đâđš La guerre centenaire de lâOccident contre la Russie â Part. 1
La rĂ©sistance de la Russie Ă lâimpĂ©rialisme occidental a engendrĂ© une âinimitiĂ© hĂ©rĂ©ditaireâ de lâĂ©lite occidentale qui a cherchĂ© Ă punir la Russie de contrecarrer la suprĂ©matie mondiale occidentale.
đâđš La guerre centenaire de lâOccident contre la Russie â Part. 1
Par Thomas FĂĄzi, le 24 novembre 2025
La confrontation actuelle entre lâOTAN et la Russie nâest que le dernier chapitre dâune campagne centenaire menĂ©e par lâOccident pour affaiblir, isoler et contenir la Russie.
La guerre centenaire de lâOccident contre la Russie - Part. 2 La guerre centenaire de lâOccident contre la Russie â Part. 3 La guerre centenaire de lâOccident contre la Russie â Part. 4
En rĂ©action Ă la proposition de paix en 28 points de Donald Trump pour lâUkraine, lâestablishment transatlantique pro-guerre a une fois de plus succombĂ© Ă un grave Ă©pisode de âsyndrome de rĂ©ticence Ă la paixâ : il a spontanĂ©ment dĂ©noncĂ© ce qui, Ă ce stade, constitue le meilleur accord possible pour lâUkraine, le qualifiant de âcapitulationâ tout en redoublant dâefforts pour imposer des exigences irrĂ©alistes (comme la possibilitĂ© dâune adhĂ©sion Ă lâOTAN), que la Russie, qui est en passe de remporter la guerre sur le terrain, rejettera Ă coup sĂ»r â et qui visent en rĂ©alitĂ© non pas Ă mettre fin Ă la guerre, mais Ă la prolonger.
Lâobjectif est clairement de faire Ă©chouer tout accord susceptible de mettre fin au bain de sang en Ukraine. Câest un scĂ©nario familier, que nous avons dĂ©jĂ vu se produire Ă maintes reprises lors des prĂ©cĂ©dentes tentatives de nĂ©gociation entre les Ătats-Unis et la Russie. Reste Ă savoir si les choses se dĂ©rouleront diffĂ©remment cette fois, ou si le parti pro-guerre lâemportera encore.
On sâinterroge dĂ©sormais sur une Ă©ventuelle fracture au sein de lâestablishment transatlantique : Trump tente-t-il rĂ©ellement de dĂ©fier la faction pro-guerre, chez lui comme en Europe, au moins sur la question ukrainienne, ou sâagit-il simplement du numĂ©ro du bon et du mauvais flic, destinĂ© Ă faire porter Ă lâEurope la responsabilitĂ© de prolonger la guerre ?
Cependant, je ne mâattarderai pas ici sur cette dynamique dĂ©jĂ analysĂ©e. Je souhaite souligner aujourdâhui que si un cessez-le-feu devait ĂȘtre finalement conclu en Ukraine, il ne sâagirait au mieux que dâun accord trĂšs fragile, dans lequel la Russie et lâOccident, Ătats-Unis compris, seraient coincĂ©s dans une impasse hostile et militarisĂ©e, type guerre froide, avec le risque dâune reprise du conflit Ă tout moment.
Et cela ne tient pas quâaux puissants intĂ©rĂȘts qui ont tout Ă gagner dâun affrontement permanent avec la Russie â le complexe militaro-industriel et lâestablishment de la dĂ©fense, qui sâen servent pour justifier des budgets militaires en constante augmentation, aux dirigeants europĂ©ens de moins en moins lĂ©gitimes, qui ont besoin du spectre dâune âmenace russeâ imminente pour rationaliser leurs attaques incessantes contre les normes dĂ©mocratiques et leur gouvernance de plus en plus autoritaire.
Cela tient surtout Ă la vision fondamentalement suprĂ©maciste de leur rĂŽle dans le monde, qui pousse les dirigeants occidentaux, Trump inclus, Ă tout mettre en oeuvre pour prĂ©server la domination occidentale. Ă cet Ă©gard, la Russie reste un dĂ©fi central. En tant quâalliĂ© pivot de la Chine et de lâIran, elle sâinscrit dans lâarchitecture du nouvel ordre multipolaire qui menace lâhĂ©gĂ©monie amĂ©ricaine (et occidentale). Pour lâestablishment occidental, Moscou ne constitue pas seulement un acteur rĂ©gional, mais le maillon essentiel dâun rĂ©alignement stratĂ©gique plus large.
