đâđš âLa maladie du silenceâ
Le renforcement d'une mĂ©ta-rĂ©alitĂ© parallĂšle est une des caractĂ©ristiques les plus singuliĂšres de notre temps, Ćuvre des grands mĂ©dias, esclaves toujours plus fidĂšles des intĂ©rĂȘts de l'imperium.

đâđš âLa maladie du silenceâ
Lettre aux futurs historiens.
Par Patrick Lawrence, le 7 mars 2024
BERKELEY - J'écris cette lettre pour que vous, qui vous pencherez sur notre époque en tant que professionnels formés au métier d'historien, la voyiez dans son ensemble pour ce qu'elle est, sans rien négliger. Nous, qui vivons aujourd'hui, n'avons pas la vision que je vous encourage à apporter à notre époque qui appartiendra à votre passé.
Nous vivons une époque marquée par les catastrophes, la sauvagerie au nom de la justice, une époque de dépravation collective, de défaites pour la cause humaine, d'effondrement des civilisations. Mais l'importance des événements auxquels je fais référence - l'agression condamnable d'Israël contre les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie, le gùchis inconsidéré de vies humaines dans la guerre par procuration menée par l'Amérique contre la Russie en Ukraine - est tout simplement trop considérable pour que la plupart d'entre nous puissent y faire face. C'est comme si nous étions assis trop prÚs d'un écran de cinéma pour bien voir l'image. Vous devez faire mieux que nous sur ce point. Vous devez maßtriser la vision qui nous échappe, et en transcrire la véritable image dans l'histoire.
Beaucoup d'Ă©vĂ©nements majeurs nous sont cachĂ©s. Ils sont souvent rayĂ©s des annales, au moins en partie et parfois totalement, comme s'ils n'avaient jamais eu lieu. En m'adressant Ă vous, j'entends poser une modeste pierre Ă lâĂ©difice pour tenter de garantir le bon recensement de la rĂ©alitĂ© de notre Ă©poque. Savoir que les histoires comprendront tout ou partie de ce que le pouvoir a cherchĂ© Ă effacer peut constituer une forme de rĂ©demption, une source de confiance en la capacitĂ© de l'humanitĂ© Ă faire le bien.
La justice n'est pas rĂ©troactive : les injustices dont nous sommes tĂ©moins chaque jour ne peuvent pas ĂȘtre gommĂ©es ou rectifiĂ©es, tout comme une mĂšre et son enfant sauvagement assassinĂ©s par la balle d'un sniper israĂ©lien Ă Gaza ne peuvent ĂȘtre ramenĂ©s Ă la vie. Mais nous pouvons rendre hommage Ă toutes ces victimes de l'injustice si nous Ă©crivons vraiment leur histoire, comme vous ĂȘtes en mesure de le faire. Ainsi, leurs souffrances et leurs morts nâauront pas Ă©tĂ© vaines.
C'est par le biais des archives historiques, du recensement de l'histoire, de âce qui s'est passĂ©â, que les mensonges qui prolifĂšrent de toutes parts au moment oĂč j'Ă©cris ces lignes peuvent ĂȘtre dĂ©noncĂ©s et, au moins dans la maniĂšre dont notre histoire est racontĂ©e, transcendĂ©s.
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Notez bien la date de cette lettre : l'assaut inhumain des IsraĂ©liens contre les Palestiniens de Gaza vient d'entrer dans son sixiĂšme mois. La guerre par procuration en Ukraine a commencĂ© il y a dix ans le mois dernier. Elle a Ă©clatĂ© en conflit ouvert il y a deux ans le mois dernier. Vous identifierez ces deux crises comme autant d'occasions oĂč l'imperium amĂ©ricain a fatalement trĂ©buchĂ©. Vous comprendrez qu'IsraĂ«l, âl'Ătat juifâ, est le théùtre d'un dĂ©rĂšglement psychique collectif peut-ĂȘtre - vous en jugerez - unique dans l'histoire moderne. On peut en dire autant de l'Ukraine et de sa russophobie obsessionnelle et dĂ©vorante.
