đâđš Lâincubateur de califat
Le terrorisme utile est armĂ© par des mandataires. Lorsquâil est gĂȘnant, on lui envoie des drones. Quand il cesse, il atteste du succĂšs. Quand il resurgit, il fournit lâargument pour tout recommencer.
đâđš Lâincubateur de califat
Par Marcos Paulo Candeloro, le 7 mai 2026
Comment la CIA, le MI6 et le Mossad ont transformĂ© le djihadisme en un instrument dâĂtat.
LâĂtat islamique sâest imposĂ© dans lâimaginaire occidental comme une apparition dĂ©moniaque : barbes, drapeaux noirs, vidĂ©os dâexĂ©cutions, pick-up dans le dĂ©sert, dĂ©capitations diffusĂ©es en haute dĂ©finition, femmes rĂ©duites en esclavage, villes capturĂ©es, pĂ©trole de contrebande et un théùtre de lâhorreur servi en temps rĂ©el Ă une civilisation dĂ©jĂ incapable de distinguer lâinformation de la propagande et une opĂ©ration psychologique mĂ©diocre. La version officielle exigeait des explications simples, et elles ont Ă©tĂ© fournies avec lâhabituel empressement : des fanatiques religieux surgis de nulle part, cĂ©dant collectivement Ă la folie, dĂ©fiant le monde libre, puis combattus par ces mĂȘmes puissances qui, indignĂ©es par tant de barbarie, ont repris leur rĂŽle favori de pompiers pour Ă©teindre un incendie qui se dĂ©clare toujours Ă proximitĂ© de leurs propres allumettes.
La rĂ©alitĂ© a tendance Ă ĂȘtre moins hollywoodienne et bien plus indĂ©cente.
Le premier document dĂ©mystifiant ce fantasme nâest ni une brochure clandestine ni un dĂ©lire hallucinatoire issu des confins dâinternet. Il sâagit dâun rapport de la RAND Corporation rĂ©digĂ© en 2008 pour lâarmĂ©e amĂ©ricaine sous le titre Unfolding the Future of the Long War. La stratĂ©gie y apparaĂźt avec le sang-froid propre aux laboratoires impĂ©riaux : diviser pour rĂ©gner, exploiter les fractures entre les groupes salafistes-djihadistes, dĂ©ploiement dâopĂ©rations secrĂštes, dâopĂ©rations dâinformation, une guerre non conventionnelle et des forces locales, mobiliser les djihadistes nationalistes contre les transnationaux, et tirer parti de la guerre entre sunnites et chiites en prenant le parti des rĂ©gimes sunnites conservateurs contre les mouvements chiites alignĂ©s sur lâIran. Tout y est. Ce nâest pas un complot, mais une recommandation stratĂ©gique Ă©manant dâune institution financĂ©e par lâĂtat sĂ©curitaire amĂ©ricain lui-mĂȘme. Le think tank ne lâa pas imaginĂ©. Il lâa facturĂ©.
La doctrine Ă©tait dâune simplicitĂ© dĂ©sarmante : lorsque lâennemi principal est lâaxe Iran-Syrie-Hezbollah, toute force capable de lâaffaiblir devient un atout. Le djihadiste cesse dâĂȘtre une menace absolue et devient une ressource tactique. Le fanatique devient une arme. La milice un mandataire. La frontiĂšre un corridor. La guerre civile un laboratoire. Le nombre de victimes civiles, des dommages collatĂ©raux gĂ©rables par confĂ©rence de presse.
Puis vint la Syrie.
Washington a prĂ©sentĂ© la guerre contre Assad comme une tragĂ©die morale, la dĂ©mocratie contre la dictature, le peuple contre le tyran, le printemps contre lâhiver. Pendant ce temps, en coulisses, le discours Ă©tait tout autre : changement de rĂ©gime, isoler lâIran, contenir la Russie, fragmenter le Levant, redessiner le corridor Ă©nergĂ©tique et exploiter de maniĂšre calculĂ©e les divisions confessionnelles. Les cĂąbles diplomatiques de WikiLeaks ont dĂ©jĂ rĂ©vĂ©lĂ© lâobsession amĂ©ricaine dâexploiter les vulnĂ©rabilitĂ©s internes du gouvernement syrien, notamment les craintes sunnites face Ă lâinfluence iranienne comme instrument de dĂ©stabilisation. En 2012, un rapport de lâAgence de renseignement de la DĂ©fense (DIA) indiquait que les groupes salafistes radicaux constituaient les forces centrales de lâinsurrection syrienne, quâAl-QaĂŻda en Irak figurait parmi les acteurs concernĂ©s, et que lâĂ©mergence dâune principautĂ© salafiste dans lâest de la Syrie Ă©tait envisagĂ©e. Le rapport notait Ă©galement que cet objectif correspondait aux intĂ©rĂȘts des puissances soutenant lâopposition, puisquâil isolerait le rĂ©gime syrien. En termes moins bureaucratiques, le monstre est apparu avant mĂȘme dâavoir reçu un nom, un drapeau et une capitale improvisĂ©e. La paperasserie a prĂ©cĂ©dĂ© lâatrocitĂ©.