Cependant, et câest sur cet aspect que je souhaite me concentrer, une spĂ©cificitĂ© propre Ă la Russie irrite particuliĂšrement les Ă©lites occidentales. La confrontation actuelle entre lâOTAN et la Russie nâest que le dernier chapitre dâune campagne occidentale centenaire destinĂ©e Ă affaiblir, isoler et contenir la Russie. Cet antagonisme est bien antĂ©rieur Ă lâURSS et sâenracine dans des motivations Ă la fois gĂ©opolitiques et civilisationnelles : les puissances occidentales ont toujours considĂ©rĂ© la Russie comme trop grande, trop indĂ©pendante et trop diffĂ©rente sur le plan culturel pour sâintĂ©grer Ă un ordre dominĂ© par lâOccident.
Cette hostilitĂ© remonte aux premiĂšres invasions europĂ©ennes de la Russie, en passant par les tentatives occidentales de faire Ă©chouer la rĂ©volution de 1917, jusquâau soutien apportĂ© Ă lâAllemagne nazie entre les deux guerres, en tant que rempart antisoviĂ©tique. MĂȘme lâalliance de lâOccident avec lâURSS aprĂšs 1945 nâĂ©tait quâune manĆuvre temporaire et stratĂ©gique, vite remplacĂ©e par la guerre froide, marquĂ©e par la planification dâune guerre nuclĂ©aire, la rĂ©habilitation des structures nazies en Allemagne de lâOuest et au sein de lâOTAN, ainsi quâune offensive culturelle et idĂ©ologique massive pour assurer la domination amĂ©ricaine en Europe.
Cette politique sâest poursuivie mĂȘme aprĂšs la fin de la guerre froide, Washington poursuivant une stratĂ©gie unipolaire cherchant Ă empĂȘcher lâĂ©mergence dâune puissance eurasienne rivale. Cette politique a compris lâĂ©largissement de lâOTAN, le soutien aux ârĂ©volutions de couleurâ dans lâex-URSS, la politique de âchocâ Ă©conomique, le bombardement de la Yougoslavie en 1999, et enfin lâingĂ©rence en Ukraine qui a menĂ© au coup dâĂtat soutenu par lâOccident en 2014, puis Ă la guerre de 2022.
Selon moi, lâhostilitĂ© de lâOccident ne se limite pas Ă des considĂ©rations gĂ©opolitiques, mais est Ă©galement dâordre psychologique et civilisationnel. La rĂ©sistance historique de la Russie Ă lâimpĂ©rialisme occidental, en particulier durant lâĂšre soviĂ©tique, a engendrĂ© une âinimitiĂ© hĂ©rĂ©ditaireâ profondĂ©ment ancrĂ©e au sein des Ă©lites occidentales, qui cherchent Ă punir la Russie pour avoir contrecarrĂ© la suprĂ©matie mondiale occidentale. Le conflit actuel peut donc ĂȘtre perçu comme lâultime chapitre dâun projet occidental de longue date, visant Ă entraver lâĂ©mergence dâun pĂŽle eurasien souverain. Un projet qui, Ă moins dâun âchangement de rĂ©gimeâ en Occident, risque de se poursuivre, quâun cessez-le-feu soit conclu ou non en Ukraine.
Introduction
Les dĂ©tracteurs du discours dominant sur lâUkraine soulignent que le conflit nâa pas commencĂ© en 2022. Comme je lâai moi-mĂȘme fait valoir Ă plusieurs reprises, les racines du conflit remontent Ă la stratĂ©gie occidentale de dĂ©stabilisation menĂ©e depuis des dĂ©cennies le long des frontiĂšres de la Russie â de lâexpansion incessante de lâOTAN vers lâest aux tentatives des Ătats-Unis dâatteindre la domination nuclĂ©aire (en dĂ©ployant des systĂšmes de dĂ©fense antimissile destinĂ©s Ă renforcer leur capacitĂ© de premiĂšre frappe), en passant par lâorchestration de ârĂ©volutions de couleurâ dans les Ătats post-soviĂ©tiques, et lâingĂ©rence occidentale massive en Ukraine mĂȘme. Ces manoeuvres ont culminĂ© en 2014 avec le coup dâĂtat soutenu par lâOccident Ă Kiev, qui a dĂ©clenchĂ© une guerre civile et mis lâUkraine sur la voie dâune intĂ©gration de facto dans lâOTAN. Ces Ă©vĂ©nements ne sont pas des faits isolĂ©s, mais les phases successives dâune offensive gĂ©opolitique menĂ©e par lâOccident contre la Russie â une guerre silencieuse Ă travers lâEurope, largement ignorĂ©e par la plupart des EuropĂ©ens.
