đâđš Lâintelligence artificielle, ou comment larguer notre humanitĂ©
LâhumanitĂ© est dĂ©jĂ suffisamment dĂ©connectĂ©e et dĂ©sunie. Voyons lâIA comme nous voyons McDonaldâs : bien sĂ»r, elle existe, mais ce nâest pas une raison pour en consommer.
đâđš Lâintelligence artificielle, ou comment larguer notre humanitĂ©
Par Caitlin Johnstone, le 8 novembre 2025
Ăcoutez une lecture de cet article par Tim Foley
Lâerreur fatale dâIsraĂ«l a finalement Ă©tĂ© de dĂ©marrer son gĂ©nocide juste aprĂšs que les Palestiniens ont Ă©tĂ© en mesure de partager des vidĂ©os en temps rĂ©el de la situation Ă Gaza, et juste avant que toute vidĂ©o partagĂ©e en ligne ne puisse immĂ©diatement ĂȘtre rejetĂ©e comme Ă©tant gĂ©nĂ©rĂ©e par lâIA.
Aujourdâhui mĂȘme, jâai vu deux tweets viraux signalĂ©s par la communautĂ© Twitter comme Ă©tant des vidĂ©os gĂ©nĂ©rĂ©es par lâIA. Les deux ont Ă©tĂ© partagĂ©s par des comptes de droite comptant de nombreux abonnĂ©s, et servent Ă rĂ©pandre lâislamophobie.
Le premier a Ă©tĂ© partagĂ© par la commentatrice israĂ©lo-amĂ©ricaine Emily Schrader, qui compte 194 000 abonnĂ©s sur Twitter/X. Le tweet prĂ©sente une fausse vidĂ©o de surveillance dans laquelle un homme en âtenue musulmaneâ sâapproche dâune femme non musulmane, avant dâĂȘtre attaquĂ© par un chat. Au moment oĂč jâĂ©cris ces lignes, le tweet de Schrader plus de 612 000 fois et est accompagnĂ© dâune note communautaire indiquant
âGĂ©nĂ©rĂ© par lâIA. Les statistiques dâaffichage sont rĂ©vĂ©latrices. De plus, la femme mise en scĂšne porte au dĂ©but un sac blanc et noir qui, au bout de 11 secondes, est uniquement noirâ.
La seconde provient dâun compte britannique dâextrĂȘme droite, Basil the Great, comptant plus de 210 000 abonnĂ©s. Son tweet prĂ©sente une vidĂ©o truquĂ©e dans laquelle un enseignant anglophone montre Ă des enfants blancs comment rĂ©citer une priĂšre musulmane, accompagnĂ©e de la lĂ©gende :
âJâai reçu cette vidĂ©o deux fois aujourdâhui. Elle montre un enseignant musulman qui enseigne lâislam Ă des enfants britanniques Ă lâĂ©cole. JâespĂšre quâelle est fake, mais je ne serais pas surpris que ce soit vrai. En fait, la gauche dira probablement quâelle ne voit rien de mal Ă celaâ.
https://x.com/Basil_TGMD/status/1986674982663958966?s=20
Tout cela est faux. Le tweet comporte une note dâalerte indiquant que
âla vidĂ©o a Ă©tĂ© gĂ©nĂ©rĂ©e par intelligence artificielle. Ă la fin de la vidĂ©o, le professeur est âassisâ sur une chaise inexistante au dĂ©butâ.
La vidéo a été visionnée 1,7 million de fois.
Il sâagit de Twitter, et non de Facebook/Meta, qui est en proie depuis prĂšs de deux ans Ă de faux contenus gĂ©nĂ©rĂ©s par lâIA qui trompent notamment les utilisateurs moins jeunes.
Les faux contenus vidĂ©o gĂ©nĂ©rĂ©s par lâIA sont dĂ©sormais si convaincants quâils parviennent Ă tromper les jeunes, pourtant trĂšs avertis. La chaĂźne australienne ABC a rĂ©cemment diffusĂ© un reportage montrant Ă diffĂ©rents adolescents des vidĂ©os et leur demandant de dĂ©terminer lesquelles sont rĂ©elles et lesquelles ont Ă©tĂ© gĂ©nĂ©rĂ©es par lâIA. Les rĂ©sultats obtenus sont Ă peine plus convaincants que si les ados avaient choisi au hasard.
