đâđš L'accord de plaidoyer d'Assange : pourquoi le gouvernement amĂ©ricain a brusquement mis fin Ă l'affaire
L'affaire se finit en queue de poisson pour Washington. Assange & son équipe, conscients des atteintes aux libertés, se félicitent toutefois de la libération de l'un des prisonniers les plus célÚbres.
đâđš L'accord de plaidoyer d'Assange : pourquoi le gouvernement amĂ©ricain a brusquement mis fin Ă l'affaire
Par Mohamed Elmaazi & Kevin Gosztola, le 27 juin 2024
Les procureurs américains ont ignoré les appels à mettre fin aux poursuites contre le fondateur de WikiLeaks, jusqu'à ce qu'une cour d'appel britannique accorde une audience sur le Premier Amendement.
Pendant cinq ans, le ministĂšre de la Justice des Ătats-Unis a ignorĂ© les appels lancĂ©s dans le monde entier pour que soient abandonnĂ©es les poursuites engagĂ©es contre le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, en vertu de lâEspionage Act. Les procureurs ont mĂȘme subi la pression du gouvernement australien, qui a appelĂ© son proche alliĂ© Ă mettre un terme Ă l'affaire et Ă rapatrier l'un de ses citoyens dans son pays d'origine. Pourtant, les procureurs ont maintenu leur dĂ©termination Ă juger Julian Assange.
Tout a changĂ© en mai, aprĂšs que la High Court of Justice britannique a accordĂ© Ă Assange une audience d'appel en matiĂšre d'extradition sur la question du Premier Amendement de la Constitution amĂ©ricaine. Le ministĂšre de la Justice a âremobilisĂ©â l'Ă©quipe juridique d'Assange et a participĂ© Ă des nĂ©gociations âextrĂȘmement intensesâ en vue d'un accord de plaidoyer.
Les procureurs amĂ©ricains ont acceptĂ© un plaidoyer coupable pour une accusation de conspiration en vertu de l'Espionage Act, sans peine de prison supplĂ©mentaire. L'accord n'a pas Ă©tĂ© assorti d'une obligation de silence et les autoritĂ©s ont accĂ©dĂ© Ă la demande de M. Assange d'Ă©viter de se rendre sur le territoire des Ătats-Unis. Il a Ă©tĂ© libĂ©rĂ© sous caution de la prison de Belmarsh et a pris un vol privĂ© pour se rendre devant un tribunal situĂ© dans un territoire amĂ©ricain de l'ocĂ©an Pacifique, les Ăźles Mariannes du Nord.
Plus important encore, le ministÚre de la Justice s'est engagé à ne pas engager de poursuites futures pour tout comportement non incriminé qu'Assange aurait commis avant son plaidoyer de culpabilité.
Ce revirement brutal a mis un terme, le 26 juin, Ă une saga judiciaire longue de 14 ans. Le journaliste primĂ© a passĂ© un peu plus de cinq ans dĂ©tenu dans la prison de Belmarsh, souvent qualifiĂ©e de âGuantanamo britanniqueâ. La juge en chef Ramona Manglona a acceptĂ© l'accord et a condamnĂ© M. Assange Ă une peine de prison.
âJ'espĂšre que ce jugement permettra de rĂ©tablir un peu de sĂ©rĂ©nitĂ©â, a dĂ©clarĂ© Mme Manglona. âJ'aimerais Ă©galement souligner que la semaine derniĂšre, l'Ăźle a cĂ©lĂ©brĂ© 80 ans de paix depuis la bataille de Saipan. Cette Ăźle a Ă©tĂ© le théùtre d'affrontements sanglants entre les Japonais et les AmĂ©ricains, et la population a commĂ©morĂ© les 80 ans de paix avec l'ancien ennemi.â
âEt maintenant, vous allez retrouver une forme de sĂ©rĂ©nitĂ© lorsque vous sortirez d'ici et poursuivrez votre vie d'homme libreâ.
