đâđš Lettre ouverte de Jeffrey Sachs Ă Friedrich Merz : âLa sĂ©curitĂ© europĂ©enne inclut la Russieâ
La responsabilitĂ© de lâAllemagne en matiĂšre de sĂ©curitĂ© europĂ©enne ne saurait ĂȘtre exercĂ©e Ă coups de slogans, de mĂ©moire sĂ©lective ou de banalisation permanente du discours belliciste.

đâđš Lettre ouverte de Jeffrey Sachs Ă Friedrich Merz : âLa sĂ©curitĂ© europĂ©enne inclut la Russieâ
Par Jeffrey D. Sachs au Berliner Zeitung, le 19 décembre 2025
Dans une lettre ouverte publiĂ©e dans le Berliner Zeitung, lâauteur rappelle au chancelier allemand que la paix en Ukraine ne peut ĂȘtre obtenue sans tenir compte des prĂ©occupations sĂ©curitaires de la Russie.
Monsieur le Chancelier,
Vous avez Ă©voquĂ© Ă plusieurs reprises la responsabilitĂ© de lâAllemagne en matiĂšre de sĂ©curitĂ© europĂ©enne. Cette responsabilitĂ© ne saurait ĂȘtre exercĂ©e Ă coups de slogans, de mĂ©moire sĂ©lective ou de banalisation permanente du discours belliqueux.
Les garanties de sĂ©curitĂ© ne sont pas des concepts Ă sens unique. Elles fonctionnent selon un principe de rĂ©ciprocitĂ©. Ce nâest pas un argument pro-russe ou pro-amĂ©ricain, mais un principe fondamental de la sĂ©curitĂ© europĂ©enne, explicitement inscrit dans lâActe final dâHelsinki, dans le cadre de lâOSCE et des dĂ©cennies de diplomatie dâaprĂšs-guerre.
LâAllemagne a le devoir dâaborder le sujet avec sĂ©rieux et honnĂȘtetĂ© historique. Ă cet Ă©gard, les discours et choix politiques rĂ©cents sâavĂšrent dangereusement lacunaires.
Depuis 1990, les principales prĂ©occupations de la Russie en matiĂšre de sĂ©curitĂ© ont Ă©tĂ© Ă plusieurs reprises rejetĂ©es, minimisĂ©es ou ouvertement violĂ©es, souvent avec lâimplication active ou le consentement de lâAllemagne. Ce bilan ne peut ĂȘtre occultĂ© si lâon veut mettre fin Ă la guerre en Ukraine, et il ne peut ĂȘtre ignorĂ© si lâEurope entend Ă©viter de sâenfermer dans un Ă©tat de confrontation permanent.
Ă la fin de la guerre froide, lâAllemagne a multipliĂ© les garanties explicites et formelles auprĂšs des dirigeants soviĂ©tiques, puis russes, promettant que lâOTAN ne sâĂ©tendrait pas vers lâest. Ces assurances ont Ă©tĂ© Ă©noncĂ©es dans le contexte de la rĂ©unification allemande. Ce fut trĂšs profitable Ă lâAllemagne. La rĂ©unification de votre pays â avec adhĂ©sion Ă lâOTAN â nâa Ă©tĂ© possible quâavec la bĂ©nĂ©diction soviĂ©tique, sur la base de ces garanties. PrĂ©tendre plus tard quâelles nâont jamais comptĂ©, ou prĂ©tendre quâelles nâĂ©taient que des propos informels, nâest pas sĂ©rieux. Câest du rĂ©visionnisme historique.

En 1999, lâAllemagne a pris part au bombardement de la Serbie par lâOTAN, la premiĂšre guerre majeure menĂ©e par lâAlliance atlantique sans lâaval du Conseil de sĂ©curitĂ© de lâONU. LâopĂ©ration nâĂ©tait pas dĂ©fensive, et a fondamentalement modifiĂ© lâordre sĂ©curitaire de lâaprĂšs-guerre froide. Il sâagissait dâune intervention sans prĂ©cĂ©dent qui a fondamentalement modifiĂ© lâordre sĂ©curitaire de lâaprĂšs-guerre froide. Pour la Russie, la Serbie nâĂ©tait pas une abstraction. Le message Ă©tait sans Ă©quivoque : lâOTAN Ă©tait prĂȘte Ă recourir Ă la force hors de son pĂ©rimĂštre dâaction, sans lâapprobation de lâONU et au mĂ©pris des objections russes.
