đâđš Les mandats de la CPI & le monde qu'ils prĂ©figurent
Les mandats annoncent une sorte de confrontation entre l'ancien et le nouveau, entre le droit et l'anarchie, entre l'hégémonie et la parité mondiale comme impératif du 21Ú siÚcle.
đâđš Les mandats de la CPI & le monde qu'ils prĂ©figurent
Par Patrick Lawrence pour ScheerPost, le 24 novembre 2024
LONDRES - On raconte souvent une vieille histoire Ă propos d'un article de premiĂšre page que l'un des grands quotidiens d'ici [britannique] aurait publiĂ© un jour. Le titre en est : âTempĂȘte dans la Manche, le continent est isolĂ©â. Personne n'est certain qu'un journal ait jamais publiĂ© un tel article avec un tel titre. La plupart des gens pensent qu'il s'agit d'une histoire apocryphe destinĂ©e Ă suggĂ©rer la sensibilitĂ© anglocentrique qui caractĂ©rise parfois les Anglais.
Les gens citent de temps en temps des éléments précis : l'histoire a été publiée dans le Times des années 1930. Non, c'était dans le Daily Mirror des années 1940. Un lecteur a fait remarquer il y a quelques années sur AskHistorians, un portail hébergé sur Reddit, que la date et la référence les plus courantes sont The Daily Telegraph, autour de 1929.
J'ai toujours Ă©tĂ© d'avis qu'il y avait une part de vĂ©ritĂ© locale, mais pas de vĂ©ritĂ© littĂ©rale. Or, au vu des informations publiĂ©es depuis que la Cour pĂ©nale internationale a Ă©mis des mandats d'arrĂȘt Ă l'encontre du Premier ministre et du ministre de la DĂ©fense d'IsraĂ«l, le 21 novembre, je me pose des questions sur The Telegraph.
âLa CPI met sa rĂ©putation Ă l'Ă©preuve en poursuivant Netanyahuâ, titre le Telegraph dans son Ă©dition de jeudi soir. Le sous-titre correspond tout aussi bien Ă un sablier Ă l'envers : âLes poursuites engagĂ©es contre des personnalitĂ©s dĂ©mocratiquement Ă©lues et soutenues par l'Occident va mettre la lĂ©gitimitĂ© de la Cour Ă l'Ă©preuve â.
Pour reprendre une vieille rengaine, les Anglais sont toujours au rendez-vous.
La Cour n'a pas publiĂ© les documents relatifs aux mandats qu'elle a dĂ©livrĂ©s. Jeudi, elle a simplement citĂ© des âmotifs suffisantsâ selon lesquels le Premier ministre israĂ©lien Benjamin Netanyahu et le ministre de la DĂ©fense Yoav Gallant âont intentionnellement et sciemment privĂ© la population civile de Gaza du nĂ©cessaire Ă sa survieâ. Il s'agit d'un langage juridique allĂ©guant que les IsraĂ©liens ont systĂ©matiquement utilisĂ© la famine comme arme de guerre, un crime de guerre dont le rĂ©gime terroriste est ouvertement coupable. Mais compte tenu des massacres et atrocitĂ©s dont le monde a Ă©tĂ© tĂ©moin en temps rĂ©el, je pense que les accusations portĂ©es dans le cadre des enquĂȘtes de M. Khan sont probablement bien plus nombreuses.
La CPI a dĂ©livrĂ© un troisiĂšme mandat d'arrĂȘt Ă l'encontre de Mohammed Deif, le plus haut commandant militaire du Hamas, pour âcrimes contre l'humanitĂ© et crimes de guerreâ. Ă mon avis, il s'agit d'une rĂ©ponse prĂ©ventive aux accusations selon lesquelles les conclusions de Khan sont partiales. Quelle que soit la culpabilitĂ© de Deif dans les Ă©vĂ©nements du 7 octobre il y a un an, il ne sera jamais jugĂ© : les IsraĂ©liens ont annoncĂ© au cours de l'Ă©tĂ© qu'ils l'avaient tuĂ© lors d'une frappe aĂ©rienne en juillet dernier. Le tribunal a simplement dĂ©clarĂ© qu'il ne pouvait pas vĂ©rifier sa mort. C'est ainsi que le mandat d'arrĂȘt a Ă©tĂ© Ă©mis.