Pendant des dĂ©cennies, les vidĂ©os ont Ă©tĂ© la rĂ©fĂ©rence absolue pour prouver la vĂ©racitĂ© dâun Ă©vĂ©nement. Pendant quelques annĂ©es, tout Ă©vĂ©nement dâimportance se produisant en public Ă©tait gĂ©nĂ©ralement filmĂ©, car peu importe les circonstances, il y avait toujours dans lâassistance quelques personnes munies dâun smartphone, et ces vidĂ©os pouvaient ensuite ĂȘtre partagĂ©es avec le monde entier comme preuve que lâĂ©vĂ©nement avait bien eu lieu. DĂ©sormais, lorsquâil existe des images dâun crime, dâun acte de tyrannie gouvernementale ou simplement dâune personnalitĂ© cĂ©lĂšbre commettant un acte risible en public, les gens ne croient plus en leur authenticitĂ©, Ă quâelles soient corroborĂ©es par un tĂ©moin oculaire.
Nous sommes en quelque sorte revenus au temps prĂ©cĂ©dant lâinvention de la photographie, oĂč les tĂ©moignages oculaires Ă©taient lâunique source dâinformation. Une vidĂ©o peut aider Ă illustrer le tĂ©moignage dâun tĂ©moin oculaire, mais sans tĂ©moin physique prĂȘt Ă en attester la vĂ©racitĂ©, elle ne suffira souvent pas Ă prouver lâauthenticitĂ© dâun Ă©vĂ©nement.
Ce qui arrange bien les puissants, naturellement. Ces derniĂšres annĂ©es, les vidĂ©os montrant des atrocitĂ©s gĂ©nocidaires, des brutalitĂ©s policiĂšres et des abus dâautoritĂ© ont causĂ© bien des tourments Ă nos dirigeants. Ils seront donc ravis de voir lâĂ©cosystĂšme de lâinformation entrer dans une nouvelle Ăšre oĂč les sĂ©quences vidĂ©o gĂȘnantes peuvent ĂȘtre rejetĂ©es sans autre forme de procĂšs.
LâIA gĂ©nĂ©rative ne fait quâaggraver les choses. Elle paralyse la capacitĂ© des gens Ă Ă©crire, Ă faire des recherches, Ă penser de maniĂšre critique et Ă crĂ©er de lâart par eux-mĂȘmes. Elle nuit Ă notre capacitĂ© Ă discerner le vrai du faux. Elle pousse bizarrement les gens Ă rompre toujours plus avec leur propre humanitĂ©.
Il est de plus en plus ardu de distinguer le vrai du faux sur Internet. Telle photo pourrait ĂȘtre fausse. Telle vidĂ©o aussi. Telle ou telle chanson pourrait avoir Ă©tĂ© composĂ©e sans quâaucun artiste rĂ©el nây soit associĂ©. Cet article pourrait avoir Ă©tĂ© Ă©crit par un chatbot. Le compte de rĂ©seau social avec lequel vous interagissez pourrait ĂȘtre un chatbot. Ce phĂ©nomĂšne aura un effet extrĂȘmement aliĂ©nant sur les technologies de rĂ©seau, dont lâobjectif initial Ă©tait de nous aider Ă nous rapprocher.
Lorsque le web a fait son apparition, les gens se sont rĂ©jouis de pouvoir entrer en contact avec dâautres personnes dans le monde entier partagant les mĂȘmes centres dâintĂ©rĂȘt et passions, en pensant : âEnfin, je ne suis plus seul !â Lorsque lâintelligence artificielle (IA) a fait son apparition, les gens ont commencĂ© Ă se connecter Ă Internet et Ă se demander : âEt si jâĂ©tais seul ?â
Car on ne peut jamais ĂȘtre sĂ»r quâil y ait quelquâun dâautre.