Avant de mettre fin à la procédure, M. Manglona a ajouté :
âM. Assange, apparemment, c'est un joyeux anniversaire en avance pour vousâ et âc'est probablement le premier que vous cĂ©lĂ©brerez en dehors d'une prison ou de tout autre forme de restrictionâ (M. Assange fĂȘte son anniversaire le 3 juillet). (Son anniversaire est le 3 juillet).
Une conférence de presse a été organisée par Stella Assange et l'équipe juridique de M. Assange à Canberra aprÚs l'atterrissage de M. Assange en Australie. Bien que M. Assange n'ait pas participé à la conférence de presse, ses avocats ont révélé des détails importants sur la nature de l'accord et les facteurs juridiques et politiques qui ont permis de mettre un terme à cette affaire d'extradition et de poursuites judiciaires qui a duré plusieurs années.

Les Ătats-Unis sont revenus Ă la charge aprĂšs la conclusion de l'audience d'appel
Les procureurs du ministÚre de la Justice n'étaient pas vraiment enclins à conclure un accord de plaidoyer avec Assange jusqu'à il y a quelques semaines, aprÚs que la High Court de Londres a accordé à Assange le droit de faire appel de son extradition.
âLes nĂ©gociations ont durĂ© plusieurs mois, par Ă -coupsâ, a expliquĂ© Barry Pollack, l'avocat amĂ©ricain de M. Assange. âNous Ă©tions loin d'une quelconque rĂ©solution jusqu'Ă il y a quelques semaines, lorsque le ministĂšre de la Justice s'est remobilisĂ© et que des nĂ©gociations trĂšs intenses ont eu lieu au cours des derniĂšres semaines.â
Ce point a également été souligné par Stella Assange, qui a déclaré qu'il était
âessentiel de comprendre que la libĂ©ration de Julian et l'avancĂ©e des nĂ©gociations sont intervenues Ă un moment oĂč le dossier juridique avait progressĂ© au Royaume-Uniâ. La High Court a en effet âaccordĂ© l'autorisation de faire appel. Une date d'audience a Ă©tĂ© fixĂ©e pour les 9 et 10 juillet.... au cours de laquelle Julian aurait la possibilitĂ© de soulever l'argument du Premier Amendement devant la High Court.â
âC'est dans ce contexte que les choses ont enfin commencĂ© Ă bougerâ, a prĂ©cisĂ© Stella.
M. Assange s'est vu accorder le droit de faire appel de son extradition vers les Ătats-Unis au motif que sa nationalitĂ© et sa citoyennetĂ© pourraient lui porter prĂ©judice lors du procĂšs. La loi britannique sur l'extradition de 2003 interdit en effet l'extradition vers un pays oĂč une personne peut ĂȘtre lĂ©sĂ©e au procĂšs en raison de sa nationalitĂ©.
Le procureur adjoint des Ătats-Unis, Gordon Kromberg, l'un des principaux procureurs dans cette affaire, a dĂ©clarĂ© aux tribunaux que le gouvernement amĂ©ricain pourrait faire valoir au cours du procĂšs qu'Assange ne bĂ©nĂ©ficie pas de la protection du Premier Amendement.
â[Kromberg] a fait une dĂ©claration formelle sous serment au nom du dĂ©fendeur et en soutien Ă la requĂȘte d'extraditionâ, a statuĂ© la High Court dans son jugement du 26 mars. âIl s'est prĂ©sentĂ© comme Ă©tant en mesure de fournir une assistance faisant autoritĂ© quant Ă l'application du Premier Amendement. On peut raisonnablement supposer qu'il n'aurait pas prĂ©cisĂ© que l'accusation âpourrait faire valoir que les ressortissants Ă©trangers n'ont pas droit aux protections prĂ©vues par le Premier Amendementâ, Ă moins qu'il ne s'agisse d'un argument dĂ©fendable que l'accusation Ă©tait en droit de dĂ©ployer avec une rĂ©elle chance de succĂšs.â
âSi un tel argument devait ĂȘtre retenu, il causerait (au moins de maniĂšre discutable) un prĂ©judice au requĂ©rant en raison de sa citoyennetĂ© non amĂ©ricaine (et donc, en raison de sa nationalitĂ©)â, a ajoutĂ© la Cour.
