đâđš Les âPaskudniksâ transpacifiques
PĂ©kin se prĂ©pare-t-il Ă la guerre ? Bien sĂ»r, il nâa pas le choix. Mais cette guerre nâest que celle que Washington semble dĂ©terminĂ© Ă provoquer. Les Chinois nâont pas de projet de ce genre.

đâđš Les âPaskudniksâ transpacifiques
Par Patrick Lawrence pour Consortium News, le 16 juin 2026
Je nâai jamais vraiment digĂ©rĂ© la façon dont Antony Blinken et Jake Sullivan, Ă qui Joe Biden avait confiĂ© la supervision de sa politique Ă©trangĂšre, ont complĂštement ratĂ© leur coup lors de leur premiĂšre rencontre avec leurs homologues chinois dans un hĂŽtel dâAnchorage. CâĂ©tait en mars 2021, quelques mois aprĂšs lâentrĂ©e en fonction de Biden Ă la Maison Blanche, et toutes les parties concernĂ©es savaient que cette rĂ©union allait prendre une importance capitale dâune maniĂšre ou dâune autre.
Et ce fut le cas : le secrĂ©taire dâĂtat et le conseiller Ă la sĂ©curitĂ© nationale de Biden, face Ă des responsables reprĂ©sentant une nation dont la puissance Ă©tait sur le point de dĂ©passer celle des Ătats-Unis, se sont permis de pointer du doigt des personnalitĂ©s telles que Wang Yi, aujourdâhui lâĂ©minent ministre des Affaires Ă©trangĂšres de PĂ©kin, pour leur donner des leçons de dĂ©mocratie, de droits de lâhomme, sur Hong Kong, la censure de la presse, les OuĂŻghours du Xinjiang et Dieu sait quoi dâautre encore.
Les Chinois assis de lâautre cĂŽtĂ© de la table, renonçant Ă leurs courtoisies habituelles, les ont brusquement fait taire. Rien nâa Ă©tĂ© conclu. La scĂšne a donnĂ© lieu Ă des images vidĂ©o saisissantes, alors que Blinken et Sullivan, stupĂ©faits, constataient quâun autre peuple â non occidental, qui plus est â ne cĂ©dait pas aux remontrances des hauts responsables de âla nation indispensableâ, pour reprendre la formule mĂ©morablement ridicule de Madeleine Albright.
Ce merveilleux terme yiddish dĂ©signant des rustres mĂ©prisables mâest immĂ©diatement venu Ă lâesprit. Quelle paire de paskudniks sans aucune finesse, me suis-je dit. Ils lisaient des scripts datĂ©s des annĂ©es â50.
Ils nâavaient pas la moindre idĂ©e de lâheure quâil Ă©tait sur lâhorloge de lâhistoire, pas la moindre intuition que le temps oĂč lâon pouvait intimider les Chinois pour les soumettre Ă©tait rĂ©volu depuis dĂ©jĂ bien, bien longtemps â pas le quart du dixiĂšme de la vague idĂ©e, pour ĂȘtre franc, que la RĂ©publique populaire Ă©tait dĂ©jĂ bien engagĂ©e dans le projet dâĂ©laboration dâun nouvel ordre mondial dont elle Ă©tait sur le point dâen devenir son plus influent champion.
Comment oublier le sketch Blinken-Sullivan en voyant le prĂ©sident Trump offrir au monde une variante 2026 de cette mĂȘme farce ? Lâhistoire a basculĂ© lorsque Donald J. Trump est arrivĂ© Ă PĂ©kin pour un sommet de deux jours avec Xi Jinping le mois dernier, comme je lâai Ă©crit ici alors. Le prĂ©sident chinois lâa pratiquement fait savoir Ă son visiteur.
Et que faisait Trumpster ? Tel lâenfant quâil est et restera, il sâest presque pĂąmĂ© Ă la vue des tapis rouges et des dĂ©monstrations de fastes destinĂ©s aux touristes, tandis que son avion rempli dâamis cupides courait aprĂšs les âaccordsâ.

Jâaurais pu mây attendre, et je suppose dâailleurs que câĂ©tait le cas, de la part de celui qui a rencontrĂ© Xi Ă Mar-a-Lago en avril 2017 â quelques mois seulement aprĂšs le dĂ©but de son premier mandat â et qui sâest imaginĂ© avoir transformĂ© les relations sino-amĂ©ricaines Ă lâavantage des Ătats-Unis aprĂšs avoir servi au dirigeant chinois âle plus beau morceau de gĂąteau au chocolat que vous ayez jamais vuâ.
On sâattendrait Ă un minimum de sĂ©rieux lorsque les soi-disant dirigeants amĂ©ricains et les cliques politiques du Beltway prĂ©tendant penser Ă la place de Washington se tournent vers lâautre cĂŽtĂ© du Pacifique, mais rien de tel ne sâest produit.