Vous lirez les rĂ©cits officiels de ces crises et leur couverture mĂ©diatique tels qu'ils nous sont donnĂ©s. IsraĂ«l ne mĂšnerait pas de gĂ©nocide et de nettoyage ethnique Ă Gaza, nous disent ces versions de la rĂ©alitĂ© : il mĂšnerait une âguerreâ, et cette guerre serait de âlĂ©gitime dĂ©fenseâ. Vous lirez que l'Ukraine serait une dĂ©mocratie, comme les Occidentaux libĂ©raux aiment Ă le penser, et qu'en tant que telle, elle serait la ligne de front d'une confrontation mondiale entre dĂ©mocrates et autocrates. Ces deux conflits dĂ©finissent Ă bien des Ă©gards notre monde tel qu'il est en 2024.
Je vous invite à étudier ces conflits dans un contexte plus large que celui que les versions officielles des événements omettent délibérément d'évoquer.
Il est presque certain que vous disposerez d'un dĂ©compte des victimes et des personnes dĂ©placĂ©es, et j'espĂšre qu'ils seront au moins approximativement exacts au moment oĂč ils atterriront sur vos bureaux. Je vous en conjure, placez ces chiffres choquants Ă cĂŽtĂ© des vĂ©ritables motivations de ceux qui, Ă Washington, Ă Kiev et Ă JĂ©rusalem (ou Tel Aviv, la capitale lĂ©gitimement reconnue d'IsraĂ«l), soutiennent que ces conflits doivent se poursuivre. Je pense Ă Bibi Joe Biden, Volodymyr Zelensky et Binjamin Netanyahu.
Racontez l'histoire de ce que vous dĂ©couvrirez en allant au-delĂ des comptes rendus officiels et de ce qui sâempile dans les archives des mĂ©dias. Ces deux conflits n'ont pas grand-chose Ă voir avec les explications ronflantes officielles. Allez chercher plus loin. Les trois personnes que je viens de nommer, et donc leurs gouvernements, sont politiquement vulnĂ©rables car ils alimentent ces conflits : des Ă©lections en IsraĂ«l et aux Ătats-Unis pourraient entraĂźner la destitution du Premier ministre israĂ©lien et du prĂ©sident amĂ©ricain .M. Netanyahou est susceptible d'aller en prison quand l'assaut israĂ©lien Ă Gaza aura pris fin. Le prĂ©sident du rĂ©gime de Kiev est sur le fil du rasoir alors que l'Ukraine perd sa guerre contre la Russie. En bref, ces trois prĂ©tendus dirigeants ont besoin de ces conflits pour survivre.
La semaine derniĂšre, les Ătats-Unis ont opposĂ© leur veto Ă une rĂ©solution du Conseil de sĂ©curitĂ© de l'ONU appelant IsraĂ«l Ă cesser le feu Ă Gaza, et ce pour la troisiĂšme fois depuis le dĂ©but de l'assaut contre Gaza Ă l'automne dernier. Linda Thomas-Greenfield, l'ambassadrice du rĂ©gime Biden auprĂšs de l'ONU, s'est exprimĂ©e comme elle le fait toujours, rĂ©citant par cĆur l'argument selon lequel un cessez-le-feu perturberait les dĂ©licates nĂ©gociations diplomatiques. Il faut voir lĂ Ă quel point nos prĂ©tendus dirigeants sont coupĂ©s de la rĂ©alitĂ©. Demandez-vous si un tel fossĂ© n'est pas sans prĂ©cĂ©dent, comme beaucoup d'entre nous le pensent aujourd'hui.
Vous pourrez sans peine faire les connexions sur lesquelles j'attire votre attention. Quelques personnes encore en vie les connaissent et les comprennent. Mais ils ne sont jamais mentionnĂ©s dans ce que vous identifierez comme notre discours officiel. Il en va de votre responsabilitĂ© de dĂ©terrer ce qui a Ă©tĂ© ainsi enterrĂ©. Alors, l'histoire que vous Ă©crirez tĂ©moignera de la stupĂ©fiante bassesse de ceux qui façonnent l'Ă©poque dont vous parlerez. Ce sont des gens qui n'hĂ©sitent pas Ă sacrifier la vie de femmes, d'hommes et d'enfants innocents Ă leur mesquin dĂ©sir de rester en poste, Ă leur soif de pouvoir. C'est ce que je veux dire lorsque je qualifie mon Ă©poque, la nĂŽtre, de dĂ©pravĂ©e - basse et malhonnĂȘte, pour reprendre la cĂ©lĂšbre phrase d'Auden. Vous devrez le consigner en tant que tel.
