đâđš La mosaĂŻque & son ciment
La mosaĂŻque nâest pas seulement une mĂ©taphore de lâharmonie, mais une structure. Et le ciment, bien que mystĂ©rieux, est loin dâĂȘtre magique. Il s'entretient chaque jour, ou il tombe en poussiĂšre.
đâđš La mosaĂŻque & son ciment
Par Nora Hoppe, Source : Al Mayadeen English, le 8 mai 2026
Une mosaĂŻque extraordinaire prend forme en Iran. Une mosaĂŻque qui revĂȘt de multiples formes grĂące Ă un mortier mystĂ©rieuxâŠ
1. Quâest-ce quâune mosaĂŻque ?
Au sens littĂ©ral, une mosaĂŻque est une image assemblĂ©e Ă partir de fragments â cĂ©ramique, verre, pierre, miroir â chaque piĂšce conservant sa propre couleur et ses propres contours. Au sens figurĂ©, câest un Tout constituĂ© de parties diverses, voire brisĂ©es, sans les rĂ©duire Ă lâuniformitĂ©. Elle suggĂšre lâunitĂ© dans la diffĂ©rence : des expĂ©riences, des cultures ou des fragments distincts sâassemblant en quelque chose de plus riche que nâimporte quelle piĂšce prise isolĂ©ment. La mosaĂŻque fait Ă©cho Ă lâidĂ©e taoĂŻste et confucĂ©enne de âlâharmonie des choses diffĂ©rentesâ, ainsi quâĂ la notion soufie de âTawhidâ â lâunitĂ© dans la multiplicitĂ©, oĂč des milliers de petits morceaux distincts forment un motif unique sans cesser dâĂȘtre eux-mĂȘmes.
2. La doctrine de défense en mosaïque
La âdoctrine de la mosaĂŻqueâ officielle de lâIran ne relĂšve pas de la poĂ©sie, mais de la stratĂ©gie. FormalisĂ©e par le gĂ©nĂ©ral de brigade Mohammad Ali Jafari, du Corps des gardiens de la rĂ©volution islamique (CGRI), en 2005, elle a Ă©tĂ© conçue pour Ă©viter le type dâeffondrement rapide subi par des armĂ©es centralisĂ©es comme celle de lâIrak en 2003. Au lieu dâune chaĂźne de commandement unique, les forces iraniennes sont divisĂ©es en 31 commandements provinciaux autonomes. Chaque province fonctionne comme une piĂšce de mosaĂŻque, dotĂ©e de son propre rĂ©seau de renseignement, de ses stocks dâarmes et dâune capacitĂ© indĂ©pendante Ă combattre si le commandement national venait Ă ĂȘtre Ă©liminĂ©.
Cette structure offre la rĂ©silience nĂ©cessaire face aux frappes visant Ă dĂ©capiter le commandement, lâautonomie provinciale et la capacitĂ© de mener une guerre dâusure en recourant Ă des tactiques irrĂ©guliĂšres et asymĂ©triques sur les terrains montagneux et dĂ©sertiques de lâIran. Le mĂȘme concept est apparent dans lâAxe de la RĂ©sistance.
Ce qui importe ici, ce nâest pas seulement lâefficacitĂ© militaire, mais un avantage politique prĂ©cieux : en confiant des responsabilitĂ©s aux commandements locaux, le pouvoir de lâĂtat se rapproche du peuple. Les citoyens participent plus activement Ă la dĂ©fense nationale. Et lorsque les citoyens sâimpliquent davantage dans les dĂ©cisions de leur pays, lâĂtat est plus fort, la population mieux informĂ©e et la sociĂ©tĂ© plus unie. Câest un enseignement qui mĂ©rite dâĂȘtre pris en compte. Câest, de fait, la vĂ©ritable dĂ©mocratie !
3. La mosaĂŻque du peuple
Dans les villes dâIran, sous les bombes, des citoyens de diffĂ©rentes classes, ethnies, Ăąges et croyances â laĂŻques et religieux, rĂ©formistes et conservateurs â se sont rassemblĂ©s la nuit sur les places, formant une seule et mĂȘme marĂ©e humaine. Ces rassemblements nocturnes ont commencĂ© dĂšs le premier jour de lâattaque barbare du 28 fĂ©vrier 2026 et se poursuivent encore aujourdâhui. Le lieu de vie du peuple nâest pas une adresse postale. Câest sa solidaritĂ©.
