đâđš Le pacte de Julian Assange avec le diable
Assange a-t-il eu tort de capituler devant les USA ? Bien sûr que non. En plaidant coupable, il montre que mieux vaut un petit mensonge & pouvoir tout dire à l'avenir, comme des vérités peu glorieuses
đâđš Le pacte de Julian Assange avec le diable
Par Laurie Calhoun, le 29 juillet 2024
AprĂšs cinq ans d'incarcĂ©ration dans la prison de haute sĂ©curitĂ© de Belmarsh, et sept ans d'asile politique - ce qui Ă©quivalait Ă une assignation Ă rĂ©sidence dans l'ambassade d'Ăquateur - Julian Assange a finalement Ă©tĂ© autorisĂ© par le gouvernement britannique Ă retourner dans son pays d'origine, l'Australie. L'accord conclu par Julian Assange avec le gouvernement amĂ©ricain pour mettre fin Ă sa demande d'extradition et obtenir ainsi sa libĂ©ration peut ĂȘtre envisagĂ© de deux maniĂšres. Ă premiĂšre vue, l'accord exigeait que M. Assange âavoueâ un crime qu'il n'avait pas commis, acceptant ainsi une peine d'emprisonnement dĂ©jĂ purgĂ©e.
La seconde façon de comprendre ce qu'a fait M. Assange est qu'il a admis le âcrimeâ de journalisme, tout en prĂ©cisant que le gouvernement amĂ©ricain estimait qu'il avait violĂ© l'une de ses lois, l'Espionage Act de 1917. [Scott Horton interviewe Kevin Gosztola, auteur de Guilty of Journalism (2023), et ils discutent de la seconde interprĂ©tation ici]. M. Assange a fait la dĂ©claration suivante lors de sa comparution devant la juge Ramona Manglova au tribunal de district amĂ©ricain de Saipan, la capitale des Ăźles Mariannes du Nord, situĂ©es dans l'ouest de l'ocĂ©an Pacifique :
âEn tant que journaliste, j'ai encouragĂ© ma source Ă fournir des informations que l'on disait classifiĂ©es afin de les publier. Je pensais que le Premier Amendement protĂ©geait cette activitĂ©, mais j'accepte que, tel qu'il est Ă©crit, il s'agit d'une violation de la loi sur l'espionnage.â
L'avocat d'Assange, Barry Pollack, a en outre précisé qu'Assange croyait
âque la conduite en cause Ă©tait protĂ©gĂ©e par le Premier Amendement, mais comprend qu'aucun tribunal n'a soutenu qu'il existe une dĂ©fense fondĂ©e sur le Premier Amendement Ă la loi sur l'espionnage, et comprend donc que sa conduite viole les termes de la loi sur l'espionnage, et il plaide coupable sur cette base.â
Le juge a acceptĂ© l'aveu de culpabilitĂ© d'Assange pour un chef d'accusation de crime (en vertu de l'article 793 de la loi sur l'espionnage), âconspiration en vue d'obtenir et de divulguer des informations de sĂ©curitĂ© nationale.â Il a ensuite Ă©tĂ© condamnĂ© Ă une peine de prison dĂ©jĂ purgĂ©e, et a Ă©tĂ© dĂ©clarĂ© libre. Les partisans d'Assange et de Wikileaks du monde entier se sont rĂ©jouis de ce dĂ©veloppement surprenant, s'Ă©tant pour la plupart rĂ©signĂ©s Ă la probabilitĂ© dĂ©primante qu'Assange soit transformĂ© en martyr auquel les gĂ©nĂ©rations futures rendraient hommage lors des jours fĂ©riĂ©s Ă©tablis en son nom, les touristes prenant des photos des statues Ă son effigie sur les places des villes, et les futurs politiciens prononçant de longs discours dans lesquels ils se lamenteraient sur la flagrante erreur judiciaire. Au lieu de cela, M. Assange a quittĂ© la prison de Belmarsh Ă bord d'un avion qui l'a emmenĂ© au tribunal oĂč s'est achevĂ© son long procĂšs avec le gouvernement amĂ©ricain, aprĂšs quoi il s'est envolĂ© pour Canberra, en Australie, afin de retrouver sa famille et de reprendre le cours de sa vie.