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Vous pouvez lire des rapports et visionner des vidĂ©os montrant des soldats israĂ©liens tirant sur des mĂšres et leurs enfants, non pas par accident, ni comme âdommages collatĂ©rauxâ, mais dĂ©libĂ©rĂ©ment. Vous pouvez les voir torturer des hommes palestiniens captifs, dont certains sont encore adolescents. Les troupes israĂ©liennes filment elles-mĂȘmes une grande partie de ces images, qu'elles diffusent comme pour se vanter de leur sadisme.
Mais, à de trÚs rares exceptions prÚs, vous ne pouvez rien voir de tout cela dans ce que nous appelons les grands médias ou les médias d'entreprise. Il faut se tourner vers des publications indépendantes pour trouver ce type de documentation qui rend compte de l'horreur que les Israéliens infligent aux 2,3 millions d'habitants de la bande de Gaza.
En l'absence de telles publications, lâimage est complĂštement dĂ©formĂ©e : Gaza comme une guerre d'autodĂ©fense justifiĂ©e, les victimes civiles comme des accidents regrettables, etc. Il en va de mĂȘme dans le cas de l'Ukraine : les forces armĂ©es ukrainiennes se battent courageusement et triompheront, il n'y a pas de nĂ©o-nazis dans les forces armĂ©es ukrainiennes, personne ne vole d'armes ni de fonds que l'Occident fournit au rĂ©gime de Kiev.
Peut-ĂȘtre qu'Ă votre Ă©poque, on dira encore, comme Ă la nĂŽtre, que la presse Ă©crit âla premiĂšre Ă©bauche de l'histoireâ. Cette affirmation est trĂšs Ă©loignĂ©e de la rĂ©alitĂ© des grands mĂ©dias. Ces journaux et radiodiffuseurs fournissent la premiĂšre version de ce que le pouvoir souhaite faire passer pour âla vĂ©ritĂ©â afin de l'exclure des textes d'histoire que vous Ă©crirez. Soyez vigilants Ă cet Ă©gard, je vous le demande expressĂ©ment. Les mĂ©dias indĂ©pendants n'en sont qu'Ă leurs dĂ©buts : ils manquent cruellement de ressources - formation professionnelle, fonds - face aux responsabilitĂ©s que notre Ă©poque leur impose. Mais il ne faut pas les nĂ©gliger. C'est dans leurs Ă©crits et leurs productions numĂ©riques que sont les vĂ©ritables tĂ©moignages de notre temps.
Bien d'autres enfants meurent sous les balles des Forces de dĂ©fense israĂ©liennes, tels cet enfant qui s'enfuit d'un hĂŽpital Ă Gaza dont la mort n'est pas rapportĂ©e honnĂȘtement. Beaucoup de soldats meurent lorsque, jeunes et mal entraĂźnĂ©s ou ĂągĂ©s de plus de 60 ans et trop lents, ils sont envoyĂ©s sur le front dans l'est de l'Ukraine, la mort n'Ă©tant pas une certitude, mais une quasi-certitude, et ces circonstances ne sont pas rapportĂ©es dans ce que nous pouvons lire ou percevoir. La vĂ©ritĂ©, cette âvictime premiĂšreâ de toutes les guerres, meurt Ă son tour. Une autre petite partie de la justice meurt aussi.