DâoĂč vient ce phĂ©nomĂšne ? Des âdĂ©capitationsâ barbares des chefs spirituels et militaires iraniens par ce quâon pourrait appeler âlâAxe de la barbarieâ. La division recherchĂ©e a produit lâeffet inverse. Soudain, les peuples disparates dâIran ont pris conscience : âNous avons tous Ă©tĂ© frappĂ©s. FrappĂ©s au plus profond de notre ĂȘtreâ.
Cet Ă©tat dâesprit a mĂȘme gagnĂ© ceux qui sâopposaient auparavant au gouvernement iranien. Un reprĂ©sentant dâune entreprise iranienne dâIA crĂ©ant des vidĂ©os satiriques virales dĂ©nonçant la âcoalition Epsteinâ sous forme dââanimations Legoâ a dĂ©clarĂ© que lui et son Ă©quipe sâopposaient autrefois fermement au pouvoir â mais aujourdâhui, affirment-ils, ils sont prĂȘts Ă se sacrifier car âce pouvoir se bat pour nousâ. Une jeune Iranienne vivant en Europe, qui mĂ©prisait autrefois âle rĂ©gimeâ, dĂ©crit dans une vidĂ©o-confession brute comment elle a commencĂ© Ă comprendre ce que son pays, son peuple et mĂȘme ses dirigeants actuels en sont venus Ă signifier pour elle.
Une campagne nationale connue sous le nom de âJĂąnam fadĂąye Iranâ (âMa vie pour lâIranâ), créée pour recenser les citoyens prĂȘts Ă rĂ©pondre Ă lâagression militaire amĂ©ricano-israĂ©lienne, aurait dĂ©passĂ© les 31 millions dâinscriptions. Un Iranien de 21 ans a dĂ©clarĂ© :
âNous sommes prĂȘts Ă donner notre vie pour lâIran si les circonstances lâexigent. ⊠Câest normal maintenant. ⊠Câest juste quelque chose quâon fait. ⊠Personne nâa dĂ» nous convaincreâ.
Un autre volontaire a expliqué :
âCe que je nâavais pas compris Ă lâĂ©poque, câest que notre identitĂ© ne passe pas par les mots mais par lâaction â surtout lorsque les mĂȘmes menaces auxquelles lâIran fait face depuis 5 000 ans refont surface. ⊠Jâai vu alors que les gens ne fuient pas vers les frontiĂšres. MalgrĂ© les bombes, ils sont descendus dans les rues chaque nuit. Tout le monde Ă©tait Ă son poste : les boulangers, les enseignants, les soldats. Jâai vu des nomades fouiller les montagnes du Zagros Ă la recherche dâun pilote amĂ©ricain abattu [pour le faire prisonnier] tandis que des hĂ©licoptĂšres amĂ©ricains tournaient au-dessus dâeux. ⊠Personne nâavait besoin quâon lui explique pourquoi lâIran est primordial. Ils le savent tous, instinctivementâ.
Une initiative parallĂšle, la campagne des porte-drapeaux, a Ă©tĂ© lancĂ©e par des jeunes de Mashhad. Les citoyens sâinscrivent pour pouvoir porter Ă tour de rĂŽle un immense drapeau aux cĂŽtĂ©s dâautres citoyens sur la place centrale. La liste dâattente est dĂ©jĂ longue â avec des gens venus de villes proches ou lointaines, voire dâautres pays â qui souhaitent protĂ©ger le drapeau de leur pays.
Des agriculteurs viennent Ă©galement avec leurs tracteurs aux rassemblements nocturnes en dĂ©clarant : âNous sommes venus labourer âIsraĂ«lââ.
Cette courte vidĂ©o montrant des hommes ĂągĂ©s, des femmes et des enfants prĂȘts Ă sâenrĂŽler illustre le lien exceptionnel qui unit ces gens, et qui se renforce de jour en jour.