Le gouvernement américain a déployé son argumentaire arrogant sur Assange et le Premier Amendement dans le cadre de sa défense de la demande d'extradition, manoeuvre qui s'est retournée contre lui.
Marjorie Cohn, doyenne du Peopleâs Academy of International law [AcadĂ©mie populaire de droit international] et ancienne prĂ©sidente de la National Lawyers Guild, a affirmĂ© :
âCe n'est pas une coĂŻncidence si le plaidoyer est intervenu un peu plus d'un mois aprĂšs que la High Court d'Angleterre et du Pays de Galles a statuĂ© qu'Assange pouvait faire appel de l'ordre d'extradition dont il faisait l'objet. Le ministĂšre de la Justice craignait apparemment de perdre l'appel.â
Stella Assange a déclaré qu'elle pensait que les négociations
ârĂ©vĂšlent Ă quel point le gouvernement des Ătats-Unis n'Ă©tait pas Ă l'aise, en fait, [avec] la prĂ©sentation de ces argumentsâ.
âCette affaire est une attaque contre le journalisme, une attaque contre le droit du public Ă savoir, et elle n'aurait jamais dĂ» ĂȘtre intentĂ©eâ, a-t-elle conclu. âJulian n'aurait jamais dĂ» passer une seule journĂ©e en prison. Mais aujourd'hui, nous cĂ©lĂ©brons sa libĂ©rationâ.
Les Ătats-Unis se sont engagĂ©s Ă ne pas intenter d'autres poursuites
L'une des révélations les plus incroyables concernant le plaidoyer de Julian Assange est que le gouvernement américain
âa acceptĂ© de ne pas porter d'autres accusations contre Julian pour toute action, toute publication, toute collecte d'informations, toute chose survenue avant le plaidoyerâ, d'aprĂšs Barry Pollack.
Ce point est particuliĂšrement important car, comme l'a expliquĂ© M. Pollack, mĂȘme si M. Assange obtenait gain de cause dans son appel contre l'extradition, ce succĂšs ân'aurait servi qu'Ă clĂŽturer ce dossierâ.
L'acte d'accusation de 18 chefs d'accusation contre Assange se concentre presque exclusivement sur le rÎle de l'éditeur de WikiLeaks dans l'obtention, la possession et la publication de documents entre 2009 et 2011, connus sous le nom de Journaux de guerre irakiens, Journaux de guerre afghans, de dossiers de détenus de Guantanamo Bay et de cùbles diplomatiques (Cablegate).
Les procureurs ont Ă©tendu de maniĂšre inquiĂ©tante l'une des accusations pĂ©nales portĂ©es en vertu de la loi sur la fraude et l'abus informatiques (Computer Fraud and Abuse Act) pour y inclure un discours prononcĂ© par M. Assange devant une salle d'experts en informatique, au cours duquel il a encouragĂ© les gens Ă fournir Ă WikiLeaks des informations d'intĂ©rĂȘt public.
Toutefois, M. Assange n'a jamais Ă©tĂ© inculpĂ© pour le rĂŽle jouĂ© par WikiLeaks dans la publication de courriels du ComitĂ© national dĂ©mocrate - des actes dont mĂȘme l'ancien directeur du FBI, Robert Mueller, a conclu qu'ils Ă©taient probablement protĂ©gĂ©s par le Premier Amendement.