Les puissances occidentales et l'Ătat sioniste s'attendent Ă ces mandats depuis que Karim Khan, le procureur gĂ©nĂ©ral de la Cour, les a requis en mai dernier. Le rĂ©gime de Netanyahu a instantanĂ©ment qualifiĂ© les recommandations de Kahn de honte antisĂ©mite. âC'est scandaleuxâ, a proclamĂ© le prĂ©sident Biden, un sioniste revendiquĂ© qui a acceptĂ© plusieurs millions de dollars du lobby israĂ©lien. Dites-moi ce qu'il y a de nouveau sous le soleil, s'il vous plaĂźt. Le point qui nous intĂ©resse ici, c'est que ce genre d'argumentation ne mĂšne plus nulle part.
Le principal argument avancĂ© par le monde dans l'attente des mandats d'arrĂȘt - et on peut se demander pourquoi la Cour a pris autant de temps - a Ă©tĂ© d'ordre juridictionnel : IsraĂ«l ne fait pas partie des 124 membres de la CPI et le rĂ©gime sioniste affirme que ses dirigeants ne sont donc pas soumis aux dĂ©cisions de la Cour. Le rĂ©gime Biden, qui n'est pas non plus membre, a soutenu cette affirmation - tout seul, comme d'habitude. Cela non plus n'a pas tenu la route, comme on peut s'en douter.
De nombreuses bizarreries ont Ă©galement Ă©tĂ© dissimulĂ©es Ă l'opinion publique. Le mois dernier, le Daily Mail, tabloĂŻd londonien, a rapportĂ© qu'une femme membre du personnel de la CPI a accusĂ© Khan de harcĂšlement sexuel. M. Khan a immĂ©diatement qualifiĂ© cette accusation de mensongĂšre, s'est fĂ©licitĂ© de l'ouverture d'une enquĂȘte impartiale et a demandĂ© qu'une enquĂȘte distincte soit menĂ©e sur l'origine des accusations. Toute personne dotĂ©e d'un dĂ©tecteur de baratin bien rodĂ©, et familiarisĂ©e avec les tours ignobles que les renseignements amĂ©ricains et israĂ©liens ont dans leur sac peut dĂ©tecter le pot aux roses.
Pour les sceptiques, voici un passage du rĂ©cit de cette affaire par le New York Times, publiĂ© le 11 novembre. Il mĂ©rite d'ĂȘtre citĂ© en long, en large et en travers. Avertissement : vous ĂȘtes sur le point de vous exposer gravement au langage obscur du Times :
âLe Daily Mail a rapportĂ© en octobre qu'une collĂšgue a accusĂ© M. Khan de harcĂšlement, ce qu'il a niĂ©. Le Guardian a ensuite rapportĂ© que M. Khan a tentĂ© d'Ă©touffer les allĂ©gations de l'accusatrice, ce qu'il a Ă©galement niĂ©.
âAprĂšs avoir pris connaissance des allĂ©gations, Mme [Paivi] Kaukoranta, prĂ©sidente de l'assemblĂ©e reprĂ©sentant 125 [sic] nations qui reconnaissent l'autoritĂ© de la Cour, a dĂ©clarĂ© fin octobre que la Cour âchercherait Ă obtenir le consentement de toute victime prĂ©sumĂ©e d'inconduite avant de procĂ©der Ă une enquĂȘteâ, mais qu'aprĂšs une conversation avec la plaignante de M. Khan, la Cour ân'est pas en mesure de procĂ©der Ă une instructionâ.