Puis vint la fiction des rebelles modérés.
Pendant des annĂ©es, la presse occidentale a ĂąnonnĂ© la formule avec la soumission liturgique de ceux qui apprennent leur catĂ©chisme par cĆur. Les modĂ©rĂ©s, câĂ©taient les groupes armĂ©s recevant des armes, une formation, de lâargent, une couverture diplomatique et une façade sĂ©mantique. Les modĂ©rĂ©s, ce sont les combattants qui, sur le terrain, se battent souvent aux cĂŽtĂ©s de factions djihadistes, leur cĂšdent des arsenaux, leur vendent du matĂ©riel, changent de drapeau au grĂ© des flux financiers et traitent la frontiĂšre entre opposition civile et milice islamiste comme une abstraction maintenue pour la consommation des spectateurs de CNN. Le programme de la CIA connu sous le nom de Timber Sycamore a officialisĂ© ce mĂ©canisme. Le journalisme amĂ©ricain lui-mĂȘme a fini par reconnaĂźtre lâexistence du programme secret dâarmement et de formation des rebelles anti-Assad, lancĂ© sous Obama et abandonnĂ© par Trump en 2017. Al Jazeera et le New York Times ont rapportĂ© que les armes envoyĂ©es par la CIA et lâArabie saoudite en Jordanie pour les rebelles syriens ont Ă©tĂ© volĂ©es par des agents des services du renseignement jordaniens et vendues au marchĂ© noir, inondant la rĂ©gion de fusils, de mortiers et de grenades propulsĂ©es par fusĂ©e.
Tel est le miracle moral de lâempire : il arme le chaos, perd le contrĂŽle des armes, accuse le chaos armĂ© et rĂ©clame un budget supplĂ©mentaire pour le combattre.
Le MI6 apparaĂźt dans lâintrigue comme il apparaĂźt toujours, Ă©lĂ©gant, indirect, nimbĂ© dâun brouillard institutionnel, en vieille main impĂ©riale rompue Ă lâart de sous-traiter le sale boulot Ă une distance confortable. Londres a appris avant Washington que la maniĂšre la plus efficace de gĂ©rer les incendies coloniaux est de choisir quelles tribus recevront le kĂ©rosĂšne.
Et Israël ?
Cher lecteur, voici une partie de lâhistoire quâil convient gĂ©nĂ©ralement de traiter avec des gants plus Ă©pais que la rĂ©alitĂ© ne le justifie. Lâappareil sĂ©curitaire israĂ©lien a opĂ©rĂ© en Syrie selon ses propres objectifs stratĂ©giques : repousser les forces iraniennes loin de la frontiĂšre, contenir le Hezbollah, contrĂŽler la zone du Golan et sâassurer que lâeffondrement de la Syrie favorise la gĂ©omĂ©trie stratĂ©gique de Tel-Aviv. Foreign Policy a rapportĂ© quâIsraĂ«l a armĂ© et financĂ© au moins douze groupes rebelles dans le sud de la Syrie, avec des transferts comprenant armes, argent liquide, vĂ©hicules et versements mensuels aux combattants. Le Times of Israel a notĂ© que le chef dâĂ©tat-major de lâarmĂ©e israĂ©lienne de lâĂ©poque, Gadi Eisenkot, a reconnu quâIsraĂ«l a fourni des armes lĂ©gĂšres aux groupes rebelles syriens dans le Golan. Quâon parle de lâarmĂ©e israĂ©lienne, du Mossad, de la sĂ©curitĂ© des frontiĂšres, du renseignement militaire ou de lâĂ©cosystĂšme des opĂ©rations extĂ©rieures israĂ©liennes, le nom administratif importe moins que la fonction stratĂ©gique : exploiter la dĂ©composition de la Syrie pour empĂȘcher la consolidation des ennemis dâIsraĂ«l prĂšs de la frontiĂšre. Le djihadisme, lorsquâil est dirigĂ© contre Damas, TĂ©hĂ©ran ou le Hezbollah, cesse dâĂȘtre une simple menace et devient une variable opĂ©rationnelle.