Il n'a pas non plus Ă©tĂ© inculpĂ© pour la divulgation par WikiLeaks, en 2017, de l'important arsenal de cyberguerre de la CIA, connu sous le nom de âVault 7â. La fuite et la publication des fichiers ont conduit Mike Pompeo, lorsqu'il Ă©tait directeur de la CIA, Ă ĂȘtre obsĂ©dĂ© par le ciblage, l'enlĂšvement ou le meurtre d'Assange en guise de vengeance.
Avec l'accord de plaidoyer [PDF], examiné par The Dissenter, le gouvernement américain n'est plus en mesure de poursuivre Assange pour d'autres actes de journalisme.
âLes Ătats-Unis sâengagent Ă ne pas intenter de poursuites supplĂ©mentaires contre le dĂ©fendeur sur la base d'un comportement antĂ©rieur Ă cet accord de plaidoyerâ prĂ©cise l'accord, âĂ moins que le dĂ©fendeur ne viole cet accord de plaidoyerâ.
La juge Manglona a dĂ©clarĂ© : âJ'ai Ă©tĂ© assez surprise, mais je pense qu'il s'agit d'une dĂ©claration trĂšs gĂ©nĂ©reuseâ. Elle a fait remarquer qu'elle s'appliquait Ă tout ce qui s'Ă©tait passĂ© au cours des 14 derniĂšres annĂ©es.
Une autre position clĂ© adoptĂ©e par l'Ă©quipe juridique de M. Assange au cours des nĂ©gociations a consistĂ© Ă soutenir que âtout accord doit mettre un terme Ă cette affaireâ, selon M. Pollack. Cela signifie que
âJulian sera libĂ©rĂ©, [et] qu'il nâĂ©copera pas de peine de prison supplĂ©mentaire. Il ne sera pas placĂ© sous surveillance. Il ne sera pas soumis Ă un ordre de non-publicationâ.
Le lobbying en coulisse

L'avocate australienne Jennifer Robinson, qui a représenté M. Assange au Royaume-Uni, a également décrit la puissante dimension politique de l'affaire. Les efforts considérables de lobbying déployés par les membres du gouvernement australien se sont avérés cruciaux pour le résultat global.
Mme Robinson a remerciĂ© le premier ministre australien, Anthony Albanese, pour son âaction de principeâ, ses âqualitĂ©s d'homme d'Ătatâ et sa âdiplomatieâ. Elle a expliquĂ© que le fait de s'opposer Ă l'extradition de Julian Assange
aux âplus hauts niveauxâ du gouvernement amĂ©ricain avait âcomplĂštement changĂ© la situation pour Julianâ et âpermis aux nĂ©gociations avec le gouvernement amĂ©ricain d'aboutir Ă cette conclusionâ.
Le premier ministre a été soumis à une pression intense et toujours plus pressante de la part du grand public, d'une partie de la presse et d'un nombre croissant de députés australiens.
Robinson a citĂ© Kevin Rudd, ambassadeur d'Australie aux Ătats-Unis et ancien Premier ministre australien, ainsi que Steven Smith, Haut-Commissaire d'Australie au Royaume-Uni, et le personnel consulaire Ă Londres. Steven Smith a accompagnĂ© M. Assange lors de son vol entre Londres et Saipan.
Elle a précisé que
âles actions sans relĂąche de M. Rudd Ă Washington, en collaboration Ă©troite avec notre Ă©quipe, moi-mĂȘme et mon collĂšgue Barry Pollack, ont complĂštement modifiĂ© nos relations avec les Ătats-Unis et inflĂ©chi les nĂ©gociations. Sans ses efforts et son habiletĂ© diplomatique, nous ne serions pas dans la position oĂč nous sommes aujourd'hui. Et Julian ne serait pas chez luiâ.
S'adressant à l'Australia Broadcasting Corporation le 27 juin, Robinson a notamment expliqué que lorsque l'ambassadeur Rudd a été envoyé à Washington, le ministÚre de la Justice américain a enfin commencé à traiter avec l'équipe de défense de maniÚre significative.