âQuelques jours plus tard, M. Khan a dĂ©clarĂ© sur les rĂ©seaux sociaux que l'affaire a Ă©tĂ© âclassĂ©eâ par l'instance de contrĂŽle du tribunal sans ouvrir d'enquĂȘte parce qu'aucune plainte n'a Ă©tĂ© dĂ©posĂ©e, et que la âpersonne lĂ©sĂ©e prĂ©sumĂ©eâ a refusĂ© de participer Ă l'enquĂȘte. M. Khan a Ă©galement dĂ©clarĂ© qu'il sollicite une enquĂȘte sur la maniĂšre dont les informations, qu'il qualifie de âdĂ©sinformationâ, ont Ă©tĂ© rendues publiques. Le tribunal, basĂ© Ă La Haye, n'a pas prĂ©cisĂ© lundi ce qui aurait changĂ© au cours des derniĂšres semaines pour justifier l'ouverture d'une enquĂȘteâ.
Traduction : la ruse s'est dĂ©litĂ©e, mais cela ne peut ĂȘtre rapportĂ© de maniĂšre suffisamment claire pour ĂȘtre facilement compris. Il faut vraiment aimer le Times, nâest-ce pas ?
Le mois dernier, la CPI a annoncĂ© que Iulia Motoc, la juge roumaine qui prĂ©sidait l'affaire Netanyahu-Gallant, a Ă©tĂ© brusquement dĂ©mise de ses fonctions pour raisons mĂ©dicales. Pas d'autres dĂ©tails : âLa situation personnelle de la juge Motoc est protĂ©gĂ©e par le secret mĂ©dicalâ, prĂ©cise le communiquĂ© de la Cour.
Nous ne savons rien de plus sur Iulia Motoc ou sur la santé de Iulia Motoc. Il n'y a aucune conclusion à tirer dans cette affaire. Nous ne savons que deux choses. PremiÚrement, dÚs l'annonce de la révocation de la juge Motoc, on s'est largement attendu à ce que le jugement de la CPI sur l'affaire Khan soit reporté, comme l'espérait le régime de Netanyahu, et probablement de six mois supplémentaires. Motoc a été rapidement remplacé par Beti Hohler, une SlovÚne élue juge l'année derniÚre, mais la rapidité de la nouvelle nomination ne semble pas avoir été prévisible. La question reste donc posée dans l'affaire Iulia Motoc. Cui bono ?
DeuxiĂšmement, une affaire de grande ampleur et Ă caractĂšre Ă©minemment criminel concerne les multiples tentatives d'IsraĂ«l de subvertir la CPI et les membres de son personnel en rapport avec les intĂ©rĂȘts de l'Ătat sioniste. Karim Khan, dĂšs qu'il a annoncĂ© en mai dernier qu'il cherchait Ă obtenir des mandats d'arrĂȘt, a dĂ©clarĂ© sans ambages :
âJ'insiste pour que cessent immĂ©diatement toutes les tentatives d'entrave, d'intimidation ou d'influence inappropriĂ©e sur les fonctionnaires de cette Courâ.
On sait depuis longtemps que les Ătats-Unis n'ont pas hĂ©sitĂ© Ă dĂ©ployer des moyens insidieux pour dĂ©stabiliser la CPI, mais nous en savons dĂ©sormais beaucoup plus sur les opĂ©rations d'IsraĂ«l dans ce domaine.
Il faut rendre à César ce qui appartient à César. Je vais laisser +972, le journal d'investigation israélien, expliquer ce qu'il a découvert dans le cadre d'un projet conjoint mené avec Local Call, une autre publication israélienne, et The Guardian :
âPendant prĂšs de dix ans, IsraĂ«l a espionnĂ© de hauts responsables de la Cour pĂ©nale internationale et des dĂ©fenseurs palestiniens des droits de l'homme dans le cadre d'une opĂ©ration secrĂšte visant Ă faire Ă©chouer l'enquĂȘte de la CPI sur des crimes de guerre prĂ©sumĂ©s, comme le rĂ©vĂšle une enquĂȘte menĂ©e conjointement par le magazine +972, Local Call et The Guardian.