Mais les origines de cette guerre sont bien plus anciennes. Ă bien des Ă©gards, le conflit par procuration entre lâOTAN et la Russie en Ukraine â qui comporte un risque trĂšs rĂ©el dâescalade vers une confrontation directe â en est la phase finale, ou plutĂŽt lâaboutissement logique dâune guerre que lâOccident mĂšne contre la Russie sous diverses formes depuis plus dâun siĂšcle.
PremiĂšres invasions du milieu du XIXe siĂšcle Ă la PremiĂšre Guerre mondiale
Cette guerre a vĂ©ritablement commencĂ© en 1917, avec la rĂ©volution bolchevique. Mais lâantagonisme occidental envers la Russie est bien antĂ©rieur Ă cet Ă©vĂ©nement historique. DĂšs le XVIIIe siĂšcle, les puissances europĂ©ennes considĂ©raient la montĂ©e en puissance de la Russie tsariste comme une double menace : gĂ©opolitique, en raison de sa taille immense, de son poids dĂ©mographique et de son influence en Europe et en Asie, et civilisationnelle, car elle reprĂ©sentait un modĂšle alternatif â autocratique, orthodoxe, non libĂ©ral â rĂ©sistant Ă lâordre commercial, parlementaire et maritime de lâEurope occidentale. Le rĂŽle de la Russie dans la Sainte-Alliance, qui cherchait Ă dĂ©fendre la lĂ©gitimitĂ© monarchique aprĂšs les guerres napolĂ©oniennes, nâa fait que renforcer les soupçons occidentaux. Ce discours euro-orientaliste â voire ouvertement russophobe â Ă©tait dĂ©jĂ profondĂ©ment ancrĂ©. Comme le fait remarquer le journaliste suisse Guy Mettan dans son livre Creating Russophobia: From the Great Religious Schism to Anti-Putin Hysteria, il sâagissait lĂ de la manifestation dâun âostracisme millĂ©naireâ remontant Ă lâĂ©poque de Charlemagne.
En bref, la Russie Ă©tait considĂ©rĂ©e comme le grand âAutreâ de lâEurope â trop puissante pour ĂȘtre ignorĂ©e, trop diffĂ©rente pour ĂȘtre intĂ©grĂ©e et trop vaste pour ĂȘtre facilement conquise. Un consensus sâest donc dĂ©gagĂ© parmi les puissances europĂ©ennes sur la nĂ©cessitĂ©, Ă tout le moins, de la contenir et de lâaffaiblir. Comme lâa dit Franz von Kuhn, ministre autrichien de la Guerre, en 1870 :
âNous devons affaiblir ce gĂ©ant et le confiner en Asie, sinon la terre sera tĂŽt ou tard divisĂ©e entre deux puissances, les Nord-AmĂ©ricains et les Russesâ.
Sâen sont ensuivies plusieurs invasions ou guerres de coalition europĂ©ennes, toutes visant, de diffĂ©rentes maniĂšres, Ă discipliner ou contenir la montĂ©e en puissance de la Russie : lâinvasion française de NapolĂ©on en 1812, lâinvasion britannique et française de la Russie en 1853-1856 (la guerre de CrimĂ©e), et la dĂ©claration de guerre de lâAllemagne Ă la Russie en 1914, pendant la PremiĂšre Guerre mondiale.
Chaque conflit illustrait une nouvelle itĂ©ration de cette mĂȘme crainte que la Russie, en raison de sa taille, de sa gĂ©ographie et de son indĂ©pendance, puisse unifier le continent eurasien sous son influence, sapant ainsi la domination maritime et capitaliste occidentale (et plus particuliĂšrement britannique). Au-delĂ des Ă©poques, des idĂ©ologies et des acteurs impliquĂ©s, le fil rouge de ces invasions est restĂ© inchangĂ© : empĂȘcher la Russie de devenir une puissance eurasienne dominante capable de redĂ©finir lâĂ©quilibre europĂ©en et de remettre en cause lâhĂ©gĂ©monie occidentale.
