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Si vous pensiez que les deux derniÚres décennies ont été violentes, chaotiques et destructrices, accrochez-vous : le pire est presque certainement à venir.

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mars 30, 2024
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Le président Joe Biden & le discours annonçant les subventions CHIPS et Science Act à Intel pour accroßtre la production américaine de semi-conducteurs, mercredi 20 mars 2024, sur le campus Intel Ocotillo à Chandler, en Arizona. (Photo officielle de la Maison Blanche par Adam Schultz)

👁‍🗹 L’imperium, ou la chronique d’une mort annoncĂ©e

Par Patrick Lawrence pour ScheerPost, le 29 mars 2024


Je viens de lire un article remarquable dans le Seattle Times, remarquable par sa franchise nihiliste. Le titre de l'article de Ron Judd publiĂ© en aoĂ»t 2021 dans le Pacific NW Magazine du Times donne un bon aperçu du point de vue de l'auteur : “Le dĂ©clin de la civilisation amĂ©ricaine”. Et le sous-titre : “La mauvaise tĂ©lĂ©vision n'a jamais Ă©tĂ© aussi prĂ©sente, et elle nous rend gros, paresseux, Ă©goĂŻstes et stupides”.

Les nouvelles semblent parfois voyager lentement dans ces contrées, mais qu'à cela ne tienne. Si les observations de M. Judd étaient percutantes il y a trois ans, elles ont aujourd'hui la force gravitationnelle de Jupiter. La thÚse de Judd est la suivante :

“Au vu de l'Ă©tat actuel de dysfonctionnement national, de guerre culturelle et de psychose publique - plus d'informations Ă  ce sujet aprĂšs quelques messages publicitaires vous incitant Ă  demander Ă  votre mĂ©decin de vous prescrire un nouveau mĂ©dicament miracle, le Byxfliptaz - il est indĂ©niable que l'AmĂ©ricain lambda est dotĂ© aujourd'hui de toutes les facultĂ©s mentales d'une salade Jell-O laissĂ©e trop longtemps au soleil lors d'un pique-nique au mois d'aoĂ»t dans le parc Marymoor.”

L'heure ne semble pas ĂȘtre Ă  la mauvaise tĂ©lĂ©vision ou aux cerveaux en dĂ©liquescence. En raison d'une succession rapide d'Ă©vĂ©nements, dont aucun en apparence n'est liĂ© Ă  un autre, l'effondrement des sept dĂ©cennies d'hĂ©gĂ©monie de l'AmĂ©rique s'accĂ©lĂšre de façon spectaculaire. Certains observateurs avisĂ©s pensent aujourd'hui que “l'ordre international fondĂ© sur des rĂšgles”, comme les cliques politiques appellent au rayonnement de la puissance amĂ©ricaine, est d'ores et dĂ©jĂ  rĂ©volu. Je suppose qu'il faut choisir entre accepter cette rĂ©alitĂ© et regarder de la mauvaise tĂ©lĂ©vision, et, d’accord, ce dernier choix s'avĂšre tentant pour un nombre surprenant de personnes.

Réveillez-vous, Î dormeurs, et revenez d'entre les morts !

Sur le flanc oriental du monde atlantique, les dirigeants de l'empire ont perdu une guerre qu'ils Ă©taient persuadĂ©s de gagner lorsqu'ils l'ont dĂ©clenchĂ©e avec le coup d'État organisĂ© Ă  Kiev il y a dix ans. La folle erreur de calcul de l'Occident en Ukraine fait de la Russie la gagnante, et il est bien difficile de surestimer les consĂ©quences de ce coup portĂ© Ă  la puissance et au prestige des États-Unis.

En outre, les efforts déployés depuis des années par les cliques politiques pour isoler la Russie, paralyser son économie et détruire la valeur de sa monnaie ont manifestement échoué. Si l'on en juge par le taux de croissance du produit intérieur brut, l'économie russe surpasse largement celles de l'Amérique et de l'Europe. Les échanges commerciaux réalisés en roubles augmentent à un rythme effréné et la monnaie est stable. Moscou est aujourd'hui une force de premier plan alors que les pays non occidentaux, c'est-à-dire les pays du Sud, se rallient à un ordre multipolaire fondé sur des principes de souveraineté juridiquement contraignants, sur la charte des Nations unies, et d'autres textes et déclarations multilatéraux.