âL'opĂ©ration multi-agences, qui remonte Ă 2015, a vu la communautĂ© du renseignement d'IsraĂ«l espionner rĂ©guliĂšrement l'actuel procureur en chef de la Cour, Karim Khan, son prĂ©dĂ©cesseur Fatou Bensouda, et des dizaines d'autres fonctionnaires de la CPI et de l'ONUâ.
Lâarticle poursuit avec de nombreux et prĂ©cieux dĂ©tails, nous rĂ©vĂ©lant toute la dĂ©pravation de la panoplie de pratiques corrompues et dâactes illĂ©gaux du rĂ©gime sioniste. Extrait de l'article du Guardian :
âLe pays a mobilisĂ© ses services de renseignement pour espionner, pirater, faire pression, diffamer et menacer le personnel de la CPI dans le but de faire Ă©chouer les enquĂȘtes de la Cour...
âLa surveillance s'est poursuivie au cours des derniers mois, permettant au Premier ministre israĂ©lien, Benjamin Netanyahu, de disposer d'une connaissance prĂ©alable des intentions du procureur. Une communication interceptĂ©e rĂ©cemment suggĂšre que Khan voulait Ă©mettre des mandats d'arrĂȘt contre des IsraĂ©liens, mais qu'il subissait âd'Ă©normes pressions de la part des Ătats-Unisâ, selon une source au fait du contenu de cette communication....
âNetanyahu s'est intĂ©ressĂ© de prĂšs aux opĂ©rations de renseignement menĂ©es contre la CPI, et une source des services de renseignement l'a dĂ©crit comme Ă©tant âobsĂ©dĂ©â par les informations interceptĂ©es au sujet de l'affaire. SupervisĂ©es par ses conseillers en sĂ©curitĂ© nationale, ces opĂ©rations ont impliquĂ© l'agence d'espionnage nationale, le Shin Bet, ainsi que la direction des renseignements de l'armĂ©e, Aman, et la division du cyber-espionnage, l'unitĂ© 8200.....
Lâarticle de +972 est disponible ici, celui du Guardian ici, et celui de Local Call, en hĂ©breu et en anglais, ici. Chacun a sa propre façon d'aborder l'enquĂȘte commune et ils valent tous la peine d'ĂȘtre lus.
Comme je l'ai soutenu en fĂ©vrier dernier, aprĂšs que l'Afrique du Sud a prĂ©sentĂ© pour la premiĂšre fois Ă la CPI des preuves de la conduite gĂ©nocidaire d'IsraĂ«l Ă Gaza, le rĂ©gime sioniste ne peut tout simplement pas survivre dans l'espace public international. Il ne doit donc mĂ©nager aucun effort, mĂȘme infime, pour... eh bien, pour âchierâ sur cet univers chaque fois qu'il s'y trouve acculĂ©. C'est ce qui s'est passĂ© depuis que le tribunal a annoncĂ© les mandats la semaine derniĂšre.
La déclaration officielle du bureau de Netanyahu était la suivante :
âIsraĂ«l rejette avec Ă©cĆurement les poursuites et les accusations absurdes et mensongĂšres dont il fait l'objet de la part de la cour pĂ©nale internationale, qui est un organe politique partial et discriminatoireâ.
Notez la minuscule au nom de la CPI - une touche subtile. Comment la Cour pourra-t-elle survivre Ă cela ?
Et plus loin :
âIl n'y a rien de plus juste que la guerre qu'IsraĂ«l mĂšne Ă Gaza depuis le 7 octobre 2023, aprĂšs que l'organisation terroriste Hamas a lancĂ© une attaque meurtriĂšre contre elle, et perpĂ©trĂ© le plus grand massacre commis contre le peuple juif depuis l'Holocauste. La dĂ©cision a Ă©tĂ© prise par un procureur en chef corrompu qui tente de sauver sa peau des graves accusations portĂ©es contre lui pour harcĂšlement sexuel, et par des juges partiaux motivĂ©s par la haine antisĂ©mite d'IsraĂ«lâ.