Au-delĂ de la gĂ©opolitique, ces invasions avaient Ă©galement une dimension civilisationnelle : lâEurope occidentale sâidentifiait Ă la âcivilisationâ, au progrĂšs et au commerce, tandis que la Russie passait pour âasiatiqueâ, despotique et arriĂ©rĂ©e, un âOrient barbareâ au cĆur de lâEurope. Ainsi, les guerres contre la Russie furent non seulement des campagnes militaires, mais aussi des croisades morales, justifiant lâagression occidentale au nom de la âdĂ©fense de lâEuropeâ contre lââombreâ, une idĂ©e qui perdure aujourdâhui. Pour rĂ©sumer, mĂȘme avant la rĂ©volution bolchevique, la logique gĂ©opolitique occidentale Ă lâĂ©gard de la Russie a rĂ©vĂ©lĂ© une remarquable continuitĂ©.
La révolution bolchevique de 1917 et les tentatives occidentales de la faire échouer
Cependant, la rĂ©volution bolchevique de 1917 a transformĂ© cette rivalitĂ© historique en une lutte idĂ©ologique existentielle. On ne saurait trop insister sur le profond traumatisme psychologique et idĂ©ologique que cet Ă©vĂ©nement a reprĂ©sentĂ© pour les Ă©lites occidentales. Pour la premiĂšre fois, un mouvement rĂ©volutionnaire a non seulement renversĂ© une monarchie, comme cela sâĂ©tait dĂ©jĂ produit dans plusieurs pays europĂ©ens, mais a Ă©galement aboli la propriĂ©tĂ© privĂ©e du capital, rejetĂ© le parlementarisme libĂ©ral et appelĂ© Ă une rĂ©volution prolĂ©tarienne mondiale. Et cela ne sâest pas produit dans nâimporte quel pays, mais dans le plus grand pays du monde, aux portes de lâEurope occidentale.
LâĂ©vĂ©nement a bouleversĂ© lâensemble de lâordre politique, Ă©conomique et moral sur lequel reposait la puissance occidentale. Pendant des siĂšcles, les classes dirigeantes europĂ©ennes, quâil sâagisse de lâaristocratie, du capitalisme ou de lâimpĂ©rialisme, ont considĂ©rĂ© la hiĂ©rarchie sociale et la propriĂ©tĂ© privĂ©e comme les fondements naturels de la civilisation. Pour les Ă©lites occidentales, la rĂ©volution russe a donc reprĂ©sentĂ© une hĂ©rĂ©sie idĂ©ologique, gĂ©opolitique et une menace existentielle pour le capitalisme. Toutes les politiques occidentales Ă lâĂ©gard de la Russie au cours du siĂšcle qui a suivi â de lâintervention Ă lâisolement, en passant par la guerre froide â peuvent ĂȘtre interprĂ©tĂ©es comme autant de tentatives de contenir et dâeffacer ce traumatisme.
Les tentatives occidentales dâabattre le gouvernement communiste naissant ont pratiquement commencĂ© du jour au lendemain. Dans les premiĂšres annĂ©es suivant la rĂ©volution de 1917, les puissances occidentales, en particulier la Grande-Bretagne, la France, les Ătats-Unis et le Japon, ont adoptĂ© une sĂ©rie de mesures politiques, militaires et Ă©conomiques pour affaiblir, contenir ou renverser le nouveau rĂ©gime soviĂ©tique. Ces opĂ©rations, menĂ©es entre 1917 et le dĂ©but des annĂ©es 1920, reflĂ©taient Ă la fois lâhostilitĂ© idĂ©ologique envers le communisme et la crainte de sa propagation Ă dâautres nations. Le discours anti-russe en Occident sâest ainsi transformĂ© : la Russie nâĂ©tait plus considĂ©rĂ©e comme trop rĂ©actionnaire, mais comme trop rĂ©volutionnaire, et devait donc ĂȘtre exclue de lâEurope.