D'un point de vue humain, on ne peut que se rĂ©jouir de cette nouvelle, qui a ravivĂ© ce qui Ă©tait devenu pour certains un espoir presque Ă©teint. Pour illustrer cette rĂ©action, Caitlin Johnstone, compatriote d'Assange, a intitulĂ© son article du 26 juin 2024 : âBon sang, peut-ĂȘtre que TOUT est possibleâ. Nombre d'entre nous qui avons suivi l'affaire Ă©taient convaincus, aprĂšs des annĂ©es de poursuites actives et de persĂ©cution par le gouvernement amĂ©ricain du militant anti-guerre et Ă©diteur le plus influent du XXIe siĂšcle, qu'Assange serait probablement dĂ©truit d'une maniĂšre ou d'une autre dans l'attente de son extradition, ou aprĂšs avoir Ă©tĂ© enterrĂ© dans une prison fĂ©dĂ©rale pour y croupir aux Ătats-Unis. Avec la longue liste de personnalitĂ©s dĂ©cĂ©dĂ©es dans des circonstances mystĂ©rieuses alors qu'elles Ă©taient dĂ©tenues par le gouvernement amĂ©ricain ou Ă sa demande, il semblait acquis qu'Assange deviendrait un martyr, finalement inscrit dans les annales de l'histoire, mais entre-temps ignorĂ© par les autoritĂ©s en tant que victime d'un suicide, ou quelque chose de cet acabit.
Les cas de John McAfee, d'Aaron Swarz, de Jeffrey Epstein et d'autres personnalitĂ©s de premier plan impliquant des suicides prĂ©sumĂ©s (ou des accidents, tels que l'accident mortel Ă bord d'un vĂ©hicule du journaliste Michael Hastings) n'auguraient rien de bon pour Assange. Chelsea (anciennement Bradley) Manning a elle-mĂȘme tentĂ© de se suicider pendant son incarcĂ©ration, aprĂšs avoir Ă©tĂ© reconnue coupable de six violations de la loi sur l'espionnage et condamnĂ©e Ă une peine atrocement longue (35 ans). On commençait Ă se dire qu'Assange subirait un sort similaire, voire pire (il risquait jusqu'Ă 175 ans), Ă©tant donnĂ© les mĂ©thodes cauteleuses du systĂšme judiciaire amĂ©ricain, en particulier dans les affaires censĂ©es concerner la SĂ©curitĂ© nationale.
Un groupe d'activistes dévoués à Julian Assange, qui a suivi l'affaire pendant des années, en organisant des manifestations et en publiant des livres détaillant les nombreux aspects douteux de l'affaire, a depuis longtemps fait remarquer que ces poursuites représentent une attaque non seulement contre la personne de Julian Assange, mais aussi plus globalement contre la profession journalistique. Les journalistes d'investigation dépendent des fuites provenant d'initiés moralement motivés - les lanceurs d'alerte - afin d'annoncer à la population des nouvelles cruciales, autrement ignorées de ce que leurs gouvernements font en leur nom et avec leur argent.
Avant son accord inattendu impliquant un plaidoyer de culpabilitĂ©, la reconnaissance d'une violation de la loi amĂ©ricaine et l'acceptation d'une peine dĂ©jĂ purgĂ©e, M. Assange devait ĂȘtre inculpĂ© de plusieurs chefs d'accusation en vertu de la loi sur l'espionnage de 1917, utilisĂ©e au XXIe siĂšcle pour condamner plusieurs citoyens amĂ©ricains lanceurs d'alerte, dont deux exemples marquants sont Daniel Hale, pour avoir rĂ©vĂ©lĂ© des dĂ©tails troublants sur le programme d'assassinat par drone, et John Kiriakou, pour avoir mis au jour le programme de torture nommĂ© âwaterboardingâ [simulacre de noyade]. Le cas d'Assange Ă©tait Ă premiĂšre vue assez curieux, puisqu'il suggĂ©rait que les citoyens non amĂ©ricains Ă©taient tenus de respecter les lois amĂ©ricaines, mĂȘme lorsqu'ils rĂ©sident et travaillent en dehors des Ătats-Unis. Si l'affaire avait abouti, elle aurait créé un nouveau prĂ©cĂ©dent selon lequel toute personne - notamment tout journaliste - rĂ©sidant et travaillant en dehors des Ătats-Unis pourrait ĂȘtre inculpĂ©e pour violation des lois amĂ©ricaines, quelle que soit sa nationalitĂ©.
