đâđš Lâeffondrement du prĂ©sent : Lettres dâamour aux morts
Que reste-t-il une fois le deuil fini, quand les Ă©clats de rire se sont tus ? Une chanson, une lettre dâamour lues Ă haute voix pour rendre hommage aux choses de ce monde qui vous manqueront le plus.
đâđš Lâeffondrement du prĂ©sent : Lettres dâamour aux morts
Par George Tsakraklides, le 8 mai 2026
Les funĂ©railles sont lâune des rares occasions oĂč le monde des vivants se retrouve face Ă celui des morts. Lâinteraction entre ces deux mondes donne toujours cette impression dâĂȘtre comme lâhuile et lâeau : câest surrĂ©aliste, angoissant, inconfortable. Et voilĂ , nous nous sommes tous rĂ©veillĂ©s ce matin, nous avons pris notre douche, enfilĂ© nos vĂȘtements noirs, tous sauf une personne. Elle repose lĂ , dans son cercueil, Ă des annĂ©es-lumiĂšre de nous. Nous avons Ă©tĂ© sĂ©parĂ©s pour toujours. Le plaisir coupable dâĂȘtre encore en vie vient adoucir le choc de la sĂ©paration : nous ne la reverrons ni ne lui parlerons plus jamais. Sans raison particuliĂšre, juste la mort, comme une communication tĂ©lĂ©phonique soudainement coupĂ©e. Câest pire quâun rejet. Câest pire que de voir son conjoint sâenfuir avec sa maĂźtresse. Cette personne sâest enfuie avec la Mort dans un autre univers.
Ce ressenti mâest revenu rĂ©cemment, quand jâai vu sur mon fil dâactualitĂ© Facebook quâune de mes connaissances Ă©tait morte subitement. Je ne la connaissais pas assez bien pour remettre Ă pleurer, mais assez pour ĂȘtre sous le choc. Nous avions toujours prĂ©vu de nous revoir bientĂŽt, aprĂšs huit ans de sĂ©paration. Je suppose que la mort en a dĂ©cidĂ© autrement.
Je me souviens que lorsque mon grand-pĂšre est mort, ma cousine sâest tordue de rire pendant tout lâenterrement. Encore enfant Ă lâĂ©poque, câĂ©tait sa façon de gĂ©rer lâĂ©vĂ©nement. Dâailleurs, tout le monde avait lâair bien trop sĂ©rieux. Son systĂšme nerveux a rĂ©agi de maniĂšre sincĂšre et spontanĂ©e, dans une tentative de traiter lâexpĂ©rience surrĂ©aliste de la mort. CâĂ©tait une rĂ©action tout aussi lĂ©gitime que les pleurs. Elle Ă©tait trĂšs proche de lui. Dans ce cas prĂ©cis, le rire Ă©tait probablement lâĂ©tape prĂ©cĂ©dant le deuil.
Ceux dâentre nous qui ont conscience dâun effondrement gĂ©nĂ©ralisĂ© se retrouvent coincĂ©s dans un cortĂšge funĂšbre permanent . Nous sommes piĂ©gĂ©s entre le monde des morts et celui des vivants, alors que nous nous rĂ©veillons chaque matin en sachant ce que nous savons. Mais les choses ne doivent pas nĂ©cessairement se passer ainsi. Lâeffondrement nâest pas compliquĂ©, et ce nâest pas nouveau. Câest la mort, mais Ă plus grande Ă©chelle : cette fois, tous les participants aux funĂ©railles meurent pratiquement ensemble. Et tout comme la mort, lâeffondrement peut survenir par accident, par maladie ou par votre propre faute. En lâoccurrence, il rĂ©sulte de notre addiction collective Ă lâautodestruction. La mort de notre civilisation non durable devrait ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme un Ă©vĂ©nement naturel, mĂȘme si elle nous touche de trop prĂšs. Jâai cessĂ© de pleurer la destruction de la planĂšte et jâai acceptĂ© que le tĂ©lĂ©phone soit coupĂ©, et que le signal ne revienne jamais. Mais cela ne signifie pas que je ne peux pas continuer Ă parler, mĂȘme sâil nây a personne Ă lâautre bout du fil. Je peux regretter de ne pas avoir insistĂ© pour partir en vacances avec mon ami avant quâil ne meure. Je peux regretter de ne pas lui avoir envoyĂ© plus de messages ces huit derniĂšres annĂ©es. Je peux spĂ©culer, ruminer, fondre en larmes. Mais quoi que je fasse, je ne pourrai pas le ramener Ă la vie ni le rejoindre dans la tombe, et je nâen ai dâailleurs aucune envie. Câest son monde, et je suis toujours dans celui des vivants.
Notre monde sâeffondre de maniĂšre spectaculaire, mais jâai lâintention de rire aux Ă©clats pendant ses funĂ©railles. Le deuil est indispensable, mais uniquement pour la perte effective. Je ne vois pas lâintĂ©rĂȘt de faire son deuil par respect, pour un effondrement Ă©vitable mais provoquĂ© par une civilisation que je ne respectais pas.
Alors, que reste-t-il une fois le deuil terminĂ©, quand les Ă©clats de rire se sont tus et que vous avez toujours le tĂ©lĂ©phone collĂ© Ă lâoreille ?
Peut-ĂȘtre une chanson, ou une lettre dâamour que vous pouvez lire Ă haute voix pour rendre hommage aux choses de ce monde qui vous manqueront le plus. Peut-ĂȘtre un arbre que vous planterez dans votre jardin, peu importe combien de temps il vivra avant le changement climatique.
Alors, allez-y, vous avez le droit de rire.
Traduit par Spirit of Free Speech