âCela nous a permis d'entamer des pourparlers avec le ministĂšre de la Justice que [...] nous tentions dĂ©jĂ d'avoir, mais sans obtenir de rĂ©ponses, et les choses ont donc bougĂ©.â
Comme de nombreuses personnes, y compris Stella Assange, l'ont affirmé au cours des derniÚres années, les poursuites étaient politiquement orientées et il était donc logique qu'une pression politique soit exercée pour résoudre l'affaire en dernier ressort.
Les pressions exercées par de hauts responsables politiques et gouvernementaux australiens n'auraient pas été possibles sans les pressions intenses exercées par des citoyens ordinaires, les militants et les organisations de défense de la liberté de la presse et des droits de l'homme (ces derniÚres ayant été ralliées à la cause à la suite d'intenses pressions ascendantes).
Il y a quelques annĂ©es, seules quelques personnalitĂ©s politiques au Royaume-Uni et en Australie Ă©taient prĂȘtes Ă s'opposer ouvertement et clairement Ă l'extradition d'Assange. Ainsi, des personnalitĂ©s comme Chris Williamson, alors dĂ©putĂ© travailliste de Derby North, et George Galloway, rĂ©cemment réélu au Parlement, ainsi quâAndrew Wilkie, dĂ©putĂ© indĂ©pendant de Clark, en Tasmanie, et George Christensen, homme politique conservateur, Ă l'Ă©poque membre de la Chambre des reprĂ©sentants du Parti national libĂ©ral, pour Dawson, dans le Queensland, se sont opposĂ©s Ă l'extradition de M. Assange.
âIl a fallu des millions de personnes [...], des personnes Ćuvrant en coulisses, manifestant dans les rues, pendant des jours, des semaines, des mois et des annĂ©esâ, a dĂ©clarĂ© Stella Assange lors de la confĂ©rence de presse, âet nous y sommes parvenusâ.

Julian Assange contraint d'ordonner à WikiLeaks de détruire les fichiers non publiés
Avant que le plaidoyer de culpabilité de Julian Assange ne soit enregistré au tribunal, l'accord conclu avec le gouvernement américain exigeait qu'il
âprenne toutes les mesures Ă sa portĂ©e pour garantir la restitution aux Ătats-Unis ou la destruction de toute information non publiĂ©e en sa possession, sous sa garde ou sous son contrĂŽle, ou sous celui de WikiLeaks ou de toute sociĂ©tĂ© affiliĂ©e Ă WikiLeaksâ.
Barry Pollack a confirmĂ© que M. Assange avait demandĂ© au rĂ©dacteur en chef de WikiLeaks, Kristinn Hrafnsson, de dĂ©truire âtous les documents en leur possession et non encore publiĂ©sâ.
Le rĂ©dacteur en chef de WikiLeaks, Kristinn Hrafnsson, a confirmĂ© Ă The Dissenter qu'Assange lui avait demandĂ© de dĂ©truire âtous les documents confidentiels amĂ©ricains non publiĂ©sâ.
Cette disposition de l'accord sur le plaidoyer fait écho à la décision tristement célÚbre prise en 2013 par les rédacteurs du journal The Guardian de détruire à l'aide d'une perceuse électrique et d'une meuleuse un disque dur qui contenait des copies de grandes quantités d'informations divulguées par le lanceur d'alerte de l'Agence nationale de sécurité (NSA), Edward Snowden, au chroniqueur du Guardian de l'époque, Glenn Greenwald.
Les rĂ©dacteurs ont Ă©tĂ© menacĂ©s de poursuites judiciaires s'ils ne remettaient pas les disques durs. Ils ont acceptĂ© de les dĂ©truire dans le sous-sol de leur siĂšge Ă Londres, mĂȘme s'il Ă©tait clair que des copies existaient ailleurs, en dehors du Royaume-Uni.