Exacerbant une affaire dĂ©jĂ douteuse, les preuves apportĂ©es par l'Ă©quipe de dĂ©fense d'Assange selon lesquelles le gouvernement amĂ©ricain l'avait espionnĂ©, lui et ses avocats, alors qu'il rĂ©sidait Ă l'ambassade d'Ăquateur, violent ainsi tout semblant de protocole lĂ©gal. L'affaire a pris une tournure encore plus grave lorsque Sigurdur Ingi Thordarson, censĂ© ĂȘtre le tĂ©moin âvedetteâ Ă©tablissant la culpabilitĂ© d'Assange, a ouvertement admis, dans une confession publiĂ©e, avoir inventĂ© son tĂ©moignage afin de s'assurer l'immunitĂ© pour des crimes qu'il avait commis.
Chelsea Manning, qui a dérobé les documents publiés par Wikileaks, a résolument refusé de témoigner dans l'affaire Julian Assange. AprÚs avoir bénéficié d'une commutation de peine par le président Barack Obama, qui a réduit sa peine au temps déjà purgé, Manning a été réincarcérée, cette fois pour outrage civil pour avoir refusé de témoigner devant un grand jury. AprÚs 256 jours, au cours desquels Mme Manning a été condamnée à une amende de 1 000 dollars par jour, le juge a finalement ordonné qu'elle soit à nouveau libérée.
La plupart des affaires pĂ©nales aux Ătats-Unis aboutissent Ă un non-lieu, et il y a de bonnes raisons jurisprudentielles de croire que, mĂȘme si Assange avait finalement Ă©tĂ© extradĂ©, son affaire n'aurait jamais Ă©tĂ© jugĂ©e, d'abord en raison de l'absence de tĂ©moins et, ensuite, et de maniĂšre plus dĂ©vastatrice, en raison de la violation abjecte par l'accusation de la confidentialitĂ© entre l'avocat et son client - Ă supposer que l'espionnage qui a eu lieu dans l'ambassade Ă©quatorienne puisse ĂȘtre suffisamment Ă©tayĂ© pour satisfaire un juge.
Certains ont estimĂ© que le vent a tournĂ© avec la dĂ©cision finale du tribunal britannique d'autoriser M. Assange Ă faire appel de son extradition vers les Ătats-Unis pour des raisons de libertĂ© d'expression. On s'est beaucoup demandĂ© si Assange serait protĂ©gĂ© par le Premier Amendement de la Constitution des Ătats-Unis, Ă©tant donnĂ© qu'il n'est pas citoyen amĂ©ricain et qu'il n'a jamais rĂ©sidĂ© aux Ătats-Unis. Mais si M. Assange fait l'objet de poursuites en vertu des lois amĂ©ricaines, il devrait, en toute cohĂ©rence, ĂȘtre Ă©galement protĂ©gĂ© par ces lois. L'Ă©pouse de M. Assange, Stella, a notamment suggĂ©rĂ© que la possibilitĂ© d'un accord de plaidoyer a Ă©tĂ© favorisĂ©e par la volontĂ© du juge britannique rĂ©cemment saisi d'autoriser un appel pour des raisons de libertĂ© d'expression. Dans son appel, l'Ă©quipe de dĂ©fense de M. Assange aurait pu exposer l'hypocrisie du gouvernement amĂ©ricain qui, d'une part, prĂ©tend ĂȘtre une sociĂ©tĂ© ouverte dont la constitution fait de la libertĂ© d'expression l'un de ses piliers et, d'autre part, refuse Ă un journaliste le droit de rapporter des faits et Ă un Ă©diteur le droit de partager ces rĂ©vĂ©lations avec le monde entier.