Ces individus ne saisissent ni la gravitĂ© ni les enjeux du moment, et ils ne lâont pas compris en Chine parce quâaveuglĂ©s par lâidĂ©ologie qui afflige tant dâAmĂ©ricains â comme lâont prouvĂ© Blinken et Sullivan, comme Trump lâa dĂ©montrĂ© lors de son premier mandat et le prouve Ă nouveau aujourdâhui. Le monde Ă©volue â parfois Ă une vitesse vertigineuse, semble-t-il â et les AmĂ©ricains chargĂ©s des relations extĂ©rieures du pays sâobstinent, comme ils le font depuis des dĂ©cennies, Ă prĂ©tendre quâil reste immobile.
Une vie consacrĂ©e au âpouvoir de nuireâ

Foreign Affairs a publiĂ© un article rĂ©vĂ©lateur, dans cette veine, dans son numĂ©ro de juillet-aoĂ»t intitulĂ© âLes failles du pouvoir chinoisâ. Le sous-titre rĂ©sume encore plus clairement le propos de lâauteur : âLes Ătats-Unis doivent se doter â et user â de leviers de pression contre PĂ©kinâ.
Ely Ratner, qui a servi au sein du ministĂšre de la DĂ©fense pendant les annĂ©es Biden, est un vautour sinophobe qui dĂ©plore la capacitĂ© insolente de la Chine Ă rĂ©sister aux assauts incessants de Washington et estime quâil est urgent dâidentifier et dâexploiter tous les recours possibles pour infliger un maximum de dommages Ă la RĂ©publique populaire.
âWashington devrait cibler les vulnĂ©rabilitĂ©s que ses instruments politiques peuvent manifestement affecterâ, Ă©crit Ratner.
Et câest parti.
Ratner, aujourdâhui directeur chez Marathon Initiative, un think tank qui se consacre avec une certaine nostalgie Ă âprĂ©server la prospĂ©ritĂ©, la sĂ©curitĂ© et le mode de vie dĂ©mocratique des Ătats-Unisâ â le mode de vie âdĂ©mocratiqueâ ? â prĂŽne toutes sortes de mesures pour saper la prospĂ©ritĂ© et la sĂ©curitĂ© de la Chine : redoubler les contrĂŽles Ă lâexportation de lâĂšre Biden sur les produits de haute technologie (puces Ă©lectroniques et autres), constituer une sorte de coalition pour ruiner les marchĂ©s dâexportation chinois, restreindre lâaccĂšs de la Chine au dollar amĂ©ricain, et recourir Ă des sanctions maritimes pour perturber les importations Ă©nergĂ©tiques de la Chine continentale.
Et ainsi de suite, avec une liste de propositions dĂ©libĂ©rĂ©ment destructrices toutes plus malveillantes les unes que les autres. Ely Ratner, disons-le, nâest pas un homme sympathique. Câest un paranoĂŻaque agressif. Son principe opĂ©rationnel sâinspire de Thomas Schelling, Ă©minent universitaire et combattant de longue date de la guerre froide (1921â2016), dont la cĂ©lĂšbre devise en la matiĂšre Ă©tait : âLe pouvoir de nuire, câest le pouvoir de nĂ©gociationâ.
Quand on lit les hypothĂšses de travail de Ratner, on comprend assez facilement pourquoi il se trompe lourdement. Voici son postulat de base :
âPĂ©kin a passĂ© des annĂ©es Ă identifier les points sur lesquels il peut exercer la plus forte pression sur Washington, puis sâest dotĂ© des moyens de le faire. Les Ătats-Unis nâĂ©taient pas prĂȘts Ă exploiter les prĂ©occupations qui empĂȘchent les dirigeants chinois de dormir la nuitâŠâ
Pardon ? La Chine nâa rien fait de tel. Bien consciente que son Ă©mergence marquerait un tournant historique dans lâĂ©quilibre mondial des pouvoirs, elle a passĂ© les 46 derniĂšres annĂ©es â si lâon prend comme date de rĂ©fĂ©rence le dĂ©but des rĂ©formes de Deng en 1980 â Ă tenter de persuader les Ătats-Unis des avantages mutuellement bĂ©nĂ©fiques dâune coexistence pacifique.
Xi nâa-t-il pas mis en garde Trump, lors de leur sommet de mi-mai contre le piĂšge de Thucydide â cette tendance dâune puissance Ă©tablie Ă entrer en guerre dĂšs quâelle est confrontĂ©e Ă une puissance montante ? Pour le dire plus clairement, le dirigeant chinois recommandait vivement Ă son homologue amĂ©ricain de ne pas prendre au sĂ©rieux ce quâil pourrait lire (en supposant gĂ©nĂ©reusement que Trump lise) dans Foreign Affairs.
