đâđš L'hyper-impĂ©rialisme
L'Occident est en danger, mais pas à cause des politiques sociales-démocrates : il est en danger en raison de son incapacité à faire face à sa lente disparition en tant que bloc dominant le monde.

đâđš L'hyper-impĂ©rialisme
Par Vijay Prashad, le 29 janvier 2024
L'Occident est incapable d'accepter sa lente disparition en tant que bloc dominant dans le monde.
âL'Occident est en dangerâ, a averti le nouveau prĂ©sident argentin, Javier Milei, lors de la rĂ©union du Forum Ă©conomique mondial (WEF) qui s'est tenue cette annĂ©e Ă Davos, en Suisse.
Dans son style dangereusement sĂ©duisant, Milei a accusĂ© le âcollectivismeâ - c'est-Ă -dire la protection sociale, les impĂŽts et l'Ătat - d'ĂȘtre la âcause premiĂšreâ des problĂšmes du monde, qui conduisent Ă un appauvrissement gĂ©nĂ©ralisĂ©.
La seule façon d'avancer, a dĂ©clarĂ© M. Milei, est de passer par âla libre entreprise, le capitalisme et la libertĂ© financiĂšreâ. Le discours de Milei marque un retour Ă l'orthodoxie de Milton Friedman et des Chicago Boys, qui ont mis en avant une idĂ©ologie de cannibalisme social comme fondement de leur programme nĂ©olibĂ©ral.
Depuis les annĂ©es 1970, cette politique de la terre brĂ»lĂ©e a dĂ©vastĂ© une grande partie du Sud par le biais des programmes d'ajustement structurel du Fonds monĂ©taire international. Elle a Ă©galement créé des dĂ©serts industriels en Occident (ce que Donald Trump, dans son discours d'investiture en 2017, a appelĂ© le âcarnage amĂ©ricainâ).
C'est lĂ que rĂ©side la logique dĂ©routante de l'extrĂȘme droite : d'une part, appeler la classe des milliardaires Ă dominer la sociĂ©tĂ© pour servir ses intĂ©rĂȘts (ce qui produit le carnage social) et, d'autre part, inciter les victimes de ce carnage Ă lutter contre les politiques en leur faveur.
Milei a raison dans son jugement global : l'Occident est en danger, non pas à cause des politiques sociales-démocrates, il est en danger en raison de son incapacité à faire face à sa lente disparition en tant que bloc dominant le monde.
Tricontinental : Institute for Social Research et Global South Insights (GSI) publient deux textes majeurs sur l'Ă©volution du paysage mondial : une Ă©tude de rĂ©fĂ©rence, âHyper-ImpĂ©rialisme : Une nouvelle Ă©tape dangereuse et dĂ©cadenteâ, et notre 72e dossier, âLe bouleversement de l'ordre mondialâ (le dossier est un rĂ©sumĂ© de l'Ă©tude, je m'y rĂ©fĂ©rerai donc comme s'il s'agissait d'un seul et mĂȘme texte).
Tricontinental estime qu'il s'agit de la déclaration théorique la plus importante que l'institut ait faite au cours de ses huit années d'existence.
Dans âL'hyper-impĂ©rialismeâ et âLe bouleversement de l'ordre mondialâ, nous soulevons quatre points importants :
PremiĂšrement, grĂące Ă une analyse approfondie des concepts de Nord et de Sud, nous montrons que le premier fonctionne comme un bloc, tandis que le second n'est qu'un groupement informel.
Le Nord global est dirigĂ© par les Ătats-Unis, qui ont créé plusieurs instruments pour Ă©tendre leur autoritĂ© sur les autres pays du bloc (dont beaucoup sont des puissances coloniales historiques et des sociĂ©tĂ©s coloniales de peuplement).
Ces plates-formes comprennent l'alliance du Renseignement Five Eyes (initialement créée en 1941 entre les Ătats-Unis et le Royaume-Uni, dont le rĂ©seau s'est aujourd'hui Ă©tendu Ă Fourteen Eyes), l'Organisation du traitĂ© de l'Atlantique Nord (OTAN, créée en 1949) et le Groupe des Sept (G7, créé en 1974).
