đâđš Lâarchitecte israĂ©lien du nettoyage ethnique
Depuis la Nakba de 1948, IsraĂ«l utilise la mĂ©moire de lâHolocauste pour museler ses dĂ©tracteurs. Il est plus que temps pour IsraĂ«l de reconnaĂźtre lâinhumanitĂ© & la faillite de son projet sioniste.

đâđš Lâarchitecte israĂ©lien du nettoyage ethnique
Par Stefan Moore, le 24 avril 2024
Depuis 1948, IsraĂ«l invoque lâHolocauste pour justifier lâexpulsion forcĂ©e des Arabes de Palestine afin de crĂ©er un Ătat juif, mais le plan systĂ©matique de nettoyage ethnique a Ă©tĂ© Ă©laborĂ© bien plus tĂŽt par un zĂ©lateur sioniste du nom de Yosef Weitz.
En novembre 1940 â huit ans avant la crĂ©ation de lâĂtat dâIsraĂ«l â Weitz Ă©crivait:
âIl faut bien comprendre quâil nây a pas de place dans le pays pour les deux peuples⊠Si les Arabes le quittent, ce pays sâĂ©tendra et se libĂ©rera pour nous⊠La seule solution est une terre⊠sans Arabes. Il nây a pas de place ici pour les compromis⊠Il nây a pas dâautre moyen que de transfĂ©rer les Arabes dâici vers les pays voisins⊠Il ne faut pas oublier un seul village, une seule tribu⊠Il nây a pas dâautre solutionâ.
Weitz Ă©tait âla quintessence du colonialisme sionisteâ, Ă©crit lâhistorien israĂ©lien Ilan PappĂ©. NĂ© en Russie en 1890 et ayant immigrĂ© en Palestine alors quâil Ă©tait enfant, Weitz est devenu le chef influent du dĂ©partement de la colonisation des terres du Fonds national juif (FNJ), créé pour coloniser la Palestine en achetant des terres arabes pour le Yishuv (les Juifs immigrĂ©s en Palestine avant 1948).
En tant que chef du dĂ©partement de la colonisation, Weitz a supervisĂ© le programme visant Ă acheter des propriĂ©tĂ©s Ă des propriĂ©taires terriens en fuite et Ă expulser les mĂ©tayers palestiniens de leurs terres. Mais il est vite apparu que lâachat de petits lots de terre ne permettrait pas de rĂ©aliser le rĂȘve des sionistes de crĂ©er un Ătat Ă majoritĂ© juive en Palestine.
En 1932, lorsque Weitz a rejoint le Fonds national juif, il nây avait que 91 000 Juifs en Palestine (environ 10 % de la population) qui possĂ©daient Ă peine 2 % des terres.
Pour faire Ă©voluer cette rĂ©alitĂ© dĂ©mographique, il fallait une solution radicale Ă deux niveaux : dâune part, convaincre le mandat britannique en Palestine dâautoriser une plus grande migration juive et, dâautre part, Ă©laborer un programme efficace dâexpulsion des Palestiniens de souche.
Pour sâattaquer au problĂšme, lâAgence juive a créé en 1948 un âcomitĂ© de transfertâ (lâidĂ©e est de Weitz) chargĂ© dâĂ©laborer des plans plus ambitieux pour expulser les Palestiniens, et imposer leur rĂ©installation dans les pays arabes voisins.
GrĂące Ă son expĂ©rience dans le domaine de la colonisation, Weitz Ă©tait tout dĂ©signĂ© pour diriger le groupe de trois membres Ă©minents, dont le futur premier prĂ©sident dâIsraĂ«l, Chaim Weizmann, et le futur Premier ministre Moshe Shertok.
GrĂące Ă lâengagement obsessionnel de Weitz en faveur de lâexpulsion massive des Palestiniens, il a acquis la rĂ©putation dââartisan du transfertâ, un euphĂ©misme pour dĂ©signer le nettoyage ethnique (une forme reconnue de gĂ©nocide) qui atteindra son apothĂ©ose lors de la Nakba de 1948.