En 2002, les Ătats-Unis se sont retirĂ©s unilatĂ©ralement du traitĂ© sur les missiles antibalistiques, qui constituait une pierre angulaire de la stabilitĂ© stratĂ©gique depuis trois dĂ©cennies. LâAllemagne nâa soulevĂ© aucune objection. Pourtant, la dĂ©gradation du dispositif de contrĂŽle des armements ne sâest pas produite dans le vide. Les systĂšmes de dĂ©fense antimissile dĂ©ployĂ©s plus prĂšs des frontiĂšres russes ont Ă©tĂ© perçus Ă juste titre par la Russie comme un facteur dâinstabilitĂ©. Rejeter ces prĂ©occupations, les qualifier de paranoĂŻa, relevait de la propagande politique, non de la diplomatie Ă©clairĂ©e.
En 2008, lâAllemagne a reconnu lâindĂ©pendance du Kosovo, malgrĂ© les avertissements explicites selon lesquels cette dĂ©cision porterait atteinte au principe dâintĂ©gritĂ© territoriale et crĂ©erait une dangereuse jurisprudence. Une fois de plus, les objections de la Russie ont Ă©tĂ© classĂ©es comme Ă©tant de mauvaise foi sans prendre en compte les prĂ©occupations stratĂ©giques sous-jacentes.
Les pressions constantes en faveur dâune expansion de lâOTAN Ă lâUkraine et Ă la GĂ©orgie, officiellement annoncĂ©es lors du sommet de Bucarest en 2008, ont passĂ© les bornes, malgrĂ© les protestations vĂ©hĂ©mentes, limpides, cohĂ©rentes et rĂ©pĂ©tĂ©es de Moscou depuis des annĂ©es. Lorsquâune grande puissance formule et rĂ©itĂšre une position sĂ©curitaire fondamentale pendant des dĂ©cennies, lâignorer ne relĂšve plus de la diplomatie. Câest de facto une provocation.

Le rĂŽle de lâAllemagne en Ukraine depuis 2014 est particuliĂšrement inquiĂ©tant. Avec Paris et Varsovie, Berlin a nĂ©gociĂ© lâaccord du 21 fĂ©vrier 2014 entre le prĂ©sident Viktor Ianoukovitch et lâopposition, un accord censĂ© mettre fin aux violences et prĂ©server lâordre constitutionnel. En quelques heures, cet accord sâest Ă©vaporĂ©. Le pays a connu un violent coup dâĂtat.
Un nouveau gouvernement a Ă©mergĂ© par des moyens extra-constitutionnels. LâAllemagne a immĂ©diatement reconnu et soutenu le nouveau rĂ©gime.
LâAllemagne a trahi lâaccord en toute impunitĂ©. Lâaccord de Minsk II, conclu en 2015, se voulait la solution corrective, un cadre nĂ©gociĂ© pour faire cesser la guerre dans lâest de lâUkraine. LâAllemagne a de nouveau fourni des garanties.

Pourtant, pendant sept ans, lâUkraine nâa pas mis en Ćuvre les accords de Minsk II. Kiev a mĂȘme ouvertement bafouĂ© ses dispositions politiques.
LâAllemagne ne les a pas appliquĂ©es non plus. Dâanciens dirigeants allemands et europĂ©ens ont depuis reconnu que Minsk sâapparentait moins Ă un plan de paix quâĂ une mesure palliative. Cet aveu devrait nous faire rĂ©flĂ©chir.
Câest pourquoi les appels Ă sâarmer jusquâaux dents, Ă user dâune rhĂ©torique toujours plus agressive et Ă exprimer en permanence une âdĂ©terminationâ sans faille manquent de crĂ©dibilitĂ©. Ils poussent lâEurope Ă oublier son histoire rĂ©cente pour justifier la perspective dâune confrontation permanente.
Plus de propagande. Plus de discours infantilisants destinĂ©s au citoyen. Les EuropĂ©ens sont parfaitement aptes Ă comprendre que les enjeux de sĂ©curitĂ© sont rĂ©els, que la politique de lâOTAN aura des consĂ©quences et que faire semblant dâignorer les prĂ©occupations de la Russie en matiĂšre de sĂ©curitĂ© ne ramĂšnera pas la paix.