Certains lecteurs ne l'auront peut-ĂȘtre pas remarquĂ©, mais les nouveaux dirigeants du Niger, qui ont pris le pouvoir Ă  la suite d'un coup d'État contre le prĂ©sident pro-occidental du pays en juillet dernier, viennent d'envoyer un message Ă  l'armĂ©e amĂ©ricaine, qui maintient depuis longtemps un avant-poste de 250 millions de dollars dans le nord-est du Niger, que le Pentagone considĂšre comme essentiel aux activitĂ©s de Washington destinĂ©es Ă  projeter sa puissance Ă  travers l'Afrique de l'Ouest et le Sahel. VoilĂ  pour la “domination Ă  spectre complet” dont rĂȘvaient les nĂ©oconservateurs au tournant du siĂšcle.

Gardant le pire pour la fin, le Conseil des droits de l'homme des Nations unies vient de recevoir un rapport de 25 pages et un rĂ©sumĂ© vidĂ©o de 12 minutes de son rapporteur spĂ©cial, Francesca Albanese, intitulĂ© “Anatomie d'un gĂ©nocide”. Vous pouvez consulter toutes les excuses embrouillĂ©es du New York Times au sujet de la crise de Gaza. Il n'en reste pas moins qu'aux yeux de la majoritĂ© mondiale, les États-Unis soutiennent un rĂ©gime de despotes enragĂ©s qui extermine tout un peuple. Le prix que l'impĂ©rium devra payer pour cela dans les annĂ©es Ă  venir sera trĂšs Ă©levĂ©.

Éteignez vos tĂ©lĂ©viseurs et rĂ©flĂ©chissez Ă  ces dĂ©veloppements. Si nous les prenons dans leur ensemble, comme il se doit, ils nous indiquent deux choses. PremiĂšrement, un nouvel ordre mondial composĂ© de multiples pĂŽles de pouvoir, mĂȘme si Washington s'efforce de le saper, est en train d'Ă©merger un peu partout et prend de l'ampleur Ă  l'heure oĂč nous parlons. DeuxiĂšmement, les cliques politiques de Washington, si stupidement incapables d'accepter les rĂ©alitĂ©s du XXIe siĂšcle, sont susceptibles d'agir avec un dĂ©sespoir accru au fur et Ă  mesure que la primautĂ© des États-Unis cĂšde enfin la place Ă  un ordre mondial digne de ce nom. Si vous pensiez que les deux derniĂšres dĂ©cennies ont Ă©tĂ© violentes, chaotiques et destructrices, accrochez-vous : le pire est presque certainement Ă  venir.

■

Tant que le rĂ©gime Biden continuera Ă  dire que la guerre en Ukraine est “dans une impasse”, et mĂȘme si les mĂ©dias corporatistes rabĂąchent fidĂšlement ces absurditĂ©s tels des pantins ventriloques, si le rĂ©gime de Kiev perd chaque jour du terrain et qu'il n'y a pas le moindre espoir rĂ©aliste de le reconquĂ©rir, le mot que nous cherchons est “perdu”. La question qu'il est temps de se poser est la suivante : que vont faire les États-Unis et leurs vassaux europĂ©ens lorsque les faux-semblants n’en seront plus, et que la dĂ©faite, mĂȘme si elle n'est jamais admise sur le papier, sera trop Ă©vidente pour ĂȘtre niĂ©e ?

Rien de bon. Étant donnĂ© qu'une paix nĂ©gociĂ©e dans des conditions acceptables pour Moscou est hors de question et que l'objectif est de renverser la “Russie de Poutine”, les États-Unis sont sans doute enclins Ă  intensifier les opĂ©rations secrĂštes et les “guerres hybrides” au menu de Washington depuis des lustres. La situation risque de devenir vite trĂšs dangereuse. Avons-nous eu un avant-goĂ»t des problĂšmes Ă  venir avec l'attaque choquante de la salle de concert et de la galerie marchande prĂšs de Moscou le 22 mars ? Voici ce que j'en pense.

La “communautĂ© du renseignement” amĂ©ricaine s'est empressĂ©e de rendre publique une â€œĂ©valuation” - un terme flou qui n'engage personne - selon laquelle l'attentat est l'Ɠuvre d'un groupe d'islamistes militants, et que rien ne prouve que l'Ukraine a quelque chose Ă  voir avec cet Ă©vĂ©nement. TrĂšs vite, une ramification de l'État islamique, EI-Khorasan, a revendiquĂ© l'attentat. Le prĂ©sident Poutine, qui s'Ă©tait montrĂ© prudent dĂšs le dĂ©part quant aux accusations, a fini par dĂ©clarer que les terroristes islamiques Ă©taient effectivement coupables de la mort de 137 Russes innocents et de l'incendie de “Crocus City Hall”.