Des techniciens du Government Communications Headquarters - l'équivalent britannique de la NSA - ont filmé la destruction des disques durs tout en prenant des notes et en donnant des instructions aux rédacteurs.
Le rĂ©dacteur en chef du Guardian, Paul Johnson, est de ceux qui ont dĂ©crit la destruction comme un acte âpurement symboliqueâ, puisque toutes les personnes impliquĂ©es savaient que des copies des documents existaient, qui rĂ©vĂ©laient les dĂ©tails de l'espionnage et de la surveillance de masse sans mandat de centaines de millions de personnes aux Ătats-Unis et dans le monde entier par les Anglo-amĂ©ricains.
Pourtant, cet acte Ă©tait plus que symbolique. Il a rappelĂ© avec insistance le pouvoir du gouvernement britannique (qui agit avec lâaval de la SĂ©curitĂ© nationale amĂ©ricaine) et sa capacitĂ© Ă menacer et Ă faire plier les mĂ©dias de l'establishment, mĂȘme les plus rĂ©putĂ©s et les mieux dotĂ©s en ressources, selon sa convenance.
Comme l'a relaté le journaliste d'investigation Kit Klarenberg pour The Dissenter, trois ans aprÚs la destruction du disque dur, l'équipe d'investigation du Guardian
âa Ă©tĂ© dissoute, et la couverture par le Guardian des questions relatives Ă l'armĂ©e, Ă la sĂ©curitĂ© et au renseignement a dĂ©clinĂ© de façon spectaculaire. En fait, Ă l'heure actuelle, les principaux correspondants du Guardian chargĂ©s de la SĂ©curitĂ© nationale n'ont que peu d'expĂ©rience dans ce domaineâ.
Les Ătats-Unis n'ont pas - ou n'ont pas pu - identifier de victimes
Le gouvernement des Ătats-Unis n'a pas voulu ou n'a pas pu identifier de âvictimeâ des fuites publiĂ©es, et les procureurs n'ont pas demandĂ© Ă M. Assange de verser un dĂ©dommagement pour les prĂ©judices allĂ©guĂ©s.
Toutefois, lors d'une confĂ©rence de presse tenue le 26 juin, le porte-parole du dĂ©partement d'Ătat, Matthew Miller, a maintenu que des âvictimesâ avaient Ă©tĂ© recensĂ©es.
âSi vous vous souvenez de la premiĂšre diffusion et publication de cĂąbles du dĂ©partement d'Ătat par WikiLeaks, les noms n'ont pas Ă©tĂ© expurgĂ©sâ, a prĂ©tendu Ă tort M. Miller. âIls les ont simplement jetĂ©s en pĂąture au monde entier. Les documents publiĂ©s contenaient donc des informations permettant d'identifier les personnes en contact avec le dĂ©partement d'Ătat, notamment des dirigeants de l'opposition, des militants des droits de l'homme et des membres de la sociĂ©tĂ© civile. Il s'agissait notamment de dirigeants de l'opposition, de militants des droits de l'homme dans le monde entier, dont les positions auraient Ă©tĂ© menacĂ©es en raison de leur divulgation publiqueâ.
âCeux d'entre vous qui ont travaillĂ© au dĂ©partement d'Ătat Ă l'Ă©poque se souviendront probablement que dans les jours qui ont prĂ©cĂ©dĂ© cette publication, le dĂ©partement d'Ătat a dĂ» faire des pieds et des mains pour mettre les gens hors de dangerâ, a dĂ©clarĂ© M. Miller.
M. Miller ne travaillait pas au dĂ©partement d'Ătat. Il travaillait Ă l'Ă©poque comme porte-parole du ministĂšre de la Justice dans l'administration du prĂ©sident Barack Obama. En fait, M. Miller s'est opposĂ© aux poursuites contre M. Assange avant d'ĂȘtre fonctionnaire dans l'administration du prĂ©sident Joe Biden.
