đâđš La mainmise de Washington sur le FMI
Les Ătats-Unis, au sein de cette institution profondĂ©ment antidĂ©mocratique, disposent d'un droit de veto sur tout changement majeur et façonnent les politiques selon leur bon vouloir.
đâđš La mainmise de Washington sur le FMI
Par Vijay Prashad pour Tricontinental : Institute for Social Research , le 7 mars 2025
Aux yeux du Fonds monétaire international (FMI), une personne vivant dans les pays du Nord vaut neuf personnes vivant dans les pays du Sud.
Ce calcul est tiré des données du FMI sur le pouvoir électoral au sein de l'organisation par rapport à la population des pays du Nord et du Sud.
Chaque pays, en fonction de sa âposition Ă©conomique respectiveâ, comme le suggĂšre le FMI, se voit attribuer des droits de vote pour Ă©lire des dĂ©lĂ©guĂ©s au conseil d'administration du FMI, qui prendra toutes les dĂ©cisions essentielles de l'organisation.
Un rapide coup d'Ćil au conseil d'administration montre que le Nord est largement surreprĂ©sentĂ© dans cette institution multilatĂ©rale cruciale pour les pays endettĂ©s.
Les Ătats-Unis, par exemple, dĂ©tiennent 16,49 % des voix au conseil d'administration du FMI alors qu'ils ne reprĂ©sentent que 4,22 % de la population mondiale. Puisque les statuts du FMI exigent 85 % des voix pour apporter la moindre modification, les Ătats-Unis ont un droit de veto sur les dĂ©cisions du FMI.
Par conséquent, la direction du FMI s'en remet à la politique décidée par le gouvernement américain et, l'organisation étant basée à Washington, D.C., consulte fréquemment le ministÚre américain des Finances sur son programme politique et ses décisions individuelles.
Par exemple, en 2019, lorsque le gouvernement des Ătats-Unis a dĂ©cidĂ© de cesser unilatĂ©ralement de reconnaĂźtre le gouvernement du Venezuela, il a fait pression sur le FMI pour qu'il fasse de mĂȘme.
Le Venezuela, l'un des membres fondateurs du FMI, s'Ă©tait tournĂ© vers le FMI Ă plusieurs reprises pour obtenir de l'aide, avait remboursĂ© les prĂȘts en cours au FMI en 2007, puis dĂ©cidĂ© de ne plus faire appel au FMI pour obtenir une aide Ă court terme (en effet, le gouvernement vĂ©nĂ©zuĂ©lien s'est plutĂŽt engagĂ© Ă crĂ©er la Banque du Sud afin d'accorder des prĂȘts-relais aux pays endettĂ©s en cas de dĂ©ficit de la balance des paiements).
Pendant la pandĂ©mie, cependant, le Venezuela, comme la plupart des pays, a cherchĂ© Ă puiser dans ses rĂ©serves de 5 milliards de dollars en âdroits spĂ©ciauxâ (la âmonnaieâ du FMI) auxquels il Ă©tait autorisĂ© Ă accĂ©der dans le cadre de l'initiative mondiale de relance des liquiditĂ©s du Fonds.
Mais le FMI, sous la pression américaine, a décidé de ne pas transférer l'argent. Ce refus a fait suite à un rejet antérieur de la demande du Venezuela d'accéder à 400 millions de dollars de ses crédits spéciaux.
Bien que les Ătats-Unis aient dĂ©clarĂ© que le vĂ©ritable prĂ©sident du Venezuela Ă©tait Juan GuaidĂł, le FMI a continuĂ© de reconnaĂźtre sur son site web que le reprĂ©sentant du Venezuela auprĂšs du FMI Ă©tait SimĂłn Alejandro Zerpa Delgado, alors ministre des Finances du gouvernement du prĂ©sident NicolĂĄs Maduro.
Le porte-parole du FMI, Raphael Anspach, n'a pas rĂ©pondu Ă un courriel envoyĂ© par Tricontinental en mars 2020 au sujet du rejet dâattribution des fonds, bien qu'il ait publiĂ© une dĂ©claration officielle selon laquelle
âl'engagement du FMI avec les pays membres est fondĂ© sur la reconnaissance officielle du gouvernement par la communautĂ© internationaleâ.