Invoquant lâAncien Testament, Weitz raconte une tournĂ©e des villages palestiniens en juin 1941 avec un zĂšle messianique :
âIl nây a pas de place pour nous chez nos voisins. Le dĂ©veloppement est un processus trĂšs lent. Ils [les Arabes palestiniens] sont trop nombreux et trop enracinĂ©s [dans le pays]. Le seul moyen est de les Ă©liminer [les Arabes palestiniens] Ă la racine. Je crois Ă cette idĂ©e. Je commence Ă comprendre lâessence du MIRACLE qui devrait se produire avec lâarrivĂ©e du Messie. Le MIRACLE ne se produit pas dans lâĂ©volution, mais immĂ©diatement, dâun seul coupâŠâ
Bien que le comitĂ© de transfert de Weitz ait conçu les premiers plans systĂ©matiques dâexpulsion des Palestiniens, ses fondements remontent Ă la naissance du mouvement sioniste.
DÚs 1895, le fondateur du sionisme, Theodor Herzl, déclarait:
âNous essaierons de faire passer la frontiĂšre Ă la population sans le sou⊠en refusant aux [Palestiniens] tout emploi dans notre propre paysâ.
Dâautres sionistes de la premiĂšre heure, comme IsraĂ«l Zangwill, Ă©taient moins rĂ©servĂ©s:
âNous devons ĂȘtre prĂȘts soit Ă chasser par le glaive les tribus arabes [âŠ], soit Ă affronter le problĂšme dâune population Ă©trangĂšre plus nombreuseâ.
Au dĂ©but du XXe siĂšcle, la sonnette dâalarme est dĂ©jĂ tirĂ©e dans toute la Palestine historique : les affrontements entre colons juifs et Palestiniens se multiplient.

Mais lâĂ©tincelle qui allait embraser toute la rĂ©gion fut la dĂ©claration Balfour de 1917, qui annonçait le soutien de la Grande-Bretagne Ă la crĂ©ation dâun foyer juif dans le cadre du mandat britannique de Palestine.
Cette promesse funeste a été, selon les termes du regretté universitaire palestino-américain Edward Said,
âfaite par une puissance europĂ©enne ⊠à propos dâun territoire non europĂ©en ⊠au mĂ©pris total de la majoritĂ© autochtone rĂ©sidant sur ce territoireâ.
Elle allait plonger la Palestine dans un conflit sans fin et ouvrir la voie Ă la Nakba en 1948.
Au cours des deux dĂ©cennies suivantes, lâimmigration juive est passĂ©e dâun simple flux Ă un dĂ©luge â 60 000 pour la seule annĂ©e 1936. Alors que de plus en plus de fermiers palestiniens sont chassĂ©s de leurs terres et sombrent dans la pauvretĂ©, la rĂ©sistance sâaccroĂźt et explose lors de la grande rĂ©volte arabe de 1936-1939 â trois annĂ©es de manifestations, dâĂ©meutes, de grĂšves, de bombardements, de sabotages et dâaffrontements sanglants entre Palestiniens et Juifs, finalement Ă©crasĂ©s brutalement par lâarmĂ©e britannique et la Haganah (la milice sioniste).
à la fin du conflit, plus de 5 000 Palestiniens et 300 Juifs ont été tués.
Ă la suite du soulĂšvement, la Grande-Bretagne a mis en place la Commission royale de Palestine, ou Commission Peel, qui a recommandĂ© la partition de la Palestine en deux Ătats souverains, lâĂtat arabe Ă©tant annexĂ© Ă la Transjordanie.
Si les Arabes refusaient de quitter lâĂtat juif, leur transfert en Transjordanie serait âimposĂ© en dernier recoursâ. Il en serait de mĂȘme pour les Juifs qui refuseraient de quitter lâĂtat arabe.
Comme on pouvait sây attendre, les Palestiniens ont vigoureusement rejetĂ© la partition, tandis que les sionistes ont formellement acceptĂ© le plan, attendant secrĂštement de sâemparer de toute la Palestine historique. RĂ©alisant que le plan Ă©tait irrĂ©alisable, le gouvernement britannique a finalement rejetĂ© le rapport en 1938.