L'ensemble des 250 000 cĂąbles diplomatiques nâa Ă©tĂ© accessible sur internet que parce que le rĂ©dacteur en chef du Guardian, David Leigh, a inclus dans un livre co-Ă©crit sur son travail avec WikiLeaks, et en tĂȘte de chapitre, le mot de passe d'un fichier cryptĂ© contenant les cĂąbles.
M. Assange a appelĂ© le dĂ©partement d'Ătat pour l'avertir des risques posĂ©s par la publication de cĂąbles non expurgĂ©s.
âJ'apprĂ©cie que vous ayez reconnu que ce type de publication peut rĂ©ellement constituer une menace pour les sources mĂȘmes mentionnĂ©es dans ces documentsâ, a dĂ©clarĂ© Cliff Johnson, ancien conseiller juridique du dĂ©partement d'Ătat.
M. Miller s'est plaint du supposé impact négatif de la publication des cùbles sur la diplomatie américaine. Mais le Secrétaire à la Défense, Robert Gates, a déclaré lors de la premiÚre publication des cùbles :
âJ'ai entendu dire que l'impact de ces communiquĂ©s sur notre politique Ă©trangĂšre Ă©tait une catastrophe, qu'il changeait la donne, et ainsi de suiteâ.
âLe fait est que les gouvernements traitent avec les Etats-Unis parce que c'est dans leur intĂ©rĂȘt, pas parce qu'ils nous aiment, pas parce qu'ils nous font confiance, et pas parce qu'ils croient que nous pouvons garder des secretsâ. Il a Ă©galement dĂ©clarĂ© que âtous les gouvernements du monde savent que le gouvernement des Ătats-Unis est une vĂ©ritable passoire, et ce depuis toujoursâ.
Matthew Lee, journaliste de l'Associated Press, couvrait le dĂ©partement d'Ătat lorsque WikiLeaks a publiĂ© les cĂąbles pour la premiĂšre fois. Comme il le rappelle, aucune
âprĂ©occupation officielle n'a Ă©tĂ© soulevĂ©e quant aux risques potentiels pour la sĂ©curitĂ© des sources qui auraient pu ĂȘtre citĂ©esâ.
En dehors des cùbles, l'armée américaine n'a jamais été en mesure de trouver la moindre preuve que la publication des Journaux de guerre d'Irak et d'Afghanistan ait entraßné la mort de qui que ce soit.
Le lanceur d'alerte des Pentagon Papers, Ellsberg, a tĂ©moignĂ© lors de l'audience d'extradition d'Assange en septembre 2020. Il a indiquĂ© que M. Assange avait bloquĂ© 15 000 fichiers lors de la publication des carnets de guerre afghans. Il a Ă©galement demandĂ© l'aide du dĂ©partement d'Ătat et du ministĂšre de la DĂ©fense pour expurger des noms, mais ils ont refusĂ© d'aider WikiLeaks Ă expurger un seul document, mĂȘme si c'est une pratique journalistique standard de consulter des officiels pour minimiser les prĂ©judices.
âJe n'ai aucun doute sur le fait que Julian a supprimĂ© ces nomsâ, a dĂ©clarĂ© Ellsberg. PlutĂŽt que de prendre des mesures pour protĂ©ger les individus, M. Ellsberg a suggĂ©rĂ© que les autoritĂ©s amĂ©ricaines avaient choisi de
âprĂ©server la possibilitĂ© d'inculper M. Assange des accusations auxquelles il Ă©tait prĂ©cisĂ©ment confrontĂ©â.
M. Assange a dĂ©clarĂ© au tribunal qu'il sâest rendu coupable de journalisme
Le gouvernement amĂ©ricain a peut-ĂȘtre acceptĂ© un accord de plaidoyer qui a fait preuve d'une certaine clĂ©mence Ă l'Ă©gard de M. Assange, mais il a tout de mĂȘme contraint, ou forcĂ©, le fondateur de WikiLeaks Ă plaider coupable de journalisme s'il voulait recouvrer sa libertĂ©.