Selon Anspach, comme on ne peut pas ĂȘtre certain de cette reconnaissance, le FMI n'a pas autorisĂ© le Venezuela Ă accĂ©der Ă son propre quota de crĂ©ances spĂ©ciales pendant la pandĂ©mie. Puis, brusquement, le FMI a supprimĂ© le nom de Zerpa de son site web. Et ce, uniquement sous la pression des Ătats-Unis.
En 2023, lors du lancement de la Nouvelle Banque de DĂ©veloppement (Banque des BRICS) Ă Shanghai, en Chine, le prĂ©sident brĂ©silien Luiz InĂĄcio Lula da Silva a soulignĂ© la politique d'âasphyxieâ du FMI Ă l'Ă©gard des pays les plus pauvres.
Ăvoquant le cas de l'Argentine, Lula a dĂ©clarĂ© :
âAucun gouvernement ne peut travailler avec un couteau sur la gorge sous prĂ©texte qu'il est endettĂ©. Les banques doivent ĂȘtre patientes et, si nĂ©cessaire, renouveler les accords. Lorsque le FMI ou toute autre banque prĂȘte Ă un pays du tiers monde, on a le sentiment que ces institutions s'octroient le droit de donner des ordres et de gĂ©rer les finances du pays, comme si ces derniers Ă©taient les otages de ceux qui prĂȘtent de l'argentâ.
Tous les discours sur la démocratie s'évanouissent face à la véritable réalité du pouvoir dans le monde : le contrÎle du capital.
L'année derniÚre, Oxfam a montré que
â1 % des plus riches possĂšdent plus de richesses que 95 % de l'humanitĂ©â, et que âplus d'un tiers des 50 plus grandes entreprises du monde, d'une valeur de 13 300 milliards de dollars, sont dĂ©sormais dirigĂ©es par un milliardaire ou ont un milliardaire comme actionnaire principalâ.
Plus d'une douzaine de ces milliardaires font désormais partie du cabinet du président américain Donald Trump. Ils ne représentent plus le 1 %, mais en fait le 0,0001 %, soit 10 000e de 1 %.
à ce rythme, le monde verra l'émergence de cinq milliardaires d'ici la fin de cette décennie. Ce sont eux qui dominent les gouvernements et qui, par conséquent, ont un énorme impact sur les organisations multilatérales.
En 1963, le ministre des Affaires étrangÚres du Nigeria, Jaja Anucha Ndubuisi Wachuku, a exprimé sa frustration à l'égard des Nations unies et d'autres organisations multilatérales.
Les Ătats africains, a-t-il dĂ©clarĂ©,
âne sont pas en droit d'exprimer leur point de vue sur une question particuliĂšre au sein des organes importants des Nations Uniesâ.
Aucun pays africain, ni aucun pays d'Amérique latine, ne dispose d'un siÚge permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies.
Au FMI et Ă la Banque mondiale, aucun pays africain ne peut imposer son programme. Wachuku a demandĂ© aux Nations Unies : âAllons-nous continuer Ă ĂȘtre des sous-fifres ?â
Bien que le FMI ait prĂ©vu un siĂšge supplĂ©mentaire pour lâAfrique en 2024, c'est loin d'ĂȘtre suffisant pour le continent, qui compte plus de membres du FMI (54 pays sur 190) et plus de programmes de prĂȘt actifs que tout autre continent (46,8 % de 2000 Ă 2023), mais le deuxiĂšme plus faible ratio de vote (6,5 %) aprĂšs l'OcĂ©anie.
L'Amérique du Nord, avec deux membres, dispose de 943 085 voix, tandis que l'Afrique, avec 54 membres, en compte 326 033.

Au lendemain de la crise financiÚre de 2007 et au début de la troisiÚme grande dépression, le FMI a décidé d'entamer un processus de réforme.
Cette rĂ©forme a Ă©tĂ© motivĂ©e par un constat : lorsqu'un pays fait appel au FMI pour obtenir un prĂȘt-relais, ce qui ne devrait pas avoir d'incidence, il finit par ĂȘtre pĂ©nalisĂ© sur les marchĂ©s des capitaux, car solliciter un prĂȘt est considĂ©rĂ© comme un signe de mauvaise performance.
L'argent est alors prĂȘtĂ© au pays Ă des taux plus Ă©levĂ©s, aggravant ainsi la crise Ă l'origine de la demande du prĂȘt.
Au-delà de cette question se cache un problÚme plus profond : l'ensemble des directeurs généraux du FMI sont européens, ce qui signifie que les pays du Sud n'ont aucune représentation aux plus hauts échelons de la direction du FMI.