Lâintervention occidentale contre la Russie rĂ©volutionnaire a pris plusieurs formes, notamment
des interventions militaires pour soutenir les factions ârusses blanchesâ anti-bolcheviques, qui ont finalement Ă©chouĂ©, mais ont prolongĂ© la guerre civile et dĂ©vastĂ© lâĂ©conomie russe
des blocus Ă©conomiques et des embargos commerciaux pour asphyxier lâĂ©conomie russe en lâisolant du commerce, du financement et de la technologie occidentaux
des opĂ©rations secrĂštes (notamment menĂ©es par le MI6 britannique et les services de renseignement français) pour dĂ©stabiliser le rĂ©gime bolchevique, en finançant et en armant les sĂ©paratistes rĂ©gionaux contre-rĂ©volutionnaires, en soutenant des opĂ©rations de sabotage contre les chemins de fer, les usines et les lignes dâapprovisionnement, et mĂȘme en fomentant des soulĂšvements locaux
des campagnes de propagande dépeignant le régime soviétique comme barbare, tyrannique et menaçant pour la civilisation
et bien sĂ»r, lâisolement diplomatique
Ce qui est devenu le gouvernement soviĂ©tique en 1922 nâa Ă©tĂ© reconnu par aucun grand Ătat occidental avant le milieu des annĂ©es 1920, et par les Ătats-Unis quâen 1933.
Ces premiĂšres interventions nâont pas permis de renverser le rĂ©gime communiste, mais ont donnĂ© le ton pour des dĂ©cennies, lâanticommunisme devenant la logique centrale de lâorganisation du pouvoir occidental : lâUnion soviĂ©tique ne devait en aucun cas ĂȘtre reconnue comme un Ătat parmi dâautres, mais comme une contagion idĂ©ologique Ă contenir, renverser ou dĂ©truire.
Entre les deux guerres mondiales : le soutien occidental Ă lâAllemagne â puis au rĂ©gime nazi â comme rempart contre le bolchevisme
Au dĂ©but des annĂ©es 1920, les classes dirigeantes europĂ©ennes Ă©taient hantĂ©es par le spectre de la rĂ©volution. Des troubles sociaux, des soulĂšvements communistes et des tentatives de rĂ©volution ont eu lieu en Allemagne (1918-1923), en Hongrie (1919), en Italie (1920), ainsi quâen Grande-Bretagne et en France (1919-1921). LâAllemagne Ă©tait particuliĂšrement au cĆur des prĂ©occupations : les rĂ©parations exceptionnellement sĂ©vĂšres imposĂ©es par le traitĂ© de Versailles risquaient de crĂ©er un terreau fertile propice au radicalisme politique, menaçant potentiellement lâensemble du systĂšme capitaliste europĂ©en. Les dĂ©cideurs politiques occidentaux, notamment amĂ©ricains et britanniques, ont donc jugĂ© quâil Ă©tait essentiel de stabiliser lâĂ©conomie allemande et de pacifier la politique du pays.
GrĂące aux plans Dawes (1924) et Young (1929), Wall Street et la City de Londres ont injectĂ© des milliards dans lâĂ©conomie allemande, contribuant ainsi Ă la reconstruction de son industrie. Ils ont Ă©galement rĂ©duit les rĂ©parations imposĂ©es Ă lâAllemagne, Ă©talĂ© les dĂ©lais de paiement et rapprochĂ© lâAllemagne du systĂšme financier mondial dominĂ© par les Ătats-Unis et la Grande-Bretagne. Ces deux plans, prĂ©sentĂ©s comme des accords Ă©conomiques devant garantir la stabilitĂ© des rĂ©parations dâaprĂšs-guerre, poursuivaient Ă©galement des objectifs plus radicaux, Ă savoir la lutte contre le bolchevisme et la rĂ©volution. Si leur objectif officiel consistait Ă rĂ©tablir la stabilitĂ© Ă©conomique en Europe, leur logique politique poursuivait clairement deux objectifs : reconstruire lâAllemagne en tant que contrepoids capitaliste Ă la puissance soviĂ©tique, et prĂ©venir les bouleversements sociaux en Europe. Lâobjectif Ă©tait dâancrer la RĂ©publique de Weimar dans le systĂšme capitaliste, de rĂ©tablir la rentabilitĂ© de lâindustrie allemande et de prĂ©venir la radicalisation communiste.