Identifier l'EI-K comme Ă©tant le responsable est une affaire compliquĂ©e, gardons cela Ă  l'esprit. AprĂšs l'effondrement du rĂ©gime client de Washington Ă  Kaboul il y a trois ans, de nombreux Ă©lĂ©ments des forces de dĂ©fense et de sĂ©curitĂ© nationales afghanes, se retrouvant soudainement Ă  la rue, ont rejoint l'EI-K pour se mettre Ă  l'abri du dĂ©sastre. Il s'agissait d'agents de renseignement et de contre-insurrection formĂ©s par la CIA, et ils auraient Ă©tĂ© trĂšs nombreux Ă  rejoindre l'organisation. Des rapports ultĂ©rieurs, jamais authentifiĂ©s, ont suggĂ©rĂ© que la CIA utilisait des hĂ©licoptĂšres banalisĂ©s pour approvisionner l'EI-K en armes et en matĂ©riel. Il y a un an, Foreign Policy le dĂ©crivait comme “le groupe terroriste sans doute le plus brutal d'Afghanistan”.

Moscou, parfaitement au courant de ces connexions, conclut aujourd'hui que la CIA, ainsi que le MI6 britannique, étaient derriÚre l'attaque du Crocus City Hall, avec l'agence de renseignement de Kiev, le SBU, jouant un rÎle de soutien sur le terrain. La semaine derniÚre, le chef des services de renseignement russes a déballé tout cela en exposant les conclusions de Moscou.

“Nous estimons que l'attentat a Ă©tĂ© prĂ©parĂ© par les islamistes radicaux, mais, bien entendu, les services spĂ©ciaux occidentaux leur ont prĂȘtĂ© main-forte”, a dĂ©clarĂ© Alexandre Bortnikov, le chef du FSB. “Et les services spĂ©ciaux ukrainiens y sont directement impliquĂ©s”.

Trop de preuves circonstancielles viennent Ă©tayer cette thĂšse pour pouvoir la rejeter. Le “bilan” de la CIA attribuant la responsabilitĂ© Ă  I'EI peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme tout Ă  fait juste, mais il ne reprĂ©sente que la moitiĂ© de l'histoire. Le jour mĂȘme oĂč Bortnikov a Ă©voquĂ© la situation, la Russie a expĂ©diĂ© un missile hypersonique - le genre qui Ă©chappe aux systĂšmes de DĂ©fense aĂ©rienne standard - pour dĂ©truire le bĂątiment abritant le siĂšge du SBU Ă  Kiev. C'est ce que j'entends par “les choses deviennent trĂšs dangereuses, et trĂšs vite”.

■

Il est difficile de prĂ©dire ce que va faire Washington maintenant que le Niger a dĂ©clarĂ© que les 1 000 soldats amĂ©ricains qui y sont stationnĂ©s sont “illĂ©gaux” et ordonnĂ© qu'ils quittent le pays. Il est plus facile de dire ce que les États-Unis ne feront pas, malheureusement. Ils n'ont rien montrĂ© de leur intention de retirer leurs troupes et de fermer leur base.

Un porte-parole du nouveau gouvernement de Niamey, détaillant la déclaration officielle du 17 mars, a affirmé que la présence américaine

“viole toutes les rĂšgles constitutionnelles et dĂ©mocratiques, qui exigent que le peuple souverain - notamment par l'intermĂ©diaire de ses reprĂ©sentants Ă©lus - soit consultĂ© sur toute installation d'une armĂ©e Ă©trangĂšre sur son territoire”.

Cela peut paraĂźtre banal, mais il est extrĂȘmement important que Niamey formule son ordre d'expulsion en ces termes. Lors d'une confĂ©rence de presse, le porte-parole du DĂ©partement d'Etat, Matthew Miller, a balayĂ© du revers de la main la dĂ©claration nigĂ©rienne, comme de vulgaires pellicules sur son revers de veste. Voyons comment le maĂźtre de l'ordre international fondĂ© sur des rĂšgles va maintenant nous dĂ©montrer - comme il l'a fait dans le cas de l'Irak il y a quelques annĂ©es - que les rĂšgles et l'ordre n'ont rien Ă  voir avec le respect de la souverainetĂ© d’autres nations ou avec les principes dĂ©mocratiques que les États-Unis dĂ©fendent haut et fort.