Je suis surpris que ce premier argument de âhaine antisĂ©miteâ se place si loin dans la diatribe de Bibi. Mais encore une fois, c'est une bonne chose qu'il fasse rĂ©fĂ©rence aux accusations de harcĂšlement contre Karim Khan bien aprĂšs qu'elles aient Ă©tĂ© discrĂ©ditĂ©es. Il suffit de le rĂ©pĂ©ter assez souvent pour tromper les moins vigilants d'entre nous.
Benny Gantz, un rival de longue date de Netanyahu mais qui fait maintenant partie de son âcabinet de guerreâ, sur X :
â... un aveuglement moral et une tache honteuse de dimension historique Ă ne jamais oublierâ.
Isaac Herzog, président du régime sioniste :
âC'est un jour sombre pour la justice. Un jour sombre pour l'humanitĂ©. La dĂ©cision scandaleuse de la CPI, empreinte de mauvaise foi, a transformĂ© la justice universelle en une risĂ©e universelle. Elle ignore le sort des 101 otages israĂ©liens dĂ©tenus avec brutalitĂ© par le Hamas Ă Gazaâ.
Et Yair Lapid, chef de l'opposition Ă la Knesset, Premier ministre pendant six mois avant que Netanyahu ne forme sa coalition d'extrĂȘme droite en 2022 et âun centristeâ - oui, un centriste dans la constellation politique d'IsraĂ«l :
âIsraĂ«l se dĂ©fend contre des organisations terroristes qui ont attaquĂ©, assassinĂ© et violĂ© nos citoyens. Ces mandats d'arrĂȘt constituent une reconnaissance du terrorismeâ.
Taches honteuses, jours sombres, mauvaise foi, reconnaissance du terrorisme, et ainsi de suite, le tout étalé à la truelle. Je cite ces propos peu sérieux pour donner une idée du degré de décalage des dirigeants israéliens par rapport à la réalité.
Ma citation prĂ©fĂ©rĂ©e dans ce registre, pour sa bizarrerie en gĂ©nĂ©ral, est celle du bureau de Netanyahu. Le Premier ministre a dĂ©crit les mandats comme Ă©tant âune dĂ©cision antisĂ©mite comparable Ă un procĂšs Dreyfus moderneâ. Je saisis cette occasion pour rappeler aux lecteurs que le Dr Lawrence a prĂ©cĂ©demment diagnostiquĂ© que Netanyahu souffre d'une forme de psychose clinique. Cette remarque, qui pue l'autodramatisation, suggĂšre lâaggravation des dĂ©lires paranoĂŻaques et sera versĂ©e au dossier du Dr Lawrence sur Netanyahu.
Alfred Dreyfus était un officier militaire d'origine juive, né en Alsace, qui a servi comme officier d'artillerie dans l'armée française au cours des derniÚres décennies du 19Ú siÚcle. Lorsqu'en 1894, il a été accusé, reconnu coupable et envoyé à l'ßle du Diable en tant qu'espion pour le compte des Allemands, l'affaire est devenue une cause célÚbre pour avoir révélé l'antisémitisme qui sévissait alors au sein des élites militaires et politiques de la TroisiÚme République. Lorsque Dreyfus a été reconnu bouc émissaire innocent et ramené en France, toutes sortes d'écrivains, d'acteurs, d'artistes et de personnalités politiques de premier plan se sont ralliés à son camp - Emile Zola le plus fidÚle, mais aussi Anatole France, Sarah Bernhardt, Clemenceau, et d'autres encore. Dreyfus mourut, en 1935, en héros, du moins dans certains milieux.
Beaucoup de gens, mĂȘme les racistes assassins, sont Ă leurs propres yeux des hĂ©ros. Mais oĂč Bibi veut-il en venir ? Il me semble qu'il nous a donnĂ© un aperçu - fugace, indirect - d'une partie du psychisme dont nous ne sommes jamais tĂ©moins, la part encore capable de souffrir d'une blessure alors qu'une grande partie du monde, plus ou moins toute la planĂšte, est rĂ©vulsĂ©e par sa barbarie. Il s'avĂšre que Bibi Netanyahu, j'en suis sĂ»r, a besoin de reconnaissance. Il veut ĂȘtre perçu comme quelqu'un de bon, d'innocent et d'injustement piĂ©gĂ©, en attente de rĂ©demption, comme Dreyfus. Il veut que ses semblables adhĂšrent Ă son hĂ©roĂŻsme.