Vous pourrez Ă©crire l'histoire de notre temps avec tous les dĂ©tails que vous jugerez bon d'inclure pour ĂȘtre au plus exact. Mais vous dĂ©couvrirez que la vĂ©ritĂ© se cache sous une Ă©paisse couche d'orthodoxies dĂ©formĂ©es. Ă cet Ă©gard, la presse et les organismes de radiodiffusion traditionnels ne vous seront pas d'une grande utilitĂ©. En fait, ils travaillent contre vous. Il y a longtemps qu'ils ont cessĂ© d'informer le public pour protĂ©ger de la vue du public ceux qu'ils sont chargĂ©s de dĂ©noncer. Ils sont les gardiens des arcana imperii, ces affaires d'Ătat censĂ©es rester secrĂštes afin que l'imperium puisse continuer Ă fonctionner comme il lâentend.
Nous autres vivants lisons aujourd'hui des histoires et enseignons Ă nos Ă©lĂšves des leçons truffĂ©es de dĂ©formations omettant des faits sur des Ă©vĂ©nements passĂ©s si nombreux qu'ils nous renvoient Ă des idĂ©es faussĂ©es de notre propre passĂ©. Nous sommes ainsi abandonnĂ©s Ă nous-mĂȘmes. Ne laissez pas vos contemporains vivre une Ă©poque dĂ©nuĂ©e de sens, sans accĂšs Ă leur vĂ©ritable histoire.
Vous devez en ĂȘtre conscients : la consolidation d'une mĂ©ta-rĂ©alitĂ©, une irrĂ©alitĂ© en parallĂšle Ă la rĂ©alitĂ©, est l'une des caractĂ©ristiques les plus singuliĂšres de notre Ă©poque. C'est en grande partie l'Ćuvre des grands mĂ©dias, qui en sont venus Ă servir toujours plus fidĂšlement les intĂ©rĂȘts de l'imperium. Dans la mesure oĂč vous vous appuyez sur les mĂ©dias dans vos recherches, vous aurez besoin de mĂ©dias indĂ©pendants pour que vos textes soient correctement travaillĂ©s. Ils seront vos amis dans cette entreprise.
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Je vous conseille de vous montrer prudents quant à la maniÚre dont vous interprétez les circonstances que je décris au fur et à mesure que vous les rencontrez. J'ai pointé du doigt nos médias en raison de leur pouvoir exceptionnel de construire, comme je viens de le souligner, une métaréalité qui occulte si efficacement la réalité. Si cette inversion du rÎle des médias dans l'espace public est pernicieuse, ils ne sont pas les seuls à avoir abdiqué.
Ce que nous constatons dans notre presse et chez nos radiodiffuseurs correspond Ă la corruption de nombreuses autres institutions et des principes qu'elles sont censĂ©es dĂ©fendre. Il s'agit notamment de nos universitĂ©s, nos assemblĂ©es lĂ©gislatives, nos tribunaux, nos gouvernements locaux et nationaux, ainsi que de la myriade d'organisations qui soudent nos communautĂ©s. Les principes de libertĂ© de rĂ©union, d'expression, la libertĂ© acadĂ©mique, et mĂȘme la libertĂ© de pensĂ©e, la valeur d'un dĂ©bat ouvert, le droit Ă la vie privĂ©e, deviennent tout Ă coup contestables.
Nous vivons dans une sorte de chaos social et intellectuel. Ne manquez pas cet aspect lorsque vous Ă©tudiez notre Ă©poque. Cet Ă©tat de fait Ă©tait perceptible bien avant les Ă©vĂ©nements du 7 octobre et l'intervention militaire de la Russie en Ukraine il y a deux ans. C'est lĂ une consĂ©quence, parmi d'autres, de la spoliation du discours public par une dĂ©sinformation incessante, en particulier depuis 2016, lorsque les libĂ©raux amĂ©ricains et les mĂ©dias Ă leur service ont dĂ©clenchĂ© ce que nous appelons le âRussiagateâ - un terme que vous aurez certainement l'occasion de retrouver.
Mais reconnaissez, je vous le demande instamment, que Gaza et l'Ukraine ont accĂ©lĂ©rĂ© l'effondrement civilisationnel Ă©voquĂ© au dĂ©but de cette lettre. Je ne pense pas que ces mots soient trop forts. Vous devez, Ă tout le moins, en examiner la validitĂ© avec le plus grand soin. C'est la caractĂ©ristique de notre Ă©poque la plus difficile Ă dĂ©celer pour nous, les vivants, trop proches du phĂ©nomĂšne que je dĂ©cris - trop âĂ l'intĂ©rieurâ du prĂ©sent pour le percevoir dans son ensemble.
