đâđš Lâempire dâarrogance & de voyoucratie de Trump
Une grande puissance qui effraie ses alliĂ©s, contraint ses voisins et mĂ©prise les rĂšgles internationales finit par sâisoler.

đâđš Lâempire dâarrogance & de voyoucratie de Trump
Par Jeffrey Sachs, le 4 janvier 2026
Le dernier mĂ©morandum du prĂ©sident sur la stratĂ©gie de sĂ©curitĂ© nationale traite la libertĂ© de contraindre les autres comme lâessence mĂȘme de la souverainetĂ© amĂ©ricaine. Il sâagit dâun document inquiĂ©tant qui, sâil est adoptĂ©, reviendra hanter les Ătats-Unis.
La StratĂ©gie de sĂ©curitĂ© nationale (NSS) 2025 rĂ©cemment publiĂ©e par le prĂ©sident Donald Trump se prĂ©sente comme un plan dâaction pour restaurer la puissance amĂ©ricaine. Elle est toutefois dangereusement erronĂ©e Ă quatre Ă©gards.
Tout dâabord, elle se caractĂ©rise par une grandiloquence outranciĂšre, avec la conviction que les Ătats-Unis jouissent dâune suprĂ©matie inĂ©galĂ©e dans tous les domaines clĂ©s du pouvoir. DeuxiĂšmement, elle repose sur une vision du monde rĂ©solument machiavĂ©lique, considĂ©rant les autres nations comme des pions manipulables au profit des Ătats-Unis. TroisiĂšmement, elle tĂ©moigne dâun nationalisme naĂŻf caractĂ©risĂ© par le rejet des institutions et du droit international, considĂ©rĂ©s comme des entraves Ă la souverainetĂ© amĂ©ricaine plutĂŽt que comme des cadres renforçant la sĂ©curitĂ© des Ătats-Unis et du monde entier.
QuatriĂšmement, elle illustre les mĂ©thodes musclĂ©es dont Trump use avec la CIA et lâarmĂ©e. Quelques jours aprĂšs la publication de la NSS, les Ătats-Unis ont saisi sans vergogne un supertanker transportant du pĂ©trole vĂ©nĂ©zuĂ©lien en haute mer, sous le fallacieux prĂ©texte que le navire aurait prĂ©cĂ©demment violĂ© les sanctions amĂ©ricaines contre lâIran.
Cette saisie nâĂ©tait pas une mesure dĂ©fensive contre une menace imminente. Il est par ailleurs illĂ©gal de saisir des navires en haute mer en raison des sanctions unilatĂ©rales amĂ©ricaines. Seul le Conseil de sĂ©curitĂ© des Nations unies dispose dâune telle autoritĂ©. Cette saisie est donc un acte illĂ©gal dans le but de provoquer un changement de rĂ©gime au Venezuela. Elle intervient aprĂšs la dĂ©claration de Trump affirmant avoir ordonnĂ© Ă la CIA de mener des opĂ©rations secrĂštes au Venezuela pour dĂ©stabiliser le rĂ©gime.
Agir en tyran ne renforcera pas la sĂ©curitĂ© amĂ©ricaine. Au contraire, ces agissements lâaffaibliront sur les plans structurel, Ă©thique et stratĂ©gique. Une grande puissance qui effraie ses alliĂ©s, contraint ses voisins et mĂ©prise les rĂšgles internationales finit par sâisoler.
En dâautres termes, la NSS nâest pas seulement un acte dâorgueil sur le papier. Elle se traduit par des agissements peu scrupuleux.
AprĂšs une lueur de rĂ©alisme, place Ă lâarrogance
Pour ĂȘtre franc, la NSS contient des Ă©lĂ©ments de rĂ©alisme souhaitĂ©s depuis longtemps. Elle reconnaĂźt implicitement que les Ătats-Unis ne peuvent ni ne doivent tenter de dominer le monde, et elle admet Ă juste titre que certains alliĂ©s ont entraĂźnĂ© Washington dans des guerres coĂ»teuses qui nâĂ©taient pas dans lâintĂ©rĂȘt des Ătats-Unis. Elle prend Ă©galement ses distances, du moins sur le plan rhĂ©torique, vis-Ă -vis de la croisade dĂ©vorante des grandes puissances. La stratĂ©gie rejette ainsi lâidĂ©e fantaisiste selon laquelle les Ătats-Unis pourraient ou devraient imposer un ordre politique universel.
Mais cette modestie a Ă©tĂ© de courte durĂ©e. Le document rĂ©affirme rapidement que lâAmĂ©rique est dotĂ©e de
âlâĂ©conomie la plus importante et la plus innovante au mondeâ, de âla finance la plus performante au mondeâ et de âla technologique la plus avancĂ©e et la plus rentable au mondeâ, le tout soutenu par âlâarmĂ©e la plus puissante et la plus compĂ©tente au mondeâ.