Je pense en fait que les avertissements arrivent trop tard. Le piĂšge sâest refermĂ© sur les AmĂ©ricains. Il suffit dâobserver les efforts obsessionnels de Washington pour remilitariser le Japon et rĂ©engager les Sud-CorĂ©ens dans une nouvelle guerre froide quâil a, pour ainsi dire, officiellement dĂ©clarĂ©e. Lisez des gens comme Ely Ratner â et malheureusement, les Ely Ratner ne manquent pas, vivant aux crochets des entreprises dans les think tanks.
Ă quoi sâemploie Ratner, si ce nâest Ă attribuer aux Chinois les motivations et intentions malveillantes dâun empire en fin de parcours ? En termes psychiatriques, on appelle ça de la projection pure et dure.
Antony Blinken et Jake Sullivan Ă©taient tellement obnubilĂ©s par lâidĂ©ologie que toute rĂ©flexion leur Ă©tait inaccessible â ils nâen ressentaient dâailleurs aucun besoin. Sullivan dernier a mĂȘme un jour expliquĂ© quâil tirait ses principes de politique Ă©trangĂšre des westerns opposant les âbonsâ aux âmĂ©chantsâ regardĂ©s Ă lâadolescence.
Ratner et ses semblables sont des paskudniks de la plus pernicieuse espÚce. Ils prétendent réfléchir, mais cette prétention revient à faire passer leur inconscience pour de la réflexion. Et ces prétentions font office de pierres angulaires de la politique américaine dans le Pacifique.
VoilĂ pourquoi les Ătats-Unis accomplissent prĂ©cisĂ©ment ce que les cliques politiques redoutent le plus : ils sont en passe de perdre la partie. Ils gaspillent sans compter leurs forces intellectuelles, leurs ressources et leur argent Ă dĂ©velopper une monstrueuse machine de guerre, tandis que la RĂ©publique populaire travaille Ă lâĂ©dification dâun nouvel ordre mondial. Et comme je lâai laissĂ© entendre prĂ©cĂ©demment, il est grand temps, selon moi, de reconnaĂźtre que les Chinois se sont imposĂ©s comme les leaders de ce projet aux multiples facettes.
La Chine se prĂ©pare-t-elle Ă la guerre ? Bien sĂ»r : elle nâa pas le choix. Mais la guerre Ă laquelle elle se prĂ©pare nâest que celle que les Ătats-Unis semblent dĂ©terminĂ©s Ă provoquer. Les Chinois nâont pas de projets de ce genre.
Jâai trouvĂ© intĂ©ressant â et mĂȘme amusant â de consulter lâagenda officiel de Xi Jinping lorsque Trump lâa rencontrĂ© lors du sommet des 14 et 15 mai. Trois jours avant lâarrivĂ©e de Trump, Xi a reçu Emomali Rahmon, le prĂ©sident du Tadjikistan, en visite dâĂtat. Quatre jours aprĂšs le dĂ©part de Trump, Vladimir Poutine est arrivĂ© pour un sommet de deux jours â le 25e voyage du prĂ©sident russe Ă PĂ©kin.
Puis Xi sâest envolĂ© la semaine derniĂšre pour Pyongyang pour passer deux jours avec Kim Jong-un, le dirigeant nord-corĂ©en. CâĂ©tait le premier voyage Ă lâĂ©tranger de Xi cette annĂ©e et son premier en CorĂ©e du Nord en sept ans.
Câest Ă mon sens la forme la plus subtile de diplomatie â la chronologie comme art de gouvernance. Et sa signification saute aux yeux : les Chinois sâaffairent Ă construire de nouvelles structures, et doivent entre-temps gĂ©rer leurs relations avec les anciennes, celles des pays qui ne bĂątissent plus, trop absorbĂ©s par leurs pratiques de sabotage, dâentrave, de provocation, de blocage et de destruction.
Traduit par Spirit of Free Speech
* Patrick Lawrence, correspondant Ă lâĂ©tranger depuis de nombreuses annĂ©es, principalement pour lâInternational Herald Tribune, est chroniqueur, essayiste, confĂ©rencier et auteur, dont lâouvrage le plus rĂ©cent est Journalists and Their Shadows, disponible chez Clarity Press . Parmi ses autres ouvrages figure Time No Longer: Americans After the American Century. Son compte Twitter, thefloutist, a Ă©tĂ© rĂ©activĂ© aprĂšs des annĂ©es de censure.
https://consortiumnews.com/2026/06/16/patrick-lawrence-trans-pacific-paskudniks/

