đâđš Le cauchemar de la modernitĂ©
Le pays qui ne s'intĂ©ressait autrefois qu'Ă l'avenir, ne songe dĂ©sormais qu'Ă lui-mĂȘme, errant dans sa propre chronologie mythique.
đâđš Le cauchemar de la modernitĂ©
Par Dr Warwick Powell, le 2 janvier 2026
LâAmĂ©rique de Baudrillard, quarante ans plus tard.
En 1986, il y a quarante ans, lorsque Jean Baudrillard publia America, cet ouvrage ressemblait moins Ă une Ă©tude sociologique quâĂ une sĂ©rie dâimpressions chatoyantes, un road trip philosophique au cĆur dâune civilisation dĂ©jĂ au-delĂ de tout besoin de rĂ©flexion, de profondeur ou de conscience historique. Ăcrit avec la rapiditĂ© et le dĂ©tachement dâun road trip Ă travers le dĂ©sert du Nevada, cet ouvrage a su capturer lâĂ©trange puretĂ© dâune sociĂ©tĂ© qui sâĂ©tait tellement appropriĂ© le rĂȘve utopique de la modernitĂ© quâelle nâavait plus besoin dâimaginer quoi que ce soit au-delĂ dâelle-mĂȘme.
âLâAmĂ©rique nâest ni rĂȘve ni rĂ©alitĂ©. Câest une hyperrĂ©alitĂ©â, Ă©crivait Baudrillard. âCâest une utopie accomplieâ.
Pour Baudrillard, les Ătats-Unis Ă©taient la âversion originale de la modernitĂ©â. Alors que lâEurope Ă©tait hantĂ©e par la mĂ©moire et les contradictions, lâAmĂ©rique sâĂ©tait libĂ©rĂ©e pour devenir un monde purement superficiel, un univers dâimages, dâautoroutes et de consommation. Pour lui, le dĂ©sert ne symbolisait pas le vide, mais la quintessence mĂȘme, un paysage dĂ©pouillĂ© dâhistoire et de profondeur, rayonnant par son indiffĂ©rence. Baudrillard voyait dans son immensitĂ©, sa vĂ©locitĂ© et sa superficialitĂ© lâaboutissement du projet moderne : le monde devenu image, le concept dâutopie devenu gĂ©ographie.
Quarante ans plus tard, cette vision semble Ă la fois prophĂ©tique et imparfaite. LâAmĂ©rique que Baudrillard observait dans les annĂ©es 1980 vivait dĂ©jĂ une simulation dâelle-mĂȘme, mais il sous-estimait Ă quel point cette simulation allait se mĂ©tastaser lorsque la domination unipolaire de lâAmĂ©rique lui permettrait de remodeler le monde Ă son image hyperrĂ©elle. LâapothĂ©ose de la modernitĂ© portait en elle les germes de son propre dĂ©clin.
Le moment prophĂ©tique : lâhyperrĂ©alitĂ© comme empire
Baudrillard a eu la perspicacitĂ© de reconnaĂźtre que la puissance de lâAmĂ©rique ne rĂ©sidait pas uniquement dans sa portĂ©e militaire ou Ă©conomique, mais aussi dans son hĂ©gĂ©monie sĂ©miotique, câest-Ă -dire sa capacitĂ© Ă produire et Ă diffuser les signes Ă travers lesquels la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme Ă©tait perçue. De nos jours, on appelle cela le ârĂ©citâ ou le âsoft powerâ. Baudrillard lui-mĂȘme semblait parfois ĂȘtre victime de ce pouvoir sĂ©miotique.
Ă la lumiĂšre des nĂ©ons de Las Vegas, dans le mouvement incessant des autoroutes et des motels, il discernait une culture oĂč la frontiĂšre entre rĂ©el et imaginaire avait disparu. Disneyland, affirmait-il, nâĂ©tait pas un monde factice masquant le monde rĂ©el, mais le modĂšle mĂȘme de la rĂ©alitĂ©, un paradigme de lâorganisation de lâexpĂ©rience amĂ©ricaine, sous forme de spectacle, de simulation et dâautorĂ©fĂ©rence.