GrĂące Ă ces formations (entre autres), les Ătats-Unis et leurs alliĂ©s politiques du Nord sont en mesure d'exercer leur autoritĂ© sur leurs propres territoires et sur les pays du Sud.
En revanche, les pays du Sud sont historiquement bien moins organisés, avec des alliances et des liens plus souples autour d'affiliations régionales et politiques.
Le Sud ne dispose ni d'un pÎle politique, ni d'un projet idéologique.
L'analyse des textes est détaillée et s'appuie sur des bases de données publiques et des bases de données créées par le Global South Insights (GSI). En définitive, il n'existe qu'un seul systÚme mondial géré dangereusement par un bloc impérialiste.
On ne parle pas d'impérialismes multiples, ni de conflits inter-impérialistes.
DeuxiÚmement, les plateformes du Nord global exercent leur pouvoir sur le systÚme mondial à travers un certain nombre de vecteurs (militaire, financier, économique, social, culturel) et une série d'instruments (OTAN, Fonds monétaire international, systÚmes d'information).
Avec le déclin progressif du contrÎle du Nord sur le systÚme financier international, les matiÚres premiÚres, la technologie et la science, ce bloc exerce principalement son pouvoir par la force militaire et la gestion de l'information.
Dans ces textes, nous ne revenons pas sur la question de l'information, que nous l'ayons déjà abordée et reprise dans une étude sur la souveraineté numérique.
Nous montrons que le bloc dirigĂ© par les Ătats-Unis reprĂ©sente 74,3 % des dĂ©penses militaires mondiales, et que les Ătats-Unis dĂ©pensent 12,6 fois plus que la moyenne mondiale par habitant (IsraĂ«l, deuxiĂšme pays aprĂšs les Ătats-Unis, dĂ©pense 7,2 fois plus que la moyenne mondiale par habitant).
Pour mettre ces chiffres en perspective, la Chine reprĂ©sente 10 % des dĂ©penses militaires mondiales et ses dĂ©penses militaires par habitant sont 22 fois infĂ©rieures Ă celles des Ătats-Unis.
Ces dépenses militaires considérables ne sont pas anodines. Non seulement elles se font au détriment des dépenses sociales, mais la puissance militaire du Nord global est utilisée pour menacer et intimider certains pays et, en cas de désobéissance, pour les punir du feu de l'enfer et de la colÚre.
Rien qu'en 2022, ces nations impérialistes ont procédé à 317 déploiements de leurs forces militaires dans des pays du Sud.
Le plus grand nombre de ces opĂ©rations (31) a Ă©tĂ© effectuĂ© au Mali, un pays qui aspire fortement Ă la souverainetĂ© et fut le premier des Ătats du Sahel Ă organiser des coups d'Ătat soutenus par le peuple (2020 et 2021) et Ă Ă©jecter l'armĂ©e française de son territoire (2022).
[Cf : Maliâs Break with France Shows Cracks in Atlantic Alliance [La rupture du Mali avec la France montre les fissures de l'Alliance atlantique].
Entre 1776 et 2019, les Ătats-Unis ont menĂ© au moins 392 interventions dans le monde, dont la moitiĂ© entre 1950 et 2019.
Ce chiffre inclut la terrible guerre illégale contre l'Irak en 2003 (lors du Forum économique mondial de cette année, le Premier ministre irakien Mohammed Shia' al-Sudani a exigé que les troupes du Nord global quittent l'Irak).
Ces dĂ©penses militaires considĂ©rables de la part des pays du Nord, les Ătats-Unis en tĂȘte, reflĂštent la militarisation de leur politique Ă©trangĂšre.
L'un des aspects les moins remarquĂ©s de cette militarisation est le dĂ©veloppement, tant aux Ătats-Unis qu'au Royaume-Uni, d'une thĂ©orie de la âdiplomatie de dĂ©fenseâ (comme l'indique la âStrategic Defence Reviewâ du ministĂšre britannique de la dĂ©fense de 1998).