CĂŽtĂ© amĂ©ricain, les rĂ©actions Ă©taient prĂ©visibles, mĂȘme dans les cas les plus extrĂȘmes. Dans une dĂ©claration Ă©tonnamment succincte, le prĂ©sident Biden, fidĂšle comme toujours au lobby israĂ©lien, sinon aux intĂ©rĂȘts des Ătats-Unis, a qualifiĂ© les mandats de âscandaleuxâ. Et, avec ces fulgurances rhĂ©toriques que les DĂ©mocrates semblent derniĂšrement trouver persuasives, il a ajoutĂ© :
âPermettez-moi d'ĂȘtre clair, une fois de plus : quoi que la CPI puisse laisser entendre, il n'y a pas d'Ă©quivalence - aucune - entre IsraĂ«l et le Hamas. Nous serons toujours aux cĂŽtĂ©s d'IsraĂ«l face aux menaces qui menacent sa sĂ©curitĂ©â.
Je m'en remets ici à John Whitbeck, avocat international basé à Paris, qui a fait remarquer sur son blog à diffusion privée aprÚs la publication de la déclaration de M. Biden par la Maison Blanche :
âLa seule chose avec laquelle je peux ĂȘtre d'accord dans les rĂ©actions israĂ©liennes et amĂ©ricaines outragĂ©es et outranciĂšres aux mandats d'arrĂȘt Ă©mis par la Cour pĂ©nale internationale... c'est qu'il ne peut y avoir d'Ă©quivalence morale entre le gouvernement israĂ©lien et le Hamas. En effet, il ne peut y avoir d'Ă©quivalence morale entre ceux qui imposent une occupation illĂ©gale, comme l'occupation par IsraĂ«l de l'Ătat de Palestine depuis 76 ans a Ă©tĂ© dĂ©finitivement signifiĂ©e par la Cour internationale de justice, et ceux qui rĂ©sistent Ă cette occupation, comme c'est leur droit lĂ©gal, y compris par l'action armĂ©e, en vertu du droit internationalâ.
Rien ne peut tout simplement venir à bout de Tom Cotton, le Républicain de l'Arkansas et le sénateur le plus stupide actuellement en poste au Capitole, dans ce genre d'occasions. Voici Cotton avec ses accus chargés à bloc :
âLa CPI est un tribunal fantoche et Karim Khan un fanatique dĂ©rangĂ©. Malheur Ă lui et Ă tous ceux qui tentent d'appliquer ces mandats illĂ©gaux. Permettez-moi de leur rappeler amicalement que ce n'est pas pour rien que la loi amĂ©ricaine sur la CPI est connue sous le nom de âHague Invasion Actâ (loi sur l'invasion de La Haye). Pensez-yâ.
L'AmĂ©rique a-t-elle jamais connu une telle Scheisskopf [allemand : tĂȘte de noeud]... une telle bĂȘtise mĂȘlĂ©e aux affaires de l'Ătat ? Pensez qu'il y a encore peu de temps, le nom de Tom Cotton a Ă©tĂ© Ă©voquĂ© lorsque Trump rĂ©flĂ©chissait Ă sa candidature au poste de secrĂ©taire d'Ătat ?
Pour mĂ©moire, le rĂ©gime de Bush II a adoptĂ© la âloi sur l'invasion de La Hayeâ en aoĂ»t 2002 - notez la date, car les agissements de l'armĂ©e amĂ©ricaine en Afghanistan suscitaient dĂ©jĂ des critiques - comme un premier coup montĂ© contre la CPI, créée par un traitĂ© signĂ© Ă Rome un mois plus tĂŽt. Son nom officiel est American Servicemembers Protection Act (loi sur la protection des militaires amĂ©ricains), et elle autorise le recours Ă la force militaire - oui, la force militaire - pour sauver tout AmĂ©ricain ou citoyen d'un alliĂ© des Ătats-Unis que la Cour a mis en Ă©tat d'arrestation.