Cette intuition prĂ©figure lâavĂšnement de lâĂšre des plateformes. La logique dĂ©celĂ©e par Baudrillard dans les panneaux publicitaires et la tĂ©lĂ©vision sâest concrĂ©tisĂ©e de maniĂšre exponentielle dans les rĂ©seaux sociaux, la publicitĂ© numĂ©rique et les flux algorithmiques. Dans lâĂ©conomie mondiale de lâattention, la reprĂ©sentation prĂ©cĂšde la rĂ©alitĂ© : il faut dâabord apparaĂźtre, publier et jouer un rĂŽle pour exister. âJe poste, donc je suisâ, semble-t-il. Lââextase de la communicationâ quâil dĂ©crivait est devenue la condition implicite de la vie sociale. Lâempire sĂ©miotique amĂ©ricain opĂšre dĂ©sormais Ă lâĂ©chelle planĂ©taire.
Unipolarité et boucle de rétroaction de la simulation
Pourtant, ce que Baudrillard cĂ©lĂ©brait comme Ă©tant la âpuretĂ©â de lâimaginaire amĂ©ricain est devenu, dans un contexte dâunipolaritĂ©, une boucle de rĂ©troaction sans fin. Lâeffondrement de lâUnion soviĂ©tique a fait des Ătats-Unis non seulement une superpuissance mondiale, mais aussi le seul producteur dâimages, de rĂ©cits et de codes moraux dominants dans le monde. Du moins pour un temps.
Sans opposition extĂ©rieure, le simulacre amĂ©ricain sâest repliĂ© sur lui-mĂȘme. Le spectacle, autrefois expansif, est devenu rĂ©cursif, tel un systĂšme de miroirs qui sâauto-consomment. Le triomphe du signe, dĂ©sormais privĂ© de lâĂ©quilibre assurĂ© par des visions du monde rivales ou des contrepoids matĂ©riels, sâest mis Ă se dĂ©liter de lâintĂ©rieur.
Baudrillard considĂ©rait lâAmĂ©rique comme âdĂ©pourvue dâidĂ©ologieâ, pure fonctionnalitĂ© et apparence. Mais il nâa pas vĂ©cu assez longtemps pour voir comment cette apparence mĂȘme, dĂ©tachĂ©e de toute rĂ©fĂ©rence, allait Ă©roder la cohĂ©rence symbolique de la culture elle-mĂȘme. Lorsque tout devient reprĂ©sentation, la croyance se fragmente. La prolifĂ©ration des signes ne produit pas lâunitĂ©, mais du bruit â une civilisation noyĂ©e dans ses propres reflets.
Le vide de la réalité
Entre-temps, lâassise matĂ©rielle du rĂȘve amĂ©ricain se dissolvait discrĂštement. Ă partir des annĂ©es 1980, voire un peu plus tĂŽt, mais de maniĂšre imperceptible, le capital industriel amĂ©ricain a externalisĂ© la production tout en prĂ©servant la circulation du capital fictif et des symboles en son sein. Des usines ont fermĂ©, les filiĂšres dâapprovisionnement se sont Ă©tirĂ©es, des rĂ©gions entiĂšres ont Ă©tĂ© dĂ©pouillĂ©es de leur vie productive.
Le dĂ©sert mĂ©taphorique de Baudrillard est devenu littĂ©ral. Les villes vidĂ©es de leur substance de la Rust Belt, lâĂ©pidĂ©mie dâopioĂŻdes et les paysages de dĂ©labrement des infrastructures marquent tous le dĂ©clin matĂ©riel dâune civilisation dont la vitalitĂ© a Ă©tĂ© canalisĂ©e vers lâabstraction financiĂšre et la performance culturelle. Le capital fictif a pris une dimension propre, sâaccĂ©lĂ©rant et prolifĂ©rant, tout en consommant tout ce qui se trouvait sur son passage.