J'en viens au point dont je souhaite qu'il soit dĂ©tectĂ© et consignĂ©. Pour l'expliquer, je mentionnerai un sondage d'opinion publiĂ© rĂ©cemment par le Quincy Institute, un organisme de recherche en politique Ă©trangĂšre situĂ© Ă Washington. Une enquĂȘte rĂ©alisĂ©e avec le Harris Poll il y a quelques semaines Ă peine a rĂ©vĂ©lĂ© que 70 % des AmĂ©ricains souhaitent que le rĂ©gime Biden impose d'urgence Ă l'Ukraine de nĂ©gocier un accord avec la Russie. Les chiffres varient, mais il en va de mĂȘme pour IsraĂ«l et la crise de Gaza : une proportion considĂ©rable d'AmĂ©ricains souhaite que le rĂ©gime Biden force IsraĂ«l Ă mettre en Ćuvre, a minima, un cessez-le-feu.
C'est le genre de choses qu'il vous sera utile de retourner dans tous les sens pour en découvrir le contenu.
Il est vrai que la Maison Blanche s'est montrĂ©e de plus en plus dĂ©tachĂ©e, au fil des ans, de l'opinion publique dans la mise en Ćuvre de la politique Ă©trangĂšre de l'AmĂ©rique. Le CongrĂšs agit de la mĂȘme maniĂšre. IsraĂ«l, et moins spectaculairement l'Ukraine, ont servi Ă consolider ce dĂ©calage. Ces crises ont rĂ©duit les AmĂ©ricains Ă une impuissance plus ou moins totale face Ă nos prĂ©tendus dirigeants. Nous ne disposons d'aucun recours institutionnel rĂ©aliste. Telle est la dure rĂ©alitĂ© Ă laquelle nous sommes aujourd'hui confrontĂ©s. Nous ne sommes plus tant gouvernĂ©s que dominĂ©s. Mon terme pour cela - peut-ĂȘtre le trouverez-vous utile - est âla distance impĂ©rialeâ.
C'est la crise de Gaza qui a fait Ă©merger ces circonstances au grand jour. Nous sommes les tĂ©moins involontaires d'un gĂ©nocide et disposons de moyens limitĂ©s pour y remĂ©dier par nos seules voix. Et parce que le soutien total du rĂ©gime Biden Ă l'Ătat sioniste interpelle directement la conscience des AmĂ©ricains, ce soutien requiert une distance impĂ©riale maximale entre gouvernants et gouvernĂ©s, comme nous venons de le voir. L'imperium est indiffĂ©rent aux desiderata de ses sujets : telle est la rĂ©alitĂ© Ă laquelle nous ne pouvons plus nous dĂ©rober.
Il vous sera sans doute plus difficile, comme pour la plupart des historiens, d'aborder le caractĂšre moral de notre Ă©poque que d'en Ă©tudier les manifestations visibles. Je vous appelle Ă persĂ©vĂ©rer malgrĂ© tout, car il s'agit lĂ d'une caractĂ©ristique importante de notre temps. Il y a longtemps qu'IsraĂ«l s'est dĂ©shonorĂ©, a dĂ©shonorĂ© l'hĂ©ritage juif et a dĂ©shonorĂ© le judaĂŻsme tout court. La crise de Gaza, avec ses atrocitĂ©s quotidiennes et notre acquiescement forcĂ© Ă ses crimes, a conduit l'humanitĂ©, ou du moins la part considĂ©rĂ©e comme âl'Occidentâ, vers un Ă©tat de dĂ©chĂ©ance. IsraĂ«l nous a tant tirĂ©s vers le bas que ses outrages sont les nĂŽtres. Il nous a privĂ©s de notre ancrage moral, et perdu de vue le sien depuis bien longtemps.