Ces affirmations ne sont pas de simples dĂ©clarations patriotiques, elles justifient le recours Ă la domination amĂ©ricaine pour imposer ses conditions aux autres. Les petits pays feront les frais de cette arrogance, car les Ătats-Unis ne peuvent vaincre les autres grandes puissances, notamment parce quâelles sont dotĂ©es de lâarme nuclĂ©aire.
Le machiavélisme flagrant de la doctrine
La grandiloquence de la NSS est indissociable dâun machiavĂ©lisme flagrant. La question ne porte mĂȘme pas sur la coopĂ©ration entre les Ătats-Unis et dâautres pays dans leur intĂ©rĂȘt mutuel, mais sur la maniĂšre dont lâinfluence amĂ©ricaine â sur les marchĂ©s, la finance, la technologie et la sĂ©curitĂ© â peut ĂȘtre exploitĂ©e pour extorquer un maximum de concessions aux autres pays.
Cet aspect est particuliĂšrement Ă©vident dans la partie de la NSS consacrĂ©e Ă lâhĂ©misphĂšre occidental, qui Ă©nonce un âcorollaire Trumpâ Ă la doctrine Monroe. Le document prĂ©cise que les Ătats-Unis veilleront Ă ce que lâAmĂ©rique latine
âreste Ă lâabri de toute incursion Ă©trangĂšre hostile ou de toute prise de contrĂŽle de ses actifs clĂ©sâ, et que les alliances et lâaide seront subordonnĂ©es Ă la ârĂ©duction de lâinfluence hostile extĂ©rieureâ. Cette âinfluenceâ
fait clairement rĂ©fĂ©rence aux investissements, aux infrastructures et aux prĂȘts chinois.
La NSS est explicite : les accords conclus par les Ătats-Unis avec les pays
âles plus dĂ©pendants de nous et sur lesquels nous exerçons donc la plus grande influenceâ
doivent se traduire par des contrats dâexclusivitĂ© pour les entreprises amĂ©ricaines. La politique amĂ©ricaine doit âtout mettre en Ćuvre pour Ă©vincer les entreprises Ă©trangĂšresâ qui construisent des infrastructures dans la rĂ©gion et remodeler les institutions multilatĂ©rales de soutien au dĂ©veloppement, telles que la Banque mondiale, pour servir âles intĂ©rĂȘts amĂ©ricainsâ.
Les gouvernements latino-amĂ©ricains, qui commercent intensivement avec les Ătats-Unis et la Chine, se voient ainsi dire :
âSoit vous traitez avec nous et non avec la Chine, soit vous en subirez les consĂ©quencesâ.
Une telle stratĂ©gie est naĂŻve. La Chine est en effet le principal partenaire commercial de la plupart des pays du monde, y compris de nombreux pays de lâhĂ©misphĂšre occidental. Les Ătats-Unis ne pourront Ă©videmment pas contraindre les pays dâAmĂ©rique latine Ă expulser les entreprises chinoises, mais sâils tentent de le faire, ils porteront ce faisant gravement atteinte Ă la crĂ©dibilitĂ© de leur diplomatie.
Une pratique si grossiĂšre que mĂȘme les alliĂ©s les plus proches sâen alarment.
La NSS proclame une doctrine de âsouverainetĂ© et de respectâ, mais son comportement rĂ©duit en rĂ©alitĂ© ce principe Ă la souverainetĂ© des Ătats-Unis et Ă la vulnĂ©rabilitĂ© des autres Ătats. Ce qui est encore plus surprenant, câest que cette nouvelle doctrine effraie dĂ©sormais non seulement les petits Ătats dâAmĂ©rique latine, mais aussi les alliĂ©s les plus proches des Ătats-Unis en Europe.
Dans un revirement spectaculaire, le Danemark, lâun des alliĂ©s les plus fidĂšles des Ătats-Unis au sein de lâOTAN, a ouvertement dĂ©clarĂ© que Washington reprĂ©sente une menace potentielle pour la sĂ©curitĂ© nationale du pays. Les responsables danois de la DĂ©fense ont publiquement dĂ©clarĂ© quâil ne fallait pas sâattendre Ă ce que Washington, sous Trump, respecte la souverainetĂ© du Royaume du Danemark sur le Groenland, et que le Danemark doit dĂ©sormais se prĂ©parer Ă lâĂ©ventualitĂ© dâune tentative des Ătats-Unis de sâemparer de lâĂźle par la force.
Cette situation interpelle Ă plusieurs niveaux. Le Groenland accueille dĂ©jĂ la base aĂ©rienne amĂ©ricaine de ThulĂ© et fait partie intĂ©grante du systĂšme de sĂ©curitĂ© occidental. Le Danemark nâest pas anti-amĂ©ricain et ne cherche pas Ă provoquer Washington. Il rĂ©agit simplement de maniĂšre rationnelle Ă cette nouvelle donne oĂč les Ătats-Unis sont devenus imprĂ©visibles, mĂȘme envers leurs prĂ©tendus alliĂ©s.