Les signes de prospĂ©ritĂ© â les centres commerciaux rutilants, les maisons de banlieue financĂ©es par le crĂ©dit et la vision cinĂ©matographique du succĂšs â ont persistĂ© longtemps aprĂšs que la rĂ©alitĂ© sous-jacente se soit dĂ©composĂ©e. LâĂ©conomie est devenue spĂ©culative, la politique un show et la citoyennetĂ© un acte consumĂ©riste. Ce qui Ă©tait autrefois une utopie nâĂ©tait en fait quâun Ă©puisement du sens : un âmauvais rĂȘveâ dont le rĂȘveur ne peut sâextraire. Lorsque les AmĂ©ricains se sont lassĂ©s, le monde du capital fictif leur a tendu la perche du crĂ©dit personnel, avec la promesse â tout aussi creuse, comme la rĂ©alitĂ© allait le rĂ©vĂ©ler avec le temps â de libĂ©rer lâAmĂ©ricain moyen de la tyrannie du revenu gagnĂ©.
La résurgence du passé, une illusion
Baudrillard estimait que le gĂ©nie amĂ©ricain rĂ©sidait dans sa libertĂ© vis-Ă -vis du poids de lâhistoire. Cependant, Ă mesure que les fondements matĂ©riels du rĂȘve amĂ©ricain se dĂ©litaient, cette libertĂ© sâest muĂ©e en nostalgie. La sociĂ©tĂ© qui avançait autrefois Ă toute vitesse sans rĂ©flĂ©chir regardait dĂ©sormais en arriĂšre sans aucune mĂ©moire. En consĂ©quence, ce nâest pas lâhistoire qui est revenue, mais une illusion.
Le slogan âMake America Great Againâ rĂ©sume bien cette inversion. Le passĂ© quâil Ă©voque est lui-mĂȘme une crĂ©ation mĂ©diatique, un montage de prospĂ©ritĂ©, dâordre et dâinnocence qui nâa jamais existĂ©, sauf dans lâimaginaire culturel. La puissance Ă©motionnelle du MAGA ne vient pas de la rĂ©cupĂ©ration dâun rĂ©el, mais de la redynamisation du simulacre : faire de la nostalgie un symbole dâappartenance.
Ainsi, mĂȘme la rĂ©action contre lâhyperrĂ©alitĂ© prend une forme hyperrĂ©elle. Le rĂȘve de restauration est mis en scĂšne dans le cadre de la mĂȘme Ă©conomie symbolique qui a gĂ©nĂ©rĂ© le vide. La tentative dâĂ©chapper au simulacre ne fait que le renforcer. LâAmĂ©rique, ayant Ă©puisĂ© lâavenir, se nourrit dĂ©sormais de son passĂ©.
Ce tournant nostalgique ne constitue pas un rĂ©veil de la mĂ©moire collective, mais un symptĂŽme dâĂ©puisement symbolique. Le âencoreâ [âagainâ] du slogan nâest pas une revendication historique, mais un geste affectif, une tentative de redonner un sens aux concepts vides de nation et dâidentitĂ©. Le passĂ© devient source dâĂ©nergie pour le dĂ©sespoir du prĂ©sent, une boucle virale dâaffect sans rĂ©fĂ©rent.
Baudrillard a un jour vantĂ© les mĂ©rites de lâAmĂ©rique de ne pas sâattarder sur son passĂ©. Mais au XXIĂš siĂšcle, elle sâattarde de maniĂšre obsessionnelle sur un passĂ© imaginaire. La nostalgie est dĂ©sormais la nouvelle frontiĂšre, sans territoire, oĂč la vitalitĂ© perdue en production et dĂ©couverte est remplacĂ©e par la circulation sans fin dâimages nostalgiques. Le pays, qui ne sâintĂ©ressait autrefois quâĂ lâavenir, ne songe dĂ©sormais quâĂ lui-mĂȘme, errant dans sa propre chronologie mythique.
Du rĂȘve au cauchemar : la fin du paradis de lâhyperrĂ©el
Dans America, le ton de Baudrillard Ă©tait Ă©trangement affectueux. Il admirait lâinnocence du pays, son refus de voir au-delĂ des apparences. Mais cette innocence a disparu depuis longtemps. LâhyperrĂ©el amĂ©ricain est dĂ©sormais conscient de lui-mĂȘme. Il sait quâil sâagit dâune mise en scĂšne et se bat dĂ©sespĂ©rĂ©ment pour maintenir la croyance en multipliant les dĂ©monstrations spectaculaires, les scandales et les Ă©motions.