Si la Grande-Bretagne avait acceptĂ© d'extrader Assange et si ce dernier avait Ă©tĂ© condamnĂ© par un tribunal amĂ©ricain, cela aurait reprĂ©sentĂ© une capitulation totale face Ă l'hĂ©gĂ©monie de l'Ătat militaire amĂ©ricain, empĂȘchant les journalistes de dĂ©noncer les crimes de guerre en sĂ©rie du gouvernement sans risquer leur propre libertĂ©, voire leur vie. L'avenir du monde aurait donc coĂŻncidĂ©, du moins pour autant que l'on puisse en juger, avec les rĂ©cits de propagande soigneusement composĂ©s par l'Ătat militaire amĂ©ricain, selon lesquels toute intervention du gouvernement amĂ©ricain est, par dĂ©finition, judicieuse, et toute personne en dĂ©saccord avec les dĂ©clarations de l'Ătat est, corrĂ©lativement, en violation de la loi, un criminel et un dangereux mĂ©crĂ©ant. La grande ironie, bien sĂ»r, rĂ©side en ce qu'Assange a cherchĂ© Ă exposer les malversations des gouvernements, et plus particuliĂšrement les crimes de guerre en sĂ©rie du gouvernement des Ătats-Unis.
Sous l'administration Trump, l'affaire a pris une tournure rĂ©solument mafieuse, Ă©tant donnĂ© que ces organisations sont connues pour rĂ©duire au silence les tĂ©moins gĂȘnants de leurs crimes. Dans sa poursuite zĂ©lĂ©e contre Assange, le directeur de la CIA de Trump, Mike Pompeo, aurait mĂȘme envisagĂ© la possibilitĂ© d'assassiner le trublion. (En proclamant que les personnes qui ont divulguĂ© ces informations devraient toutes ĂȘtre poursuivies, Pompeo a involontairement confirmĂ© la rĂ©vĂ©lation choquante). Pour une rĂ©publique dĂ©mocratique, se comporter de la sorte serait une contradiction dans les termes - ou une simple preuve qu'elle n'est pas ce qu'elle prĂ©tend ĂȘtre. Les rĂ©publiques sont dotĂ©es de lois, de rĂšgles et de procĂ©dures permettant de trancher les litiges.
Compte tenu de la multitude de problĂšmes, il est au moins concevable, voire plausible, que si l'affaire Assange avait Ă©tĂ© portĂ©e devant un tribunal amĂ©ricain, elle aurait Ă©tĂ© rejetĂ©e pour des raisons de procĂ©dure. Certains sympathisants d'Assange craignent toutefois que l'objectif ultime du gouvernement amĂ©ricain nâait en fait Ă©tĂ© de rĂ©duire au silence l'Ă©diteur, par le biais d'un moyen ou d'un autre. Selon eux, le fondateur de Wikileaks Ă©tait lentement torturĂ© Ă mort dans l'isolement, broyĂ© par la prolongation de sa dĂ©tention Ă la prison de Belmarsh le plus longtemps possible, avec ou sans Ă©ventuel procĂšs.
MĂȘme en mettant de cĂŽtĂ© les preuves troublantes que le gouvernement amĂ©ricain a espionnĂ© et complotĂ© pour assassiner Assange, la criminalisation mĂȘme des tentatives d'exposer les crimes d'un gouvernement est en soi un acte de capitulation face Ă la propre perspective des auteurs de ces crimes sur ce qu'ils commettent. Dans le cas des crimes de guerre amĂ©ricains, les lanceurs d'alerte et les journalistes qui font Ă©tat de leurs dĂ©couvertes s'opposent spĂ©cifiquement au rĂ©cit permettant de maintenir le soutien de la population contribuable aux missions d'homicide de masse et de terrorisme du gouvernement Ă l'Ă©tranger. Wikileaks, l'organisation d'Assange, a publiĂ© les colossaux journaux de guerre d'Irak et d'Afghanistan, dĂ©taillant les aspects sordides du dĂ©roulement de la guerre contre la prĂ©tendue terreur. Un Ă©lĂ©ment de preuve particuliĂšrement intĂ©ressant et choquant pour le grand public a Ă©tĂ© la vidĂ©o « Collateral Murder », un court extrait vidĂ©o largement diffusĂ© dans lequel le modus operandi de l'armĂ©e amĂ©ricaine est prĂ©sentĂ© d'une maniĂšre dĂ©rangeante et mĂ©morable.