Aux Ătats-Unis, les stratĂšges utilisent l'acronyme DIME pour dĂ©signer les sources de la capacitĂ© nationale (diplomatie, information, armĂ©e et Ă©conomie).
L'annĂ©e derniĂšre, l'Union europĂ©enne et l'OTAN - les institutions au cĆur du Nord global - se sont engagĂ©es conjointement Ă
âmobiliser l'ensemble des moyens dont nous disposons, qu'ils soient politiques, Ă©conomiques ou militaires, pour poursuivre nos objectifs communs au profit de notre milliard de citoyensâ.
Au cas oĂč vous ne l'auriez pas compris, ce pouvoir - principalement le pouvoir militaire et la diplomatie militaire - n'est pas au service de l'humanitĂ©, mais au service de leurs seuls âcitoyensâ.
TroisiĂšmement, la partie IV de notre Ă©tude sur l'hyper-impĂ©rialisme s'intitule âL'Occident en dĂ©clinâ et examine les preuves de cette tendance d'un point de vue qui rejette l'alarmisme de Milei selon lequel âl'Occident est en dangerâ.
Les faits montrent que depuis le début de la TroisiÚme grande dépression, le Nord global a lutté pour maintenir son contrÎle sur l'économie mondiale : ses moyens - les monopoles sur la technologie et les matiÚres premiÚres, ainsi que la domination sur les investissements directs étrangers - se sont fondamentalement érodés.
Lorsque la Chine a dĂ©passĂ© les Ătats-Unis dans la production industrielle mondiale en 2004, les Ătats-Unis ont perdu le monopole de la production (en 2022, la Chine dĂ©tenait une part de 25,7 % contre 9,7 % pour les Ătats-Unis).
Sachant que les Ătats-Unis dĂ©pendent dĂ©sormais d'importations nettes de capitaux Ă grande Ă©chelle, qui ont atteint 1 000 milliards de dollars en 2022, ils n'ont guĂšre de possibilitĂ©s internes d'offrir des avantages Ă©conomiques Ă leurs alliĂ©s du Nord ou du Sud.
Les dĂ©tenteurs de capitaux aux Ătats-Unis ont dĂ©tournĂ© leurs profits du TrĂ©sor public, crĂ©ant ainsi les conditions Ă©conomiques du carnage social qui frappe le pays.
Les anciennes coalitions politiques ancrĂ©es autour des deux partis aux Ătats-Unis sont en mutation, sans espace au sein du systĂšme politique amĂ©ricain pour dĂ©velopper un projet politique visant Ă exercer l'hĂ©gĂ©monie sur l'Ă©conomie mondiale par le biais de la lĂ©gitimitĂ© et du consentement.
C'est pourquoi le Nord global pilotĂ© par les Ătats-Unis a recours Ă la force et Ă l'intimidation, dĂ©veloppant un dispositif militaire imposant en augmentant sa propre dette publique (puisqu'il n'y a pas de consensus national pour consacrer ces emprunts Ă la construction de l'infrastructure et de la base productive du pays).
L'origine de la Nouvelle guerre froide imposĂ©e par les Ătats-Unis Ă la Chine vient de ce que la Chine a dĂ©passĂ© les Ătats-Unis en termes de formation nette de capital fixe, alors que les Ătats-Unis ont connu un dĂ©clin progressif.
La Chine a Ă©tĂ© chaque annĂ©e depuis 1992 exportatrice nette de capitaux, et ce surplus de capital accumulĂ© a permis de financer des projets internationaux tels que la âBelt and Road Initiativeâ, lancĂ©e il y a maintenant 10 ans.
QuatriÚmement, nous analysons l'émergence de nouvelles organisations ancrées dans le Sud, telles que la Shanghai Cooperation Organisation (2001), les BRICS10 (2009) et le Group of Friends in Defence of the UN Charter (2021).