Lindsey Graham, le RĂ©publicain de Caroline du Sud, n'est pas aussi stupide que Tom Cotton, mĂȘme s'il s'en est fallu de peu. Voici Graham brandissant le drapeau israĂ©lien aprĂšs l'annonce des mandats d'arrĂȘt :
âJe vais introduire une lĂ©gislation qui mettra en garde les Ătats tiers : si vous aidez et encouragez la CPI aprĂšs les mesures prises contre l'Ătat d'IsraĂ«l, vous pouvez vous attendre Ă des consĂ©quences de la part des Ătats-Unis. Toute nation qui se joint Ă la CPI aprĂšs cet outrage est complice d'un acte tĂ©mĂ©raire qui bafoue l'Ătat de droitâ.
Réfléchissons à tout cela, comme nous y invite Tom Cotton.
Tom Cotton et Lindsey Graham feraient de bons rĂ©dacteurs de titres pour le Telegraph, je trouve. Ils prĂ©sentent le mĂȘme dĂ©ficit de perspective que celui qui a suggĂ©rĂ© que la CPI, aprĂšs avoir dĂ©livrĂ© ses mandats, se trouve Ă l'heure des comptes, et que sa lĂ©gitimitĂ© est donc en jeu. Cotton et Graham ont les idĂ©es aussi dĂ©formĂ©es que le plus bas de gamme des rĂ©dacteurs en chef.
Ces mandats revĂȘtent une signification profonde que vous ne trouverez jamais dans le Telegraph ou dans tout autre journal dominant, et dont vous n'entendrez jamais parler par aucune chaĂźne de tĂ©lĂ©vision, qu'elle soit financĂ©e par des entreprises ou par l'Ătat. D'emblĂ©e, Bibi Netanyahu et Yoav Gallant pourront se rendre aux Ătats-Unis quand ils le souhaitent. Ils pourront mĂȘme s'adresser Ă des sessions conjointes du CongrĂšs et ĂȘtre ovationnĂ©s, comme c'est dĂ©jĂ arrivĂ© quatre fois Ă Bibi. Mais les voyages dans le reste du monde seront pour le moins compliquĂ©s.
J'ai vu ce week-end que Viktor OrbĂĄn, le premier ministre sauvage de la Hongrie, a invitĂ© Netanyahu Ă effectuer une visite d'Ătat Ă Budapest. D'accord, OrbĂĄn promet au monde entier qu'il fera les choses Ă sa façon. Mais il y a 123 autres membres de la CPI, comme nous l'avons dĂ©jĂ indiquĂ©, et Netanyahu ou Gallant courront un risque plus ou moins grand Ă se rendre dans chacun d'entre eux.
D'ores et dĂ©jĂ , ces mandats rĂ©vĂšlent - ou entraĂźnent - des failles dans la façade de l'alliance occidentale. Hormis les Ătats-Unis, l'ensemble du monde atlantique et tous ses appendices sont signataires du Statut de Rome. Et maintenant, que va-t-il se passer ? Telle est la question.
Ă ma grande surprise, le gouvernement Starmer s'est empressĂ© de dĂ©clarer officiellement qu'il ârespecte l'autoritĂ© de la CPIâ et qu'il se conformera Ă ses dĂ©cisions. Sur le papier, cela signifie que le Royaume-Uni arrĂȘtera l'un ou l'autre des deux accusĂ©s s'ils posent un pied sur le sol britannique. Il est difficile d'imaginer que les Britanniques s'opposent Ă Washington sur une question d'une telle portĂ©e. Mais Ă mon avis, la Grande-Bretagne vient de dire Ă Bibi et Ă son ministre de la DĂ©fense : âS'il vous plaĂźt, ne venez pas. S'il vous plaĂźt, ne nous mettez pas dans le pĂ©trinâ.