Cela me rappelle un passage du livre Everyday Zen de Charlotte Joko Beck :
âSupposons que nous soyons sur un lac, avec un peu de brouillard â pas trop, juste un peu â, en train de ramer tranquillement dans notre petite barque. Tout Ă coup, un autre bateau Ă rames surgit du brouillard et se dirige droit vers nous. Et... boum ! LĂ , pendant une seconde, nous sommes dâabord en colĂšre : mais oĂč il va, ce crĂ©tin ? Je viens de repeindre mon bateau, et, boum, il nous rentre dedans. Puis, soudain, nous remarquons que le bateau est vide. Quid de notre colĂšre ? Eh bien, elle retombe. Je vais juste devoir repeindre mon bateau. Mais si le bateau Ă rames qui nous a percutĂ©s avait transportĂ© quelquâun, comment aurions-nous rĂ©agi ? Vous imaginez ce qui se serait passĂ©âŠâ
Charlotte Joko Beck aborde ici la doctrine bouddhiste du ânon-soiâ, concept dont nous reparlerons une autre fois. Toutefois, cette parabole comporte tellement de niveaux de lecture quâelle en dit long sur lâhumanitĂ© et les relations humaines. Si nous consacrons autant dâĂ©nergie mentale et dâattention Ă nos interactions et relations quotidiennes, câest que nous partons du principe que nous interagissons avec dâautres ĂȘtres identiques Ă nous. Nous partons du principe quâil y avait quelquâun dans lâautre barque.
Presque tous les sentiments que nous Ă©prouvons, quâil sâagisse dâamour, de dĂ©sir, de colĂšre, de haine, de honte, de culpabilitĂ©, de passion, dâenthousiasme, dâattirance, dâaversion, de plaisir ou de dĂ©goĂ»t, sont liĂ©s aux autres. Nous ne ressentons pas ce type dâĂ©motions intenses envers des objets inanimĂ©s tels que des bateaux, des voitures ou des caddies, car nous savons quâil nây a personne dedans. Nous ne pouvons Ă©tablir aucun lien vĂ©ritable avec ces objets.
Nos sentiments les plus intenses proviennent de nos rencontres avec de vraies personnes : de vrais membres de notre famille, de vrais amants, de vrais ennemis et de vrais artistes. LâIA est comme cette barque vide, et plus elle se rĂ©pandra sur internet, plus lâunivers numĂ©rique se videra dâhumanitĂ©. Les gens perdront lâespoir de pouvoir trouver le lien auquel ils aspirent dans les sphĂšres dominĂ©es par lâintelligence artificielle, et ils iront chercher ailleurs.
Peut-ĂȘtre lĂ oĂč vivent des personnes physiques, avec des corps bien rĂ©els, que lâon peut toucher et regarder dans les yeux, et dont on sait avec certitude quâelles sont authentiques, avec des sentiments, des espoirs et des rĂȘves, comme nous.
Ce serait peut-ĂȘtre une bonne chose. LâhumanitĂ© est dĂ©jĂ suffisamment dĂ©connectĂ©e et dĂ©sunie. Nous pourrions tous gagner Ă nous ancrer un peu plus fermement dans la rĂ©alitĂ©.
Chaque individu se doit de fixer ses propres limites face Ă certaines avancĂ©es technologiques. La civilisation moderne nous permet de travailler Ă domicile et de consommer 10 000 calories par jour sans jamais faire dâexercice ni quitter notre appartement, mais la plupart dâentre nous sommes assez sensĂ©s pour ne pas le faire, car nous savons que cela serait catastrophique pour notre santĂ©. ConsidĂ©rons lâIA comme nous envisageons McDonaldâs : bien sĂ»r, elle existe, mais ce nâest pas une raison pour en consommer.
Traduit par Spirit of Free Speech





La fin des rĂ©seaux sociaux ? Trop dâIA tue lâIA...
Peut-ĂȘtre que les gĂ©nĂ©rations Ă venir vont trouver une alternative Ă Big Brother et son univers (ou mĂ©tavers) frelatĂ© de propagande