En 1938, David Ben-Gourion (qui deviendra le premier Premier ministre dâIsraĂ«l) annonce dans un discours :
âUne fois que nous serons devenus une vĂ©ritable puissance, nous abolirons la partition et nous nous Ă©tendrons Ă lâensemble de la Palestine⊠LâĂtat devra maintenir lâordre, non pas en prĂȘchant, mais en recourant aux armesâ.
Lorsque Weitz rejoint le Comité des transferts, le décor est déjà planté pour un nettoyage ethnique systématique des Arabes de Palestine.
Le projet qui enthousiasma le plus Weitz Ă©tait une liste appelĂ©e âdossier des villagesâ, un registre dĂ©taillĂ© de tous les villages arabes de Palestine â leur situation topographique, les routes dâaccĂšs, la qualitĂ© des terres agricoles, les sources dâeau, les principales formes de revenus, les affiliations religieuses, lâĂąge des hommes et leur degrĂ© de participation Ă la RĂ©volte arabe.
Pour les planificateurs militaires, les dossiers des villages Ă©taient une mine dâor â une feuille de route exhaustive pour le nettoyage ethnique de la Palestine qui allait ĂȘtre mis en Ćuvre au cours de la dĂ©cennie Ă venir.
LâĂ©lĂ©ment dĂ©clencheur sâest produit en 1947, lorsque les Britanniques ont abandonnĂ© leur mandat et confiĂ© le dossier de la Palestine aux Nations unies. Le 29 novembre 1947, lâAssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale des Nations unies a adoptĂ© la rĂ©solution 181 qui proposait de diviser la Palestine en deux Ătats manifestement inĂ©gaux â un Ătat juif avec 56 % du territoire et un Ătat arabe avec 42 % â alors mĂȘme que la Palestine comptait deux fois plus dâArabes (1,2 million) que de Juifs (600 000).

Une fois de plus, les Palestiniens et tous les Ătats arabes ont rejetĂ© en bloc le plan de partage.
Les sionistes Ă©taient aux anges : leur vision dâun Ătat juif se concrĂ©tisait et la guerre avec les Palestiniens et les Ătats arabes voisins se profilait Ă lâhorizon.
âYosef Weitz a vu dans la rĂ©solution de partage et les hostilitĂ©s Ă venir lâoccasion rĂȘvĂ©e de mettre en Ćuvre des projets nourris de longue dateâ,
Ă©crit lâ historien palestinien Nur-eldeen Masalha. Son journal est rempli dâinjonctions Ă ne pas âmanquer les opportunitĂ©s offertes par la guerreâ.
Le 18 avril 1948, Weitz, sâappuyant sur ses dossiers sur les villages, a dressĂ© la liste des villages quâil souhaitait voir nettoyĂ©s ethniquement en premier :
âJâai fait un rĂ©sumĂ© de la liste des villages arabes qui, Ă mon avis, doivent ĂȘtre nettoyĂ©s pour complĂ©ter les territoires juifs, et des lieux oĂč des conflits fonciers subsistent et doivent ĂȘtre rĂ©glĂ©s militairementâ.
PappĂ© dĂ©crit ce qui sâest passĂ© ensuite. AppelĂ© Plan D, il sâagit du plan directeur final pour le nettoyage ethnique de la Palestine :
âLes ordres Ă©taient accompagnĂ©s dâune description dĂ©taillĂ©e des mĂ©thodes Ă utiliser pour expulser la population par la force : intimidation Ă grande Ă©chelle, siĂšge et bombardement des villages et des centres de population, incendie des maisons, des propriĂ©tĂ©s et des biens, expulsion des rĂ©sidents, dĂ©molition des maisons et, enfin, pose de mines dans les dĂ©combres pour empĂȘcher les habitants expulsĂ©s de revenirâŠâ
Ă la fin de lâopĂ©ration, plus de la moitiĂ© de la population indigĂšne de Palestine, soit plus de 750 000 personnes, a Ă©tĂ© dĂ©racinĂ©e, 531 villages ont Ă©tĂ© dĂ©truits, 70 massacres de civils ont Ă©tĂ© commis et on estime que 10 Ă 15 000 Palestiniens ont trouvĂ© la mort.