En rĂ©ponse au tollĂ© suscitĂ© par Collateral Murder, l'exĂ©cution sommaire de journalistes de Reuters munis d'une camĂ©ra et d'un trĂ©pied, pris pour des terroristes, a fait l'objet d'une enquĂȘte du Pentagone, qui a conclu, comme on pouvait s'y attendre, que les soldats impliquĂ©s avaient suivi le protocole appropriĂ© pour mettre fin Ă la vie d'un groupe de civils Ă New Bagdad, en Irak, le 12 juillet 2007. L'excuse habituelle du âbrouillard de la guerreâ a Ă©tĂ© invoquĂ©e pour expliquer qu'en temps de guerre, âdes erreurs sont commisesâ et que âcompte tenu des circonstancesâ, les tueurs n'ont rien fait de mal. Dans la sociĂ©tĂ© civile, personne ne fonde ses conclusions sur un meurtre prĂ©sumĂ© en se basant uniquement sur le tĂ©moignage de l'auteur, mais en matiĂšre de guerre aux Ătats-Unis, c'est presque toujours ainsi que les choses se passent.
En montrant aux citoyens amĂ©ricains qui financent la guerre mondiale contre le terrorisme, apparemment infinie, comment l'argent de leurs impĂŽts est dĂ©pensĂ©, on ne pouvait que renforcer la rĂ©sistance aux incursions sans fin Ă l'Ă©tranger, mais le gouvernement amĂ©ricain a cherchĂ© Ă stopper Julian Assange dans son Ă©lan et Ă diffuser un message visant Ă dissuader les critiques de mĂȘme sensibilitĂ© d'envisager ne serait-ce que la possibilitĂ© de publier les secrets peu glorieux de ce que les guerres amĂ©ricaines provoquent en rĂ©alitĂ©. Le âpacte avec le diableâ de Julian Assange l'a contraint Ă consentir Ă un mensonge, en acceptant une peine de prison pour avoir manipulĂ© Ă mauvais escient des documents classifiĂ©s, alors qu'il n'a jamais dĂ» le faire, Ă©tant donnĂ© qu'il est Australien et non citoyen des Ătats-Unis. (Quelqu'un soutiendrait-il qu'Assange soit obligĂ© de respecter les lois de la CorĂ©e du Nord, oĂč il n'habite pas et n'a jamais habitĂ© ?)
M. Assange a acceptĂ© de plaider coupable non pour apaiser les responsables de la machine de guerre meurtriĂšre, mais pour sauver sa propre vie. AprĂšs des annĂ©es passĂ©es Ă dĂ©pĂ©rir dans un donjon de bĂ©ton, privĂ© de lumiĂšre du jour et de libertĂ© de communiquer et de vivre dans le pays qui l'a vu naĂźtre, il Ă©tait tout Ă fait naturel qu'Assange saute sur l'occasion de respirer Ă nouveau un peu d'air pur et de vivre avec sa femme et ses deux fils en tant qu'homme libre pour la premiĂšre fois de leur vie. (Ses fils Gabriel et Max sont nĂ©s alors qu'il vivait dans l'ambassade d'Ăquateur).
La premiĂšre prĂ©occupation d'Assange a dĂ» ĂȘtre de garantir sa propre libertĂ©, sans laquelle il ne pourrait plus jamais rien entreprendre, et personne ne peut raisonnablement le blĂąmer pour cela. Compte tenu de son degrĂ© Ă©levĂ© d'intelligence, le pari qui a traversĂ© l'esprit d'Assange pourrait ĂȘtre le suivant : s'il refusait l'accord, il ne serait jamais autorisĂ© Ă sortir libre et, corrĂ©lativement, son travail prendrait Ă©galement fin. En fait, depuis que l'accĂšs Ă internet a Ă©tĂ© retirĂ© Ă Julian Assange en 2018, il a dĂ©jĂ Ă©tĂ© rĂ©duit au silence, dans l'incapacitĂ© de partager de nouvelles rĂ©vĂ©lations ou idĂ©es avec le monde.
