduk.org/the-impending-collapse-of-the-american-empire/


Toujours aussi lumineux ! Lui et Escobar sont les 2 meilleurs chroniqueurs de notre monde malade...