Que Copenhague envisage des mesures dĂ©fensives contre Washington en dit long. Ceci suggĂšre que la lĂ©gitimitĂ© de lâarchitecture de sĂ©curitĂ© dirigĂ©e par les Ătats-Unis se dissout de lâintĂ©rieur. Si mĂȘme le Danemark estime devoir se protĂ©ger des Ătats-Unis, le problĂšme ne concerne plus seulement la vulnĂ©rabilitĂ© de lâAmĂ©rique latine. Il sâagit dâune crise systĂ©mique de confiance entre des nations qui voyaient autrefois les Ătats-Unis comme le garant de la stabilitĂ©, mais les voient dĂ©sormais comme un agresseur potentiel ou probable.
En bref, la NSS canalise lâĂ©nergie auparavant consacrĂ©e Ă la confrontation entre grandes puissances vers lâintimidation des petits Ătats. Si les Ătats-Unis se montrent un peu moins enclins Ă lancer des guerres coĂ»tant des milliards de dollars Ă lâĂ©tranger, ils sont en revanche plus prompts Ă recourir Ă des mesures coercitives telles que les sanctions, les saisies dâactifs et la piraterie en haute mer.
Les grands absents : le droit, la réciprocité et le respect
Le pire vice de la NSS est sans doute ce quâelle omet : un engagement envers le droit international, la rĂ©ciprocitĂ© et le respect Ă©lĂ©mentaire comme fondements de la sĂ©curitĂ© amĂ©ricaine.
La NSS perçoit les structures de gouvernance mondiale comme des obstacles Ă lâaction amĂ©ricaine. Elle rejette la coopĂ©ration climatique, la qualifiant dââidĂ©ologieâ, voire de âcanularâ, comme lâa rĂ©cemment dĂ©clarĂ© Trump Ă lâONU. Elle minimise lâimportance de la Charte des Nations unies et traite les institutions internationales comme des instruments Ă placer sous influence amĂ©ricaine. Pourtant, ce sont prĂ©cisĂ©ment les cadres juridiques, les traitĂ©s et les rĂšgles prĂ©visibles qui ont historiquement protĂ©gĂ© les intĂ©rĂȘts amĂ©ricains.
Les PĂšres fondateurs des Ătats-Unis lâavaient bien compris. AprĂšs la guerre dâindĂ©pendance, les treize nouveaux Ătats souverains ont rapidement adoptĂ© une constitution pour mutualiser des pouvoirs clĂ©s en matiĂšre de fiscalitĂ©, de dĂ©fense et de diplomatie, et pas pour restreindre leur souverainetĂ©, mais pour la garantir en crĂ©ant le gouvernement fĂ©dĂ©ral amĂ©ricain. AprĂšs la Seconde Guerre mondiale, la politique Ă©trangĂšre du gouvernement amĂ©ricain a suivi la mĂȘme logique avec lâONU, les accords de Bretton Woods, lâOrganisation mondiale du commerce et les accords sur le contrĂŽle des armements.
La NSS de Trump rompt dĂ©sormais avec cette logique. Elle considĂšre la libertĂ© de contraindre les autres comme lâessence mĂȘme de sa souverainetĂ©. La saisie du pĂ©trolier vĂ©nĂ©zuĂ©lien et les inquiĂ©tudes du Danemark sont, de ce point de vue, des illustrations de cette nouvelle politique.
AthÚnes, Mélos et Washington
Une telle morgue reviendra hanter les Ătats-Unis. Lâhistorien grec antique Thucydide rapporte en effet que, lorsque lâAthĂšnes impĂ©riale affronta la petite Ăźle de MĂ©los, en 416 av. J.-C., les AthĂ©niens dĂ©clarĂšrent : âLes forts font ce quâils peuvent et les faibles souffrent ce quâils doiventâ. Mais lâarrogance dâAthĂšnes causa Ă©galement sa perte. Douze ans plus tard, en 404 av. J.-C., AthĂšnes est tombĂ©e aux mains de Sparte. Lâarrogance, la prĂ©somption et le mĂ©pris des petits Ătats dont fit preuve AthĂšnes ont galvanisĂ© lâalliance qui a finalement causĂ© sa perte.
La NSS 2025 tient un discours tout aussi arrogant. Cette doctrine privilĂ©gie le pouvoir au droit, la coercition au consentement et la domination Ă la diplomatie. Agir en tyran ne renforcera pas la sĂ©curitĂ© amĂ©ricaine. Pire encore, ce comportement lâaffaiblira sur les plans structurel, Ă©thique et stratĂ©gique.
Une grande puissance qui effraie ses alliĂ©s, contraint ses voisins et mĂ©prise les rĂšgles internationales finit par sâisoler.
La stratĂ©gie de sĂ©curitĂ© nationale des Ătats-Unis devrait se fonder sur des prĂ©mices radicalement diffĂ©rentes : reconnaĂźtre lâexistence dâun monde pluraliste, admettre que le droit international renforce la souverainetĂ© plutĂŽt que de lâaffaiblir, comprendre que la coopĂ©ration mondiale en matiĂšre de climat, de santĂ© et de technologie est indispensable, et saisir que lâinfluence mondiale des Ătats-Unis repose plus sur la diplomatie que sur la coercition.
Traduit par Spirit of Free Speech



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