Les plans Dawes et Young nâĂ©taient en rĂ©alitĂ© que des projets de Wall Street camouflĂ©s par des considĂ©rations diplomatiques. Leurs initiateurs â J. P. Morgan, Owen Young, Charles Dawes et Hjalmar Schacht, le banquier et homme politique allemand â Ă©taient profondĂ©ment impliquĂ©s dans les rĂ©seaux capitalistes transatlantiques, unis par un objectif commun : prĂ©server lâordre capitaliste face au communisme. Dans son livre The Wages of Destruction, Adam Tooze qualifie ces plans de âstratĂ©gie atlantisteâ destinĂ©e Ă intĂ©grer dĂ©finitivement lâAllemagne Ă lâordre financier sous domination amĂ©ricaine.
Cependant, les plans Dawes et Young ont fragilisĂ© et assujetti la reprise allemande, et lorsque lâĂ©conomie mondiale sâest effondrĂ©e en 1929, câest lâensemble du systĂšme qui a implosĂ©, ouvrant la voie Ă la montĂ©e en puissance dâHitler. La logique anticommuniste de lâaide occidentale a en outre conduit la plupart des gouvernements occidentaux, en particulier la Grande-Bretagne et, dans une certaine mesure, les Ătats-Unis, Ă ne pas considĂ©rer Hitler comme une menace existentielle en 1933, mais plutĂŽt comme un stabilisateur potentiel de lâEurope, et un rempart contre le bolchevisme.
Les entreprises, les banques et les intĂ©rĂȘts industriels occidentaux, en particulier amĂ©ricains et britanniques, ont donc maintenu des investissements et des partenariats considĂ©rables en Allemagne, mĂȘme aprĂšs la prise de pouvoir dâHitler. Ils ont ainsi contribuĂ© activement au financement et au dĂ©veloppement de lâAllemagne nazie. Parmi les grandes entreprises amĂ©ricaines et britanniques ayant continuĂ© Ă opĂ©rer en Allemagne aprĂšs 1933, on peut citer Ford Motor Company, General Motors (Opel), IBM, Standard Oil (aujourdâhui ExxonMobil), ITT (International Telephone and Telegraph), Coca-Cola, Vickers, Rolls-Royce, Royal Dutch Shell, etc. Ces entreprises justifiaient leurs activitĂ©s en invoquant le âstatu quoâ, mais en rĂ©alitĂ©, leurs filiales allemandes ont permis le dĂ©veloppement industriel de lâĂtat nazi et, dans certains cas, se sont mĂȘme alignĂ©es sur les lois et politiques antisĂ©mites des nazis, notamment les mesures de discrimination et dâexclusion Ă lâencontre des employĂ©s et partenaires commerciaux juifs.
Ă partir de 1935, de nombreuses entreprises occidentales ont activement soutenu le rĂ©armement dâHitler. Ford, General Motors et Chrysler ont produit des dizaines de milliers de vĂ©hicules militaires pour la Wehrmacht par lâintermĂ©diaire de leurs filiales europĂ©ennes, et plus particuliĂšrement allemandes. Pratt & Whitney et Boeing ont fourni des moteurs de fusĂ©es et dâavions de chasse, tandis quâITT a participĂ© Ă la fabrication des avions de chasse Focke-Wulf. IBM a fourni la technologie de traitement des donnĂ©es utilisĂ©e pour la logistique militaire, le transport des prisonniers et lâenregistrement des dĂ©tenus des camps de concentration.
Au mĂȘme moment, en Grande-Bretagne et aux Ătats-Unis, de puissantes Ă©lites politiques ont soutenu quâHitler Ă©tait âgĂ©rableâ et pouvait ĂȘtre instrumentalisĂ© contre lâUnion soviĂ©tique. Les diplomates et figures mĂ©diatiques occidentales ont souvent prĂ©sentĂ© Hitler comme un âdĂ©fenseur de la civilisationâ face au chaos bolchevique. Loin de le contenir, les Ă©lites occidentales ont donc facilitĂ© lâascension dâHitler tout au long des annĂ©es 1930, dans une tentative peu judicieuse dâĂ©viter un autre conflit mondial avec lâAllemagne, pour le bien de la paix â selon le discours qui prĂ©vaut aujourdâhui â et parce quâĂ bien des Ă©gards, ces Ă©lites ont considĂ©rĂ© les nazis comme des alliĂ©s occidentaux contre un ennemi commun.
Fin de la premiĂšre partie. Ă suivreâŠ
Traduit par Spirit of Free Speech
hcsgdvc