Ces plateformes interrégionales n'en sont qu'à un stade embryonnaire, mais elles témoignent de l'essor d'un nouveau régionalisme et d'un nouveau multilatéralisme. Bien que ces formations ne cherchent pas à fonctionner en bloc pour contrer le bloc du Nord, elles reflÚtent ce que nous avons précédemment appelé une "nouvelle tendance" dans le Sud.
Cette nouvelle tendance n'est ni anti-impérialiste ni anticapitaliste, plutÎt déterminée par quatre vecteurs principaux :
Le multilatéralisme et le régionalisme, centrés sur la création de plateformes de coopération ancrées dans le Sud.
Une nouvelle modernisation centrée sur la construction d'économies régionales et continentales recourant aux monnaies locales au lieu du dollar pour le commerce et les réserves.
La souveraineté, qui créerait des barriÚres à l'intervention occidentale. Cela inclut les engagements militaires et le colonialisme numérique, qui facilitent tous deux les interventions des services de renseignement américains.
Les réparations, qui impliqueraient une négociation collective pour compenser les piÚges de la dette centenaire de l'Occident et l'abus du bilan carbone excédentaire, ainsi que son héritage colonialiste de bien plus longue durée.
L'analyse de ces textes va bien au-delà du simple constat et fournit une évaluation historique et matérialiste de nos crises actuelles.
Les documents Ă©laborĂ©s par les institutions du Nord global, tels que le rapport du âGlobal Risksâ du Forum Ă©conomique mondial pour 2024, dressent une liste des dangers auxquels nous sommes confrontĂ©s (catastrophe climatique, fracture sociale, rĂ©cession Ă©conomique), mais ne peuvent fournir la moindre explication Ă leur sujet.
Nous pensons que notre approche fournit une théorie permettant de comprendre ces dangers comme étant le résultat du systÚme mondial géré par le bloc hyper-impérialiste.
En rĂ©flĂ©chissant Ă ces textes, j'ai repensĂ© Ă l'Ćuvre du poĂšte irakien Buland al-Haydari (1926-1996). Lorsque tout semblait vain, al-Haydari Ă©crivait que âle soleil ne se lĂšvera pasâ et qu'âau fond de la maison, les pas de mes enfants, dĂ©jĂ morts, sont rĂ©duits au silenceâ.
Mais mĂȘme Ă cette Ă©poque, lorsque nous ân'avions pas l'Ă©lectricitĂ©â, il reste de l'espoir. Sa civilisation se noie, mais âtu es arrivĂ© Ă la rameâ, chante-t-il. âTelle est l'histoire de notre hier, et son goĂ»t est amerâ, conclut-il, âtelle est notre lente marche, la procession de notre dignitĂ© : notre seul bien jusqu'Ă l'heure oĂč surgira, enfin, une allure de libertĂ©â.
Cette aspiration marque un classique du poĂšte iranien Forough Farrokhzad (1934-1967), âQuelqu'un qui ne ressemble Ă personneâ (1966) :
J'ai rĂȘvĂ© que quelqu'un venait.
J'ai rĂȘvĂ© d'une Ă©toile rouge,
et que mes yeux se froncent
que mes chaussures battent la semelle
que je devienne aveugle
si je mens.
J'ai rĂȘvĂ© de cette Ă©toile rouge
alors que je ne dormais pas.
Quelqu'un arrive,
quelqu'un arrive
quelqu'un de meilleur.
* Vijay Prashad est un historien, éditeur et journaliste indien. Il est chargé d'écriture et correspondant en chef de Globetrotter. Il est éditeur de LeftWord Books et directeur de Tricontinental : Institute for Social Research. Il est senior non-resident fellow au Chongyang Institute for Financial Studies, Renmin University of China. Il a écrit plus de 20 livres, dont The Darker Nations et The Poorer Nations. Ses derniers ouvrages sont Struggle Makes Us Human : Learning from Movements for Socialism et, avec Noam Chomsky, The Withdrawal : Iraq, Libya, Afghanistan and the Fragility of U.S. Power.
Cet article est tiré de Tricontinental : Institute for Social Research.
Les opinions exprimées dans cet article peuvent ou non refléter celles de Consortium News.