Camp de réfugiés de Jaramana à Damas, en Syrie, établi aprÚs la catastrophe palestinienne, ou Nakba, en 1948. (Domaine public, Wikimedia Commons)
En regardant la destruction dâun village, Weitz a Ă©crit:
âJâai Ă©tĂ© surpris de ne rien ressentir Ă cette vue [âŠ] aucun regret ni aucune haine, car câest ainsi que va le mondeâ.
Aujourdâhui, alors que se dĂ©roule la guerre gĂ©nocidaire Ă Gaza, le spectre de Yosef Weitz est toujours prĂ©sent.
Au dĂ©but de lâinvasion israĂ©lienne, le ministĂšre israĂ©lien du renseignement a rĂ©digĂ© une proposition destinĂ©e Ă forcer les 2,3 millions dâhabitants de la bande de Gaza, soumis Ă des bombardements quotidiens et Ă une famine imposĂ©e, Ă se rĂ©fugier dans la pĂ©ninsule Ă©gyptienne du SinaĂŻ, oĂč ils seraient regroupĂ©s dans des villages de tentes et nâauraient aucun droit de revenir chez eux.
Le langage raciste utilisĂ© par les dirigeants israĂ©liens pour justifier lâĂ©radication massive des Palestiniens reste inchangĂ© : âNous combattons des animaux et agirons en consĂ©quenceâ, a crachĂ© le ministre israĂ©lien de la dĂ©fense Yoav Gallant.
âIl sâagit dâune bataille, non seulement dâIsraĂ«l contre ces barbaresâ, a entonnĂ© le Premier ministre Benjamin Netanyahu, âmais une bataille de la civilisation contre la barbarieâ.
Et âIl nây a pas de Palestiniens, parce quâil nây a pas de peuple palestinienâ, dĂ©clare le ministre des finances Bezalel Smotrich.
âLa tentation est grande de rejeter le retour du transfert ⊠comme les dĂ©lires dâextrĂ©mistes de droiteâ, Ă©crit Nur-eldeen Masalha. âUn tel rejet est toutefois dangereux et il est bon de rappeler que le concept de transfert est au cĆur mĂȘme du sionisme traditionnel.â
Le projet de nettoyage ethnique de la Palestine est le pĂ©chĂ© originel dâIsraĂ«l â un pĂ©chĂ© que les colons juifs refusent de reconnaĂźtre, quâils considĂšrent comme justifiĂ© ou quâils prĂ©fĂšrent oublier.
Depuis la Nakba de 1948, IsraĂ«l a utilisĂ© la mĂ©moire de lâHolocauste pour faire taire ses dĂ©tracteurs et contrecarrer les pressions internationales en faveur dâun cessez-le-feu Ă Gaza, ou du droit des Palestiniens Ă retourner sur leurs terres.
Mais malgrĂ© les tentatives pour justifier, minimiser ou nier leur passĂ©, les sionistes ne pourront jamais effacer lâhĂ©ritage de Yosef Weitz ou leur histoire sanguinaire. Il est plus que temps pour IsraĂ«l de reconnaĂźtre lâinhumanitĂ© ainsi que la faillite de son projet sioniste.
Traduit par Spirit of Free Speech
* Stefan Moore est un documentariste amĂ©ricano-australien dont les films ont Ă©tĂ© rĂ©compensĂ©s par quatre Emmys et de nombreux autres prix. Il a Ă©tĂ© producteur Ă New York de sĂ©ries pour WNET et de 48 HOURS, lâĂ©mission magazine de CBS News diffusĂ©e aux heures de grande Ă©coute. Il a travaillĂ© au Royaume-Uni comme producteur de sĂ©ries Ă la BBC, et en Australie en tant que producteur exĂ©cutif pour la sociĂ©tĂ© cinĂ©matographique nationale Film Australia et ABC-TV.




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