đâđš La plus immonde des saloperies
Nous sommes là , à regarder les flammes dévorer notre monde & le filmer avec nos téléphones. Le plus choquant ne vient pas de ceux qui commettent ces actes, mais de la paralysie de ceux qui regardent.
đâđš La plus immonde des saloperies
Par Karim pour BettBeat Media, le 13 mai 2026
Et, tétanisés, nous les regardons.
Je ne cesse de scruter ces photos depuis une bonne heure. Deux clichĂ©s superposĂ©s. Ă gauche, une ville. Pas de mĂ©taphore, ni de symbole, ni de rĂ©fĂ©rence Ă un article de journal⊠Juste une ville. Des bĂątiments blancs Ă©claboussĂ©s par la lumiĂšre mĂ©diterranĂ©enne. Des rues tracĂ©es selon la gĂ©omĂ©trie patiente de quatre mille ans de prĂ©sence humaine ininterrompue. Des balcons oĂč quelquâun a Ă©tendu son linge ce matin-lĂ . Des fenĂȘtres derriĂšre lesquelles quelquâun se prĂ©pare un cafĂ©, se dispute avec ses ados ou reste au lit un peu plus longtemps quâil ne le devrait. Une ville, câest un miracle, le rĂ©sultat singulier de cent gĂ©nĂ©rations choisissant, jour aprĂšs jour, de persĂ©vĂ©rer.
Ă droite, le mĂȘme cadre. Les mĂȘmes coordonnĂ©es gĂ©ographiques. Une photo prise sous le mĂȘme angle. Et plus rien. Pas de ruines â les ruines sont romantiques, elles prĂ©sentent des arcs et des colonnes, et tĂ©moignent de la dignitĂ© du temps. Ce ne sont pas des ruines. Ce nâest plus que de la poussiĂšre. La dĂ©pravation absolue, Ă lâĂ©tat pur. Une ville passĂ©e au broyeur et recrachĂ©e en un amas gris et indiffĂ©renciĂ© de ses propres atomes, Ă perte de vue, ponctuĂ© çà et lĂ dâune excroissance de bĂ©ton autrefois cage dâescalier, hĂŽpital, Ă©cole ou chambre dâenfant avec une peluche dĂ©sormais compressĂ©e sous les douze mĂštres de ce qui fut autrefois sa maison.
Je regarde la photo depuis plus dâune heure et jâai du mal Ă faire coĂŻncider les deux images, alors quâelles reprĂ©sentent le mĂȘme lieu. Jâai alors rĂ©alisĂ©, assis Ă ma table de cuisine, par un aprĂšs-midi comme les autres, au cours dâune des annĂ©es les plus difficiles de mon existence, que jâavais sous les yeux la saloperie la plus immonde que jâaie jamais vue.
Pas pour la rhĂ©torique. Pas pour marquer les esprits. Jâen suis convaincu avec toute le sens moral dont je suis encore capable. Dans lâĂ©pais catalogue des atrocitĂ©s observĂ©es par un ĂȘtre humain au cours dâune vie â et nos vies nâont pas manquĂ© dâatrocitĂ©s, admettons-le â, je ne crois pas avoir jamais vu pire, et je ne pense pas quâil y ait jamais eu dâatrocitĂ© observĂ©e aussi attentivement par autant de gens nâayant pourtant quasiment rien fait pour y remĂ©dier.
LâEmpire de la dĂ©pravation
Lâempire est en train de crever sous nos yeux. Il meurt comme meurent toujours les empires, non pas dans la dignitĂ© revendiquĂ©e dans ses musĂ©es et ses dĂ©clarations de principe, mais les mains autour du cou dâun enfant, en riant, face aux camĂ©ras. Ce Ă quoi nous assistons Ă Gaza nâest pas une simple aberration de lâordre mondial. CâEST lâordre mondial. Câest ce que les dĂ©cors de marbre des films hollywoodiens ont toujours dissimulĂ©. Le systĂšme international fondĂ© sur des rĂšgles, cette grandiloquente formule liturgique profĂ©rĂ©e par des hommes blancs en costume impeccable lors dâĂ©missions dominicales, a Ă©tĂ© dĂ©masquĂ© pour ce quâil a toujours Ă©tĂ© : un ensemble de procĂ©dures destinĂ©es Ă gĂ©rer le massacre des pauvres, des Noirs et des personnes de couleur perpĂ©trĂ© par les riches, les Blancs et les compradores aux visages bruns.