La sécurité est indivisible.
La sĂ©curitĂ© europĂ©enne est indivisible. Ce principe signifie quâaucun pays ne peut accroĂźtre sa sĂ©curitĂ© au dĂ©triment dâun autre sans engendrer dâinstabilitĂ©. Il signifie aussi en quoi la diplomatie peut servir dâautres intĂ©rĂȘts que lâapaisement, et que dĂ©fendre la vĂ©ritĂ© historique nâest pas une trahison.
LâAllemagne lâavait bien compris autrefois. LâOstpolitik nâĂ©tait pas une faiblesse, mais une maturitĂ© stratĂ©gique. Elle Ă©tait consciente que la stabilitĂ© de lâEurope dĂ©pendait de lâengagement, du contrĂŽle des armements, des Ă©changes Ă©conomiques et du respect des intĂ©rĂȘts lĂ©gitimes de la Russie en matiĂšre de sĂ©curitĂ©.
Aujourdâhui, cette maturitĂ© fait Ă nouveau dĂ©faut Ă lâAllemagne. ArrĂȘtons de parler comme si la guerre Ă©tait inĂ©vitable ou vertueuse. ArrĂȘtez de dĂ©lĂ©guer la stratĂ©gie aux rĂ©unions de lâOTAN. Engagez-vous sĂ©rieusement en diplomatie, en toute sincĂ©ritĂ©, pour reconstruire une architecture de sĂ©curitĂ© europĂ©enne qui inclut la Russie plutĂŽt que de lâexclure, et non comme un simple exercice de relations publiques.
Une nouvelle architecture de sĂ©curitĂ© europĂ©enne doit commencer par la clartĂ© et la retenue. Elle nĂ©cessite tout dâabord la fin sans Ă©quivoque de lâĂ©largissement de lâOTAN vers lâest, en direction de lâUkraine, de la GĂ©orgie et de tout autre Ătat situĂ© le long des frontiĂšres de la Russie.
Lâexpansion de lâOTAN nâĂ©tait pas le corollaire inĂ©vitable de lâordre post-guerre froide ; il sâagissait dâun choix politique, pris en violation des assurances solennelles donnĂ©es en 1990, et poursuivi malgrĂ© les avertissements rĂ©pĂ©tĂ©s selon lesquels il risquait de dĂ©stabiliser lâEurope.
La sĂ©curitĂ© en Ukraine ne viendra pas du dĂ©ploiement de troupes allemandes, françaises ou dâautres troupes europĂ©ennes, qui ne ferait quâaccentuer les divisions et prolonger le conflit. Elle viendra de la neutralitĂ©, soutenue par des garanties internationales fiables.

Les archives historiques sont sans Ă©quivoque : ni lâUnion soviĂ©tique ni la FĂ©dĂ©ration de Russie nâont violĂ© la souverainetĂ© des Ătats neutres dans lâordre dâaprĂšs-guerre, quâil sâagisse de la Finlande, de lâAutriche, de la SuĂšde, de la Suisse ou dâautres pays. La neutralitĂ© a fonctionnĂ© parce quâelle rĂ©pondait aux prĂ©occupations lĂ©gitimes de toutes les parties en matiĂšre de sĂ©curitĂ©. Rien ne permet de soutenir quâelle ne pourrait pas fonctionner Ă nouveau.
Ensuite, la stabilitĂ© nĂ©cessite la dĂ©militarisation et la rĂ©ciprocitĂ©. Les forces russes doivent ĂȘtre maintenues Ă bonne distance des frontiĂšres de lâOTAN et les forces de lâOTAN, y compris les installations de missiles, doivent ĂȘtre Ă©loignĂ©es des frontiĂšres de la Russie. La sĂ©curitĂ© est indivisible et ne saurait ĂȘtre unilatĂ©rale. Les rĂ©gions frontaliĂšres doivent ĂȘtre dĂ©militarisĂ©es dans le cadre dâaccords clairement dĂ©finis, et non saturĂ©es dâarmes Ă outrance.
Les sanctions doivent ĂȘtre levĂ©es dans le cadre dâun rĂšglement nĂ©gociĂ©, car elles nâont pas rĂ©ussi Ă ramener la paix et ont gravement nui Ă lâĂ©conomie europĂ©enne.