Il est peu probable que Niamey soit en mesure de forcer les États-Unis Ă  partir, tout comme Bagdad n'a pas pu le faire lorsqu'il a ordonnĂ© le dĂ©part de toutes les troupes amĂ©ricaines restantes il y a quelques annĂ©es. Croyez-vous que le reste du monde ne regarde que de la mauvaise tĂ©lĂ©vision, et qu'il ne prĂȘtera aucune attention au fait que les soldats amĂ©ricains se maintiennent dans le dĂ©sert nigĂ©rien ? Si les États-Unis parviennent Ă  dĂ©fier les injonctions d'un autre pays hĂŽte, ils perdront une nouvelle fois leur crĂ©dibilitĂ©, leur prestige et le respect auquel ils prĂ©tendent.

On entend ces jours-ci quelques commentateurs qui considĂšrent ces divers dĂ©veloppements - la guerre perdue en Ukraine, l'Ă©chec de l'Occident Ă  isoler la Russie, les hostilitĂ©s croissantes contre les États-Unis en Afrique de l'Ouest, la montĂ©e inĂ©luctable d'un nouvel ordre mondial - comme autant de signes rĂ©vĂ©lateurs du dĂ©clin accĂ©lĂ©rĂ© de l'impĂ©rium.

L'American Conservative a publiĂ© la semaine derniĂšre un article intitulĂ© “L'ordre fondĂ© sur les rĂšgles est d’ores et dĂ©jĂ  rĂ©volu”. Dominick Sansone force son propos, qui se concentre sur la confrontation de l'Occident avec la Russie, mais pas tant que ça.

“Moscou s'est soustraite Ă  l'ostracisme de l'Occident, modifiant ainsi l'Ă©quilibre des pouvoirs non seulement en Europe, mais aussi dans le monde entier”, Ă©crit-il. “L'ordre Ă©conomique et politique fondĂ© sur des rĂšgles a Ă©tĂ© irrĂ©mĂ©diablement modifiĂ©.”

Dans un autre article paru la semaine derniĂšre, Moon of Alabama, un site web allemand Ă  forte audience, affirme que la dĂ©faite en Ukraine annonce la fin de la “supĂ©rioritĂ© de la puissance militaire” en tant qu’“instrument de dissuasion” le plus efficace de l'Occident. L'Occident doit maintenant trouver "un nouvel outil qui lui permette de faire valoir ses intĂ©rĂȘts face Ă  d'autres puissances".

Et puis, en ce qui concerne la crise de Gaza, cette conclusion troublante :

“Il a choisi de faire preuve de la plus grande sauvagerie.”

La guerre contre Gaza, soutenue par l'Occident, est la preuve que l'Occident est prĂȘt Ă  transgresser toutes les limites. Que le monde occidental est prĂȘt Ă  rompre avec toute forme d'humanitĂ©. Qu'il est prĂȘt Ă  commettre un gĂ©nocide. Qu'il fera tout pour empĂȘcher les instances internationales d'intervenir Ă  ce sujet.

Qu'il est prĂȘt Ă  Ă©liminer tout ce qui lui rĂ©siste.

Pour moi, l'article de Moon of Alabama fait froid dans le dos, prĂ©cisĂ©ment dans la mesure oĂč tout ce qu'il Ă©crit est plausible. On nous invite maintenant Ă  nous demander si l'Occident soutient les barbaries commises par les IsraĂ©liens Ă  Gaza parce que la barbarie fait dĂ©sormais partie de la politique. Comment rejeter un tel argument ?

“Les nations qui s'engagent en faveur de la multipolaritĂ©â€, conclut l'article, “doivent se prĂ©parer Ă  ce qui risque de leur ĂȘtre infligĂ©â€. Le rĂ©confort que l'on peut trouver ici, aussi sombre soit-il, c'est que les pays non occidentaux savent parfaitement comment s'armer contre l'imperium et les anciennes puissances coloniales. Et les Russes leur ont montrĂ© ces derniĂšres annĂ©es que c'Ă©tait possible.

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* Patrick Lawrence, correspondant Ă  l'Ă©tranger pendant de nombreuses annĂ©es, principalement pour l'International Herald Tribune, est critique des mĂ©dias, essayiste, auteur et confĂ©rencier. Son nouveau livre, Journalists and Their Shadows, vient d'ĂȘtre publiĂ© par Clarity Press. Son site web est Patrick Lawrence. Soutenez son travail via son site Patreon.

https://scheerpost.com/2024/03/29/patrick-lawrence-imperium-decline-on-the-way-to-fall/

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