VoilĂ presque trois ans que ça dure. Trois ans de chairs et de phosphore, et de cette poussiĂšre grisĂątre si particuliĂšre qui recouvre une ville aprĂšs lâavoir rĂ©duite Ă ses atomes constitutifs. Trois ans Ă assister, sur les Ă©crans de nos tĂ©lĂ©phones portables, Ă la destruction prĂ©mĂ©ditĂ©e dâun peuple.
Une Ă©tude sĂ©rieuse, Ă©valuĂ©e par des pairs et conservatrice dans ses mĂ©thodes publiĂ©e il y a quelques mois estimait le nombre de morts Ă 680 000. Il y a quelques mois. Les bombardements ne se sont pas arrĂȘtĂ©s pour consulter lâĂ©tude. La famine ne sâest pas interrompue pour les notes de bas de page. Selon toute estimation honnĂȘte, nous approchons du million. Un million dâĂȘtres humains innocents. Ils avaient tous un nom, une mĂšre, leur cĂŽtĂ© prĂ©ferĂ© du lit, leurs habitudes pour tenir leur tasse de thĂ©, une voix Ă jamais tue pour tous ceux qui les aimaient.
Un million.
Et ils ont tout diffusé
Mais la mort, aussi atroce soit-elle, nâest pas le pire. Le pire, câest le mode opĂ©ratoire. Le pire, câest que ceux qui ont commis ces horreurs les ont filmĂ©es. Ils ont filmĂ© la torture. Ils ont filmĂ© le viol. Ils se sont filmĂ©s en train de fouiller les tiroirs de lingerie de femmes dont les corps refroidissaient sous les dĂ©combres des maisons oĂč elles se trouvaient encore Ă peine une heure plus tĂŽt.
Ils ont filmĂ© des enfants dans des cages. Ils ont filmĂ© des prisonniers dĂ©nudĂ©s, ligotĂ©s, battus et violĂ©s avec des bĂątons, puis ils ont ajoutĂ© de la musique et ont publiĂ© la vidĂ©o, qui a reçu des âlikesâ sur les rĂ©seaux sociaux. Les auteurs nâen ont Ă©prouvĂ© aucune honte. Ils en Ă©taient fiers. Ils ont compris, non sans raison, quâil nây aurait pas de retombĂ©es. Ils savaient que les institutions fondĂ©es sur les ruines fumantes du dernier grand crime europĂ©en â les tribunaux, les conventions, les vĆux pieux du âplus jamais çaâ â nâĂ©taient que du verbiage. Ils savaient que tout cela finirait par partir en fumĂ©e. Ils ont craquĂ© lâallumette en direct, et nous avons regardĂ©, et rien ne sâest passĂ©, et rien ne se passe, et rien ne se passera, car ceux qui ont conçu le systĂšme sont eux-mĂȘmes pyromanes depuis le dĂ©but.
Regardez qui ils sont. Regardez-les bien. Les dossiers Epstein sont peu Ă peu rĂ©vĂ©lĂ©s, et quây trouvons-nous ? Des noms dĂ©jĂ connus. Des prĂ©sidents, des princes, des Premiers ministres, des financiers et des âphilo-roisâ de Davos, des hommes qui nous ont assĂ©nĂ© pendant trente ans des sermons sur les droits de lâhomme, la dignitĂ© de lâindividu et le caractĂšre sacrĂ© de lâordre libĂ©ral â et les revoilĂ sur les registres de vol. Et sur lâĂźle. Et dans le petit carnet noir dâun homme qui gagnait sa vie en se livrant au trafic dâenfants et qui, nous dit-on, sâest suicidĂ© dans une cellule dont les camĂ©ras, cette nuit-lĂ , ne fonctionnaient pas.