Au fond, je perçois les mandats comme une annonce formelle et lĂ©gale, au nom de la grande majoritĂ© des nations, que le nouvel ordre mondial que beaucoup d'entre nous pressentent aujourd'hui - l'ordre mondial post-amĂ©ricain, l'ordre qui doit succĂ©der Ă cet Ă©pouvantable et chaotique âordre fondĂ© sur des rĂšglesâ imposĂ© par les AmĂ©ricains - doit ĂȘtre perçu comme une inĂ©luctabilitĂ© historique. Le droit international, autrement dit, doit ĂȘtre restaurĂ© aprĂšs des dĂ©cennies d'abus de la part des AmĂ©ricains et de leurs plus fidĂšles disciples. Les mandats annoncent ainsi une sorte de confrontation entre l'ancien et le nouveau, entre le droit et l'anarchie, entre l'hĂ©gĂ©monie et la paritĂ© mondiale comme impĂ©ratif du 21Ăš siĂšcle.
La question soulevée est celle de l'isolement. Et, comme à l'accoutumée, les cliques politiques de Washington surenchérissent. Israël, déjà considéré comme un paria, est une cause perdue sur ce plan. Les Américains ont longtemps progressé résolument vers la voie de l'isolement en raison de leur prétention permanente à l'hégémonie mondiale. En se rangeant aux cÎtés d'Israël aujourd'hui, alors qu'ils ne pouvaient plus agir autrement, les Américains s'enfoncent encore un peu plus dans leurs certitudes.
Il sera intĂ©ressant de voir comment les EuropĂ©ens aborderont le monde aprĂšs lâĂ©mission de ces mandats dans les mois et les annĂ©es Ă venir. Je prends la dĂ©claration d'intention express du gouvernement Starmer comme un signe avant-coureur intĂ©ressant. Les principales puissances europĂ©ennes pourraient dĂ©cider qu'elles ne peuvent tout simplement plus soutenir le rĂ©gime sioniste et les AmĂ©ricains contre la CPI. Si tel est le cas, les mandats Ă©mis la semaine derniĂšre pourraient marquer un tournant dĂ©cisif dans les relations transatlantiques. La chose est plausible.
ConsidĂ©rons les mandats de la CPI comme une grande tempĂȘte dans un chenal allant des Ătats-Unis et d'IsraĂ«l au reste du monde, puis posons-nous la question suivante : âQui va se retrouver isolĂ© du reste du monde ?â
* Patrick Lawrence, correspondant Ă l'Ă©tranger pendant de nombreuses annĂ©es, principalement pour le International Herald Tribune, est critique des mĂ©dias, essayiste, auteur et confĂ©rencier. Son nouveau livre, âJournalists and Their Shadowsâ, vient de paraĂźtre chez Clarity Press. Son site web est Patrick Lawrence. Soutenez son travail via son site Patreon.
https://scheerpost.com/2024/11/24/patrick-lawrence-the-icc-warrants-and-the-world-they-announce/



Nous avons lâimpression de lire une annexe du DSM V qui classifie et caractĂ©rise les pathologies de la sphĂšre psychiatrique, et nous dĂ©couvrons que de nombreux personnages semblent souffrir de ce que nous pourrions appeler le BDS. Non, pas celui auquel vous pensez mais le BIBI DERANGEMENT SYNDROME . Pour ne citer que ceux lĂ , les Biden, Cotton, Graham, les auteurs du ââ Hague Invasion Actââ et bien dâautres, semblent souffrir du mĂȘme type de psychose. Et, tout ceci nâoffusque en rien la bien pensance occidentale qui semble avoir intĂ©grĂ© et normalisĂ© ces comportements hautement pathologiques âŠ.Nous nageons en pleine dystopie, en pleine nĂ©gation et inversion des valeurs, ce sont des signes indiscutables de la dĂ©liquescence et de la dĂ©sintĂ©gration lente mais irrĂ©mĂ©diable dâun monde obsolĂšte dont la chute risque dâentraĂźner lâunivers vers de sombres, trĂšs sombres lendemainsâŠpour peu que subsistent âŠdes lendemainsâŠ.