La scĂšne politique est aujourdâhui une extension de lâindustrie du divertissement. Le cycle de lâactualitĂ©, un genre de fiction Ă Ă©pisodes. La sociĂ©tĂ© qui vivait autrefois de lâexubĂ©rance de la simulation vit aujourdâhui dans la paranoĂŻa de simulations concurrentes.
Ce qui fut autrefois un rĂȘve collectif de libertĂ© et dâabondance sâest fracturĂ© en rĂ©cits polarisĂ©s, chacun prĂ©tendant reprĂ©senter âle rĂ©elâ. En ce sens, lâhyperrĂ©el est devenu cannibale. Il ne gĂ©nĂšre plus de sens, il le consomme. Lâutopie rĂ©alisĂ©e est devenue un dĂ©sert sĂ©miotique. Elle sâest affaissĂ©e en un empire de signes dĂ©vorant sa propre lĂ©gitimitĂ©. La tragĂ©die â ou peut-ĂȘtre lâironie â est que lâeffondrement de lâAmĂ©rique dans la dĂ©cadence du simulacre sâest mondialisĂ©. GrĂące Ă la technologie, aux mĂ©dias et Ă la finance, sa logique sĂ©miotique a colonisĂ© la planĂšte. Toute sociĂ©tĂ© est dĂ©sormais confrontĂ©e aux mĂȘmes contradictions : le dĂ©calage entre lâapparence numĂ©rique et la vie rĂ©elle, entre la connectivitĂ© et lâaliĂ©nation, entre lâabondance des donnĂ©es et la raretĂ© du sens.
En ce sens, lâAmĂ©rique ne concernait pas seulement les Ătats-Unis, mais aussi lâavenir de lâOccident et, par extension, lâavenir de la modernitĂ© occidentale elle-mĂȘme. Le monde construit Ă lâimage de lâAmĂ©rique â instantanĂ©, mĂ©diatisĂ© et autorĂ©fĂ©rentiel â dĂ©couvre aujourdâhui ce que Baudrillard avait laissĂ© entendre sans toutefois avoir le temps de le constater : lâhyperrĂ©alitĂ©, livrĂ©e Ă elle-mĂȘme, ne mĂšne pas Ă la transcendance, mais Ă lâimplosion.
La fin du rĂȘve
Quarante ans aprĂšs le road trip de Baudrillard Ă travers le dĂ©sert amĂ©ricain, le paysage est toujours lĂ , mais le mirage sâest estompĂ©. Ce quâil voyait comme le triomphe des apparences se rĂ©vĂšle aujourdâhui nâĂȘtre que lâĂ©puisement de la substance. La domination mondiale de lâAmĂ©rique en matiĂšre de culture, de finance et de mĂ©dias a mis Ă nu la fragilitĂ© intrinsĂšque de la civilisation qui lâa produite.
Lâutopie rĂ©alisĂ©e ne marquait pas la fin de lâhistoire, mais le dĂ©but de lâentropie. Le rĂȘve dâune simulation totale â un monde oĂč tout nâest quâimage, flux et performance â est devenu le cauchemar du chaos informationnel, de la dĂ©sintĂ©gration politique et du dĂ©sespoir social.
LâAmĂ©rique de Baudrillard reste prophĂ©tique prĂ©cisĂ©ment parce quâelle a confondu lâĂ©clat du triomphe avec ses derniers soubresauts. Le cauchemar de la modernitĂ© ne rĂ©sidait pas dans lâincapacitĂ© de lâAmĂ©rique Ă ĂȘtre Ă la hauteur de ses idĂ©aux, mais dans sa rĂ©ussite, et, ce faisant, elle a rĂ©vĂ©lĂ© que la pleine rĂ©alisation du projet moderne est indissociable de son dĂ©clin.
Bonne année !
Traduit par Spirit of Free Speech