Ce sont ces hommes-lĂ . Ce sont ces garants-lĂ . Ces adultes censĂ©s diriger le monde pendant que nous vaquions Ă nos petites vies. Ce sont eux qui dĂ©cident si un camion livrera cette semaine de la farine Ă une fillette affamĂ©e Ă Rafah. Ăvidemment que les enfants affamĂ©s de Rafah nâen profiteront pas. Pourquoi le devrait-ils ? Il suffit de savoir qui prend ce genre de dĂ©cision. Regardez ce quâils ont dĂ©jĂ fait.
Une civilisation est en train dâĂȘtre effacĂ©e, par ceux-lĂ mĂȘmes que la plupart dâentre nous sâattendaient Ă voir agir ainsi, mais sans y prĂȘter suffisamment attention, car câest une dĂ©marche difficile et lâalgorithme encourage justement le contraire.
La destruction touche des sites plus anciens que les pays qui les dĂ©truisent. Gaza a Ă©tĂ© habitĂ©e sans interruption depuis quatre mille ans. Des Ă©glises du IVe siĂšcle. Des mosquĂ©es qui ont vu les croisĂ©s se succĂ©der. Des oliviers plus anciens que lâidĂ©e mĂȘme de lâEurope. Des archives, des gĂ©nĂ©alogies, des photos de famille, lâĂ©criture de nos grands-mĂšres, des recettes ancrĂ©es dans la mĂ©moire dâune tante, dâune cuisine et qui ont disparu avec elles, car la cuisine est dĂ©sormais devenue cratĂšre et la tante un numĂ©ro sur une liste de disparus.
Des universitĂ©s rayĂ©es de la carte. Des professeurs sont assassinĂ©s chez eux, un par un, nommĂ©ment, car pour les hommes et les femmes qui commettent ces crimes, un Palestinien instruit incarne lâintolĂ©rable. Cela nâa rien Ă voir avec la guerre. La guerre obĂ©it Ă des rĂšgles, mĂȘme si elles sont bafouĂ©es la plupart du temps. Câest quelque chose de plus ancien, de plus radical et de plus terrible. Câest lâeffacement. Lâamputation dĂ©libĂ©rĂ©e dâun peuple du cĆur de la mĂ©moire humaine.
Et, tétanisés, nous regardons
Et nous continuons de regarder. Huit milliards de gens. Le plus grand rassemblement dâĂȘtres humains conscients, Ă©duquĂ©s avec un sens moral et dotĂ©s du plus grand appareil de communication jamais conçu. Et nous ne pouvons pas empĂȘcher quelques milliers dâhommes armĂ©s de fusils et quelques dizaines assis dans des bureaux de rayer une civilisation de la carte. Nous continuons de regarder pendant nos dĂ©placements. Pendant nos pauses dĂ©jeuner. Pendant que le bĂ©bĂ© fait la sieste.
Nous regardons, puis nous quittons lâapplication pour rĂ©pondre Ă un e-mail sur les prĂ©visions trimestrielles. Lâhorreur ne nous atteint plus. Elle ne peut plus nous atteindre. LâĂ©cran est conçu pour lâempĂȘcher de nous affecter. La vidĂ©o suivante montre un chien sur un skateboard, une autre les restes dâun enfant extraits des dĂ©combres dâun immeuble effondrĂ©, et la suivante une recette de pĂątes au beurre noisette. Le fil dâactualitĂ© ne fait pas le distinguo entre ces images, car lâinstrument nâa rien dâĂ©thique, câest une machine Ă capter lâattention, et lâattention, une fois captĂ©e, diffĂšre radicalement de la conscience. Ceux qui ont conçu cette machine le savaient, comme ceux qui sâen servent pour gouverner. VoilĂ oĂč nous en sommes.