L'issue de l'affaire Julian Assange illustre bien qu'un rĂ©gime dĂ©jĂ corrompu va contraindre de braves citoyens intĂšgres Ă compromettre leurs propres principes pour se voir accorder ce que le rĂ©gime n'a jamais eu le droit de refuser : la libertĂ© de dire la vĂ©ritĂ©. M. Assange a-t-il eu tort de capituler devant le gouvernement amĂ©ricain ? Bien sĂ»r que non. En acceptant de plaider coupable, d'ĂȘtre reconnu coupable et d'ĂȘtre condamnĂ© Ă une peine de prison, il montre qu'en rĂ©alitĂ©, on doit parfois faire des choix difficiles et que, tout compte fait, compte tenu de l'enjeu, il valait mieux profĂ©rer un petit mensonge - dont tout le monde savait par ailleurs qu'il s'agissait d'un mensonge - pour s'assurer la possibilitĂ© de tout dire Ă l'avenir, y compris des vĂ©ritĂ©s peu glorieuses. Pour Assange, exposer la vĂ©ritĂ© est le seul moyen de faire cesser les guerres, qui sont invariablement basĂ©es sur une propagande mensongĂšre. La guerre corrompt ainsi les citoyens eux-mĂȘmes en les dupant et les amenant Ă accepter des pratiques que la plupart d'entre eux, s'ils Ă©taient pleinement informĂ©s, ne cautionneraient pas en connaissance de cause. Comme l'a si bien expliquĂ© Assange lui-mĂȘme, « si les mensonges peuvent dĂ©clencher les guerres, la vĂ©ritĂ©, elle, peut apporter la paix ».
En pactisant avec le diable, Assange s'est assurĂ© la capacitĂ© d'Ă©viter ce qui aurait constituĂ© un nombre infini de mensonges par omission : le musellement permanent de sa voix et la destruction de ses facultĂ©s critiques. La disparition d'Assange pour toujours du monde dans lequel les guerres continuent de prolifĂ©rer - tuant, terrorisant et anĂ©antissant d'innombrables ĂȘtres humains - aurait soutenu la machine de guerre bien plus efficacement que cette petite capitulation devant une narration Ă©laborĂ©e par les autoritĂ©s pour permettre au gouvernement amĂ©ricain de sauver la face aprĂšs avoir persĂ©cutĂ© un diseur de vĂ©ritĂ© pendant plus de douze ans, tout en feignant d'ĂȘtre un dĂ©fenseur de la libertĂ© d'expression.
à présent, nous devons tous nous mobiliser pour que M. Assange soit totalement absous au motif qu'il n'a, en fait, jamais commis le moindre crime. Il semble peu probable que le gouvernement américain aille jusqu'à admettre que son affaire bidon n'avait aucun fondement, mais en continuant à discuter de ce qui a été infligé à Julian Assange, nous pouvons au moins aider à démentir les faux récits invoqués pendant des années pour le discréditer et le vilipender en le qualifiant d'agent russe et de violeur. Célébrons la libération d'Assange en refusant que la version du gouvernement américain sur la façon dont son affaire a été conclue soit gravée dans les annales de l'histoire. Une justice exemplaire sera rendue lorsque Wikileaks (ou une organisation similaire) publiera les notes internes qui ont conduit à cette heureuse issue.
En fin de compte, la loi sur l'espionnage, obsolĂšte et trop vague, doit ĂȘtre abrogĂ©e par le CongrĂšs, au motif qu'elle interdit Ă toute personne de dĂ©noncer des abus et qu'elle exige, comme c'est le cas aujourd'hui, une abnĂ©gation surhumaine. Le texte de loi a changĂ© au cours du siĂšcle Ă©coulĂ© depuis sa ratification, mais l'essentiel demeure inchangĂ© et prĂ©suppose clairement que le gouvernement amĂ©ricain ne fait rien de mal, alors que tout l'intĂ©rĂȘt des lanceurs d'alerte est de dĂ©noncer les malversations du gouvernement. La plupart des poursuites engagĂ©es en vertu de lâEspionage Act ont mis l'accent sur le danger encouru par ceux qui sont exposĂ©s Ă la divulgation de secrets d'Ătat. Mais si le gouvernement ne commettait pas ce qu'il est facile d'interprĂ©ter comme des crimes, ce danger n'existerait pas. Et si les fonctionnaires n'Ă©taient pas autorisĂ©s Ă agir sans contrĂŽle efficace et en toute impunitĂ©, ils seraient beaucoup moins enclins Ă commettre des crimes.
https://libertarianinstitute.org/articles/julian-assanges-deal-with-the-devil/