MĂȘme les dirigeants et les responsables gouvernementaux expriment leur admiration. Lâayatollah Sayyed Mojtaba Khamenei a saluĂ© le formidable impact de lâextraordinaire solidaritĂ© du peuple iranien :
âGrĂące Ă lâunitĂ© remarquable entre nos compatriotes, le front ennemi sâest fissurĂ©. GrĂące Ă notre reconnaissance de cette bĂ©nĂ©diction, notre cohĂ©sion sâest renforcĂ©e et nos ennemis sont de plus en plus affaiblisâ.
Le président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, a déclaré :
âChacun de ces plans [ennemis] aurait pu dĂ©truire un pays, mais la nation iranienne les a tous vaincus. ⊠Ce ne fut possible que grĂące Ă la prĂ©sence active du peuple dans les ruesâ.
Certes, la souffrance partagĂ©e, lâempathie rĂ©ciproque et une vague grandissante de solidaritĂ© crĂ©ent une puissante identitĂ© collective⊠Mais il y a quelque chose de plus.
4. Ă quoi assistons-nous ?
Il ne sâagit pas dâhĂ©roĂŻsme au sens occidental du terme â celui du guerrier solitaire dâexception. Câest quelque chose de plus discret, de plus ancestral : un Ă©veil spirituel collectif.
Nous avons dĂ©jĂ observĂ© des phĂ©nomĂšnes similaires : chez les Chinois pendant le âsiĂšcle de lâhumiliationâ, chez les citoyens de Leningrad et de Stalingrad face aux nazis gĂ©nocidaires, chez les peuples du Vietnam, dâAfrique et dâAmĂ©rique latine luttant contre les puissances impĂ©rialistes⊠et nous le constatons chez les Palestiniens (la soi-disant AutoritĂ© palestinienne ne compte pas).
Mais cette fois, la prise de conscience passe les frontiĂšres â non pas sous la forme dâune alliance formelle, mais comme une reconnaissance vivante qui se propage Ă travers lâIran et au-delĂ , une mosaĂŻque en constante expansion annonçant la naissance dâune nouvelle conscience mondiale.
5. Le ciment
Quâest-ce qui lie les piĂšces de cette mosaĂŻque ? Une souffrance partagĂ©e ? Un ennemi commun ? Une interdĂ©pendance militaire ou Ă©conomique ? Des rituels communs pour faire face ? Des rĂȘves communs de justice ?
Peut-ĂȘtre. Mais le ciment semble ĂȘtre autre chose : un liant sacrĂ© qui guĂ©rit les divisions, transcende la religion, lâethnicitĂ©, lâĂąge, la classe sociale, la gĂ©ographie â et, en fin de compte, toute dĂ©finition. Tel le vent, on peut le voir, lâentendre, le sentir, mais on ne peut le nommer pleinement. Il reste, pour partie, un mystĂšre.
Pourtant, ce liant est Ă©galement fragile et Ă©phĂ©mĂšre. Comme lâharmonie, il est dynamique, et non statique. Lorsque ses catalyseurs sâestompent â lorsque la menace commune sâattĂ©nue â le collectif sâapaise. Le ciment peut se dessĂ©cher et devenir cassant. Il ne disparaĂźt pas nĂ©cessairement dâun seul coup. Il peut se figer en une idĂ©ologie contraignante ou se dissoudre en une nostalgie rĂ©confortante mais inefficace. Une terrible question se pose : les ĂȘtres humains ont-ils besoin dâune lutte extĂ©rieure pour ressentir une unitĂ© intĂ©rieure ? La paix est-elle intrinsĂšquement corrosive ?
6. Le ciment peut-il ĂȘtre prĂ©servĂ© sans lutte permanente ?
Peut-ĂȘtre quâune lutte collective contre un ennemi extĂ©rieur ne doit pas nĂ©cessairement ĂȘtre le seul incubateur de lâunitĂ©. LâunitĂ© de masse fortuite du peuple iranien pourrait ĂȘtre mĂ©tabolisĂ©e en quelque chose de plus durable.