Nous nous sommes racontĂ© des histoires, longtemps, sur ce que nous aurions pu ĂȘtre et faire. Si nous avions vĂ©cu en Allemagne en 1938, nous aurions cachĂ© quelquâun dans le grenier. Si nous avions vĂ©cu dans le Mississippi en 1955, nous aurions manifestĂ©. Et si nous avions vĂ©cu au Rwanda en 1994 ? Aurions-nous pris la parole ? Agi ?
Nous nâavons plus besoin de nous poser de questions. Nous savons. Nous vivons lâun des plus grands crimes de lâhistoire de lâhumanitĂ©, avec plus dâinformations que nâimporte quelle gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente nâen a jamais eues sur aucun crime antĂ©rieur, et pourtant, nous nâagissons pas. Lâhistoire de ce que nous aurions pu ĂȘtre nâest quâun mensonge. Depuis toujours. Le confort est un narcotique plus puissant que la conscience. Nous dĂ©couvrons que ce nâĂ©tait quâune Ă©preuve, et notre espĂšce est en train de la rater. LâĂ©chec est enregistrĂ© en haute dĂ©finition pour que les gĂ©nĂ©rations futures aient lâoccasion de lâĂ©tudier.
Ce que cette Ă©preuve nous montre enfin, câest pourquoi, au cours de tous ces interminables siĂšcles de combats humains, nous nâavons jamais rĂ©ussi Ă nous dĂ©lester de lâoligarchie. Non pas que les oligarques soient si puissants â ils ne le sont pas. Ce sont des hommes vaniteux et lĂąches qui ne tiendraient pas une semaine sans la mĂ©canique du consentement que nous activons chaque matin en nous rĂ©veillant et en allant vaquer Ă nos occupations. Nous ne nous en sommes jamais dĂ©barrassĂ©s parce que cela nous obligerait Ă devenir, ne serait-ce quâun instant, ceux que nous prĂ©tendons ĂȘtre. Et nous prĂ©fĂ©rons voir une ville rĂ©duite en poussiĂšre plutĂŽt que de dĂ©couvrir dans le miroir que nous ne sommes pas et nâavons jamais Ă©tĂ© ces hommes et ces femmes idĂ©aux.
Je ne dĂ©roge pas Ă la rĂšgle. Je partage cette rĂ©alitĂ©. Jâen fais partie. JâĂ©cris ces phrases, je vais les publier, puis je vais partir faire quelque chose de futile, car lâalternative â mâarrĂȘter, vraiment, et refuser de participer Ă un monde qui tolĂšre lâintolĂ©rable â est un acte dont je suis incapable, comme presque tout le monde dâailleurs.
Lâempire est en train de crever en public, entraĂźnant un peuple dans la tombe, et les hommes aux commandes sont bien du style Ă se retrouver dans le carnet dâadresses dâun pĂ©dophile. Les institutions censĂ©es les en empĂȘcher ne sont que des leurres. Et nous autres, les huit milliards, sommes lĂ , Ă regarder les flammes dĂ©vorer notre monde et Ă le filmer avec nos tĂ©lĂ©phones.
Câest la chose la plus immonde quâil mâait Ă©tĂ© donnĂ© de voir.
Et en fait, le plus choquant ne vient pas de ceux qui commettent ces actes.
Le plus rĂ©voltant, câest la paralysie de tous ceux qui regardent.
Traduit par Spirit of Free Speech




Câest toute lâhumanitĂ© , qui au cours des Ăąges, est saisie pĂ©riodiquement de bouffĂ©es nihilistes. Il faut croire que câest un Ă©lĂ©ment constitutif de sa psychĂ© et cela quelque soit sa couleur de peau, ses croyances. Toutes les civilisations disparues sont passĂ©es par lĂ . Effondrement moral, effondrement de lâintelligence, effondrement des Ă©lites, un ensemble qui ne peut conduire quâau dĂ©clin et Ă la ruine. Il en sera de mĂȘme de ceux qui perpĂštrent les horreurs de notre Ă©poque. Mais de lâabjection renaĂźtra pour un autre temps la lumiĂšre.
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