Lors de l'audience Ă Saipan, le juge Manglona a demandĂ© Ă M. Assange de dĂ©crire ce qu'il avait fait et qui constituait âle dĂ©lit incriminĂ©â.
âEn tant que journaliste, j'ai encouragĂ© ma source Ă fournir des informations qui Ă©taient censĂ©es ĂȘtre confidentielles afin de les publier. Je pensais que le Premier Amendement protĂ©geait cette activitĂ©, mais je conçois que, tel qu'il est Ă©crit, il s'agit d'une violation de l'Espionage Act.â
âVous aviez donc des convictions, mais vous comprenez aussi ce que la loi prĂ©voit concrĂštement ?â a rĂ©pondu M. Manglona.
Assange a répondu au juge :
âJe crois que le Premier Amendement et l'Espionage Act sont en contradiction l'un avec l'autre, mais je reconnais qu'il serait difficile de gagner une telle affaire compte tenu de toutes ces circonstances.â
En substance, M. Assange a rappelĂ© une pratique courante des journalistes de nombreux mĂ©dias, et le juge a considĂ©rĂ© qu'il s'agissait d'un âcrimeâ.
Matthew McKenzie, chef adjoint de la section du contre-espionnage et du contrĂŽle des exportations au sein de la Division de la SĂ©curitĂ© nationale du ministĂšre de la Justice des Ătats-Unis, a soulignĂ© que le gouvernement amĂ©ricain rejette l'affirmation d'Assange selon laquelle sa conduite devrait ĂȘtre protĂ©gĂ©e par le Premier Amendement.
Le ministÚre de la Justice aurait pu célébrer la fin de cette saga juridique et la présenter comme une victoire. Mais les procureurs ont publié un communiqué ne comportant aucune déclaration du procureur général Merrick Garland, du procureur du district oriental de Virginie ou de tout autre procureur impliqué dans l'affaire. Le communiqué contient une plaidoirie de clÎture semblable à celle que l'on peut entendre avant que le jury ne délibÚre sur un verdict, mais aucune proclamation de succÚs.
Stephen Rohde, constitutionnaliste et ancien président de la Fondation ACLU de Californie du Sud, a déclaré :
âLorsque les procureurs amĂ©ricains ont dĂ» se manifester ou se taire pour convaincre la High Court que le droit Ă la libertĂ© d'expression d'Assange serait protĂ©gĂ© s'il Ă©tait extradĂ©, et ils se sont contentĂ©s de se taire. Le procĂšs d'Assange comportait de sĂ©rieux risques que les Ătats-Unis soient embarrassĂ©s par la rĂ©vĂ©lation selon laquelle la CIA a complotĂ© pour le kidnapper ou l'assassinerâ.
L'affaire s'est terminée en queue de poisson pour le gouvernement américain. En revanche, M. Assange et son équipe juridique étaient conscients des atteintes à la liberté de la presse, mais se sont félicités de la libération de l'un des prisonniers politiques les plus célÚbres au monde.
Pour les journalistes et les organisations de médias du monde entier, c'est une issue en demi-teinte.
Comme l'a expliquĂ© Jennifer Robinson lors de la confĂ©rence de presse, l'accord de plaidoyer n'a aucun impact sur la jurisprudence. Ce sont les poursuites elles-mĂȘmes qui ont créé le prĂ©cĂ©dent selon lequel des professionnels des mĂ©dias du monde entier peuvent ĂȘtre poursuivis par les Ătats-Unis, en vertu d'une loi qui ne prĂ©voit pas de dĂ©fense d'intĂ©rĂȘt public, pour le dĂ©lit de journalisme.
https://thedissenter.org/inside-the-assange-plea-deal-why-the-us-government-abruptly-ended-the-case/