La premiĂšre Ă©tape nĂ©cessite une rupture nette avec le systĂšme capitaliste financiarisĂ© imposĂ© par lâOccident pour assurer sa domination mondiale. LâIran a dĂ©jĂ reconnu trĂšs tĂŽt le flĂ©au colonial occidental : les soulĂšvements en faveur dâune monarchie institutionnalisĂ©e (parlementarisme, fin du XIXe siĂšcle â dĂ©but du XXe siĂšcle) contre le rĂ©gime absolutiste des Qajar et lâinfluence Ă©trangĂšre, le mouvement menĂ© par le Dr Mossadegh avec la nationalisation de lâindustrie pĂ©troliĂšre, qui a Ă©tĂ© Ă©crasĂ© en aoĂ»t 1953 par le rĂ©gime rĂ©actionnaire du Shah avec lâaide de la CIA et du MI6. Ce nâest quâavec la RĂ©volution de 1979 que lâIran sâest complĂštement libĂ©rĂ© et que sa pleine souverainetĂ© a Ă©tĂ© rĂ©tablie.
Aujourdâhui, le grand dĂ©fi consiste Ă Ă©tablir un nouveau systĂšme Ă©conomique qui rĂ©ponde aux besoins de tous ses peuples â un systĂšme qui ne sâoppose pas Ă la collectivitĂ© de par sa conception mĂȘme. Sans un tel changement, le ciment dĂ©pendra toujours de lâurgence.
Au-delĂ de lâĂ©conomie, le ciment peut Ă©galement ĂȘtre prĂ©servĂ© par la pratique de rituels collectifs rĂ©guliers ancrĂ©s dans la sociĂ©tĂ©. Des commĂ©morations continues des martyrs et des grandes luttes, une reconnaissance constante des ouvriers, des enseignants, du personnel mĂ©dical et des soldats ; une cĂ©lĂ©bration permanente de la riche diversitĂ© des peuples qui composent lâIran, et des projets qui rassemblent les diffĂ©rentes classes sociales. Le ciment qui lie les facettes de lâIran est comme le sol dâun jardin : il a besoin dâentretien et de soins constants.
7. Que peut apprendre lâIran au reste du mondeâŠ
La quasi-totalitĂ© du monde a Ă©tĂ© colonisĂ©e Ă divers degrĂ©s par lâOccident, avec aujourdâhui les Ătats-Unis en premiĂšre ligne. Ce nâest pas seulement le soft power amĂ©ricain qui a contaminĂ© les populations. Le vĂ©ritable coupable â celui que la plupart continuent dâignorer â est le systĂšme capitaliste mondial lui-mĂȘme. Ce systĂšme a Ă©tĂ© créé par lâOccident pour assurer lâhĂ©gĂ©monie des entreprises et lâasservissement de toutes les autres nations. Il est, dans son essence, prĂ©dateur, diviseur et partitionniste. Il sâappuie sur les guerres et les conflits pour prospĂ©rer.
Tant que la majoritĂ© mondiale â tant que lâONU et les BRICS, aujourdâhui comateux, ne reconnaĂźtront pas cet asservissement et ne se dĂ©barrasseront pas de ce joug, aucun changement fondamental nâinterviendra. Pour quâun monde multipolaire plus juste voie le jour, les Ătats doivent prendre exemple sur lâIran : un Ătat nâest vĂ©ritablement puissant, vĂ©ritablement souverain et juste que lorsquâil dispose de lâunitĂ© de son peuple, et lorsque ses dirigeants sont au pouvoir pour servir ce peuple, sa souverainetĂ© et son identitĂ© culturelle â et non une doctrine Ă©trangĂšre ou des intĂ©rĂȘts financiers.
La mosaĂŻque nâest pas seulement une mĂ©taphore de lâharmonie. Câest une structure. Et le ciment, bien que mystĂ©rieux, est loin dâĂȘtre magique. Il se travaille chaque jour, faute de quoi il tombe en poussiĂšre.
Traduit par Spirit of Free Speech
https://english.almayadeen.net/articles/opinion/the-mortar-of-the-mosaic