LâAllemagne, en particulier, ne devrait pas cautionner la confiscation abusive des actifs de lâĂtat russe, qui constitue une violation flagrante du droit international et Ă©branle la confiance dans le systĂšme financier mondial. Relancer lâindustrie allemande grĂące Ă des Ă©changes commerciaux lĂ©gaux et nĂ©gociĂ©s avec la Russie ne signifie pas capituler. Câest du rĂ©alisme Ă©conomique. LâEurope se doit de prĂ©server sa base productive, plutĂŽt que de la dĂ©truire au nom dâune prĂ©tendue posture morale.
Enfin, lâEurope doit revenir aux fondements institutionnels de sa propre sĂ©curitĂ©. Câest lâOSCE, et non lâOTAN, qui doit dĂ©sormais constituer le forum central pour la sĂ©curitĂ© europĂ©enne, la restauration de la confiance et le contrĂŽle des armements. Câest prĂ©cisĂ©ment ce que signifie lâautonomie stratĂ©gique de lâEurope : un ordre de sĂ©curitĂ© europĂ©en conçu dans lâintĂ©rĂȘt de lâEurope, et non une subordination permanente Ă lâexpansionnisme de lâOTAN.
La France pourrait, à juste titre, étendre sa dissuasion nucléaire en tant que parapluie de sécurité européen, mais uniquement dans une posture strictement défensive, sans systÚmes déployés dans des zones frontaliÚres menaçant la Russie.
LâEurope doit de toute urgence faire pression pour un retour au cadre de lâINF et engager des nĂ©gociations globales sur le contrĂŽle des armes nuclĂ©aires stratĂ©giques impliquant les Ătats-Unis, la Russie et, Ă terme, la Chine.
Plus important encore, monsieur le chancelier Merz, familiarisez-vous avec lâhistoire â et faites preuve dâhonnĂȘtetĂ© intellectuelle. Sans honnĂȘtetĂ©, pas de confiance. Sans confiance, pas de sĂ©curitĂ©. Et sans diplomatie, lâEurope risque de reproduire les catastrophes dont elle prĂ©tend avoir tirĂ© les enseignements.
Lâhistoire jugera de ce que lâAllemagne choisit de retenir, et de ce quâelle choisit dâoublier. Que lâAllemagne opte enfin pour la diplomatie, la paix et honore ses engagements.
Respectueusement,
Jeffrey D. Sachs, professeur Ă lâuniversitĂ© Columbia.
Traduit par Spirit of Free Speech
* Jeffrey D. Sachs est professeur dâuniversitĂ© et directeur du Centre pour le dĂ©veloppement durable Ă lâuniversitĂ© Columbia, oĂč il a dirigĂ© lâInstitut de la Terre de 2002 Ă 2016. Il est Ă©galement prĂ©sident du RĂ©seau des solutions de dĂ©veloppement durable des Nations unies et commissaire de la Commission des Nations unies sur le haut dĂ©bit pour le dĂ©veloppement.
Cet article est tirĂ© du Berliner Zeitung et a Ă©tĂ© mis Ă disposition pour republication par lâauteur.
https://consortiumnews.com/2025/12/19/jeffrey-sachs-european-security-includes-russia/


Mr Sachs s'adresse Ă un type qui nâest allemand que de nom. Tous les 'leaders' actuels en Occident ont Ă©tĂ© formĂ©s pour devenir apatrides et totalement Ă©trangers aux valeurs qui ont fait leur histoire. Macron est le prototype mĂȘme, tout comme Merz de cette faillite de lâeurope. Câest voulu.
Ce qui fait que toutes les dĂ©cisions farfelues prises en petit comitĂ© par ce petit club, sont Ă©trangĂšres aux aspirations de leurs peuples. Pas dâĂ©lections, pas de rĂ©fĂ©rendum, pas de discussions. Un Empire fantaisiste et illĂ©gal qui a pour ennemi sa propre population quâil qualifie avec morgue de 'populisme'.
Autant écrire une lettre ouverte au chancelier Palpatine de Star Wars...
https://youtu.be/GbyXNj2P9KE?si=JnbaHzBQeZWljpZW
Pour ceux qui comprennent lâanglais et qui sâintĂ©ressent aux positions Ă©clairĂ©es du professeur Sachs, rĂ©guliĂšrement invitĂ© Ă sâexprimer par Glen Diesen.