Câest ainsi que lâenfer sâest dotĂ© dâune chaĂźne dâapprovisionnement.
LâĂtat islamique nâavait pas besoin dâĂȘtre créé autour dâune table avec un procĂšs-verbal, un tampon, du cafĂ© froid et la signature dâun directeur. Les Ătats intelligents crĂ©ent rarement leurs monstres de cette maniĂšre. Ils crĂ©ent des contextes. Ils suppriment les barriĂšres. Ils font circuler lâargent. Ils ouvrent le passage. Ils arment des intermĂ©diaires. Ils ignorent les rapports. Ils renomment les extrĂ©mistes. Ils transforment les fanatiques en opposants. Ils transforment lâopposition en mandataires. Ils transforment les mandataires en entitĂ©s territoriales. Et lorsque la crĂ©ature se libĂšre de sa laisse, ils passent Ă la phase deux : la guerre contre le terrorisme, les bombardements humanitaires, le budget dâurgence, lâexpansion de la surveillance intĂ©rieure, les nouvelles bases, les nouveaux contrats, les nouvelles justifications.
LâEmpire qualifie cela dâerreur.
Erreur est le terme utilisĂ© lorsque la vĂ©ritĂ© pourrait ĂȘtre jugĂ©e devant les tribunaux.
Ce que la Syrie a rĂ©vĂ©lĂ©, câest lâanatomie morale de la politique Ă©trangĂšre occidentale : la dĂ©fense de la dĂ©mocratie comme packaging, le sectarisme comme mĂ©thode, le terrorisme comme outil intermittent, lâalliĂ© rĂ©gional comme blanchisseur opĂ©rationnel, le think tank comme laboratoire de doctrine et la presse comme service de relations publiques du dĂ©sastre. Le carnage syrien a Ă©galement mis Ă nu les convergences cyniques entre Washington, Londres, Tel-Aviv, Riyad, Doha, Ankara et Amman. Chacun a suivi son propre agenda. Les AmĂ©ricains voulaient remodeler lâĂ©quilibre rĂ©gional. Les Britanniques voulaient prĂ©server la pertinence de lâempire. Les IsraĂ©liens voulaient repousser lâIran et le Hezbollah. Les monarchies du Golfe voulaient Ă©liminer lâinfluence chiite. La Turquie voulait Ă©tendre sa profondeur stratĂ©gique et Ă©craser les Kurdes quand cela lâarrangeait. Le rĂ©sultat a Ă©tĂ© une succession de cadavres, de rĂ©fugiĂ©s, de villes rasĂ©es, de filles vendues, de minoritĂ©s massacrĂ©es, de chrĂ©tiens expulsĂ©s, de yĂ©zidis rĂ©duits en esclavage et de toute une gĂ©nĂ©ration ensevelie sous les dĂ©combres dâun scĂ©nario prĂ©sentĂ© au public comme une croisade dĂ©mocratique.
LâĂtat islamique a Ă©tĂ© le produit fini de cette ingĂ©nierie : un califat de complaisance, nourri par les contradictions de ses ennemis et par lâhypocrisie de ses protecteurs indirects. Le drapeau Ă©tait noir. Le carburant, gĂ©opolitique.
Câest sans doute ce qui constitue prĂ©cisĂ©ment la plus grande obscĂ©nitĂ© du XXIe siĂšcle. Ceux-lĂ mĂȘmes qui ont appris au monde Ă craindre le terrorisme ont su en tirer parti. Quand il est utile, il est armĂ© par des mandataires. Quand il devient gĂȘnant, on lui envoie des drones. Quand il disparaĂźt, il devient la preuve mĂȘme du succĂšs. Et quand il refait surface, il sert dâargument pour tout recommencer.
Lâestablishment occidental nâadmettra jamais sa pleine responsabilitĂ©, car pour cela, il faudrait dĂ©monter tout lâautel : la CIA, le MI6, le Mossad, le Pentagone, le Foreign Office, les think tanks, les fonds du Golfe, la presse atlantiste, les diplomates, les ONG de façade, les entreprises de reconstruction et les grands prĂȘtres de lâordre international fondĂ© sur des rĂšgles.
Cet ordre a engendré le califat, puis a pris la pose pour des photos sur ses ruines.
Rien de tout cela nâest dĂ» au hasard.
Câest une mĂ©thode.
Traduit par Spirit of Free Speech