Ne nĂ©gligez pas ces aspects, mĂȘme si la plupart d'entre nous ne parviennent pas Ă percevoir ce que le comportement d'IsraĂ«l Ă Gaza nous a fait subir. Ils font partie de la vĂ©ritable histoire de notre Ă©poque, que vous serez en mesure de discerner si vous vous montrez consciencieux.
Nous sommes atteints de la maladie du silence, comme je la nommerai. Nous sommes confrontĂ©s aux consĂ©quences de plusieurs dĂ©cennies de propagande et au pouvoir insidieux du langage dans son cynisme. La plupart d'entre nous regardent mais ne voient pas. Nous entendons mais nous n'Ă©coutons pas. L'efficacitĂ© de la propagande est telle que la grande majoritĂ© d'entre nous n'est mĂȘme pas consciente de sa complicitĂ© dans le gĂ©nocide d'un peuple. Au nom dâun poste de professeur ou d'un dĂźner tranquille, nous nous taisons, succombant ainsi Ă ce mal. En cela, en plaçant nos intĂ©rĂȘts personnels dĂ©risoires avant notre intĂ©gritĂ© et nos sens des responsabilitĂ©s, la plupart d'entre nous ne sont guĂšre diffĂ©rents des Biden et Netanyahus dans leur quĂȘte obsessionnelle de pouvoir Ă des fins personnelles.
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Il n'y a pas de retour en arriÚre possible, comme vos histoires en témoigneront certainement. Il en est ainsi pour l'Israël de l'apartheid, pour l'Amérique et pour l'Occident dans son ensemble. La roue de l'histoire a tourné - de maniÚre brutale et, pour certains d'entre nous, de façon irréversible. Cela s'est déjà produit par le passé, une évidence pour vous. Lorsqu'un Serbe radical a assassiné Franz Ferdinand, l'archiduc autrichien, à Sarajevo en 1914, un monde a pris fin et un autre est apparu. Nos événements sont-ils comparables ?
Il semble que oui, mais vous le saurez mieux que nous. Il nous reste à nous tourner vers l'avenir, sans savoir trÚs bien ce que vous pourrez observer avec le recul, et considérerez comme une conséquence gravée dans les faits. Nous pouvons espérer que ce qui touche à sa fin nous ouvre la voie vers un avenir différent. Ou bien notre heure peut marquer la bascule irréversible de l'Occident dans une barbarie fatale. Vous saurez si un changement bénéfique s'est opéré.
Dans diverses professions - parmi lesquelles le journalisme et l'Ă©criture de l'histoire -, rares sont ceux qui, Ă toute Ă©poque, âgardent la foiâ, comme on dit. Je m'attends donc Ă ce que nombre d'entre vous dĂ©crivent des histoires officielles de cette Ă©poque, qui trouveront leur place dans les bibliothĂšques universitaires, recevront des prix et seront enseignĂ©es dans les cours de troisiĂšme cycle. Quoi qu'il en soit, je soumets cette lettre Ă ceux d'entre vous qui viennent d'ĂȘtre mentionnĂ©s, afin qu'ils vous expliquent ce que vous devez retenir, et oĂč vous devez creuser, pour recenser les faits du dĂ©but de ce XXIe siĂšcle authentiques et dignes de la mĂ©moire que l'humanitĂ© garde d'elle-mĂȘme.
C'est ainsi que le flambeau sera transmis et que ce qui est bon en nous se défendra contre ce qui ne l'est pas.
Une version antérieure, en langue allemande, de cet essai a été publiée dans Global Bridge.
Une brĂšve note Ă l'attention de nos lecteurs :
The Floutist a rĂ©cemment achevĂ© une campagne de collecte de fonds pour soutenir le voyage en Cisjordanie que Cara Marianna, notre co-rĂ©dactrice en chef, a l'intention d'effectuer le mois prochain. Nous avons atteint notre objectif dans un dĂ©lai exceptionnellement court et nous sommes trĂšs reconnaissants Ă tous ceux qui ont contribuĂ© Ă soutenir âPalestinian Voicesâ, comme nous avons nommĂ© ce projet.
Nous vous sommes doublement reconnaissants d'avoir fait preuve de patience tout au long de cette campagne de collecte de fonds.
â Les rĂ©dacteurs.