L'ensemble de la structure de vote du FMI s'est altĂ©rĂ©e avec l'augmentation des votes par quota (basĂ©s sur la taille de l'Ă©conomie et la contribution financiĂšre au FMI) tandis que les âvotes de baseâ plus dĂ©mocratiques (un pays, une voix) ont perdu de leur impact.
Ces différents votes sont évalués de deux maniÚres : les parts de quotas calculées (CQS), qui sont fixées par une formule, et les parts de quotas réelles (AQS), fixées par des négociations politiques.
Selon un calcul effectuĂ© en 2024, par exemple, la Chine a un AQS de 6,39 %, tandis que son CQS est de 13,72 %. Pour augmenter l'AQS de la Chine afin qu'il corresponde Ă son CQS, il faudrait rĂ©duire celui d'autres pays, comme les Ătats-Unis.
Les Ătats-Unis ont un quota de voix AQS de 17,40 %, qui devrait ĂȘtre rĂ©duit Ă 14,94 % pour tenir compte de cette augmentation en faveur de la Chine. Cette diminution de la part des Ătats-Unis Ă©roderait donc leur pouvoir de veto.
C'est pour cette raison que les Ătats-Unis ont sabotĂ© le programme de rĂ©forme du FMI en 2014. En 2023, le programme de rĂ©forme du FMI a de nouveau Ă©chouĂ©.

Paulo Nogueira Batista Jr. a été directeur exécutif pour le Brésil et plusieurs autres pays au FMI de 2007 à 2015, vice-président de la Nouvelle Banque de Développement de 2015 à 2017, et collabore à l'édition internationale de la principale revue chinoise Wenhua Zongheng.
Dans un grand article intitulé Une solution pour réformer le FMI (juin 2024), Batista propose un programme de réforme en sept points pour le FMI :
Rendre les conditions d'octroi des prĂȘts moins strictes.
RĂ©duire les taxes sur les prĂȘts Ă long terme.
Renforcer les prĂȘts concessionnels pour Ă©radiquer la pauvretĂ©.
Augmenter les ressources globales du FMI.
Augmenter le pouvoir des votes de base pour donner plus de représentation aux nations les plus pauvres.
Donner au continent africain un troisiĂšme siĂšge au conseil d'administration.
Créer un cinquiÚme poste de directeur général adjoint, qui sera occupé par un pays plus pauvre.
Si le Nord ignore ces réformes fondamentales et pertinentes, Batista affirme que
âles pays dĂ©veloppĂ©s seront alors Ă eux seuls les maĂźtres d'une institution fantĂŽmeâ.
Il prédit que le Sud quittera le FMI et créera de nouvelles institutions sous l'égide de nouvelles plateformes telles que les BRICS.
En fait, de telles institutions sont déjà en cours d'élaboration, comme l'Accord de réserve de crédit (ARC) des BRICS, mis en place en 2014 aprÚs la tentative infructueuse de réforme du FMI. Mais l'ARC « est toujours quasiment au point mort », écrit Batista.
Jusqu'Ă ce qu'il se dĂ©bloque, le FMI est la seule institution fournissant le type de financement nĂ©cessaire aux nations les plus pauvres. VoilĂ pourquoi mĂȘme les gouvernements progressistes, comme celui du Sri Lanka, oĂč les paiements d'intĂ©rĂȘts reprĂ©senteront 41 % des dĂ©penses totales en 2025, sont obligĂ©s de s'adresser Ă Washington.
Et, la main tendue, ils adresseront un sourire Ă la Maison Blanche en se rendant au siĂšge du FMI.
* Vijay Prashad est un historien, éditeur et journaliste indien. Il est rédacteur et correspondant en chef de Globetrotter. Il est rédacteur en chef de LeftWord Books et directeur de Tricontinental : Institute for Social Research. Il est chercheur principal non résident à l'Institut Chongyang d'études financiÚres de l'Université Renmin de Chine. Il a écrit plus de 20 livres, dont The Darker Nations et The Poorer Nations. Ses derniers ouvrages sont Struggle Makes Us Human: Learning from Movements for Socialism et, avec Noam Chomsky, The Withdrawal: Iraq, Libya, Afghanistan and the Fragility of U.S. Power.
https://consortiumnews.com/2025/03/07/vijay-prashad-washingtons-imf-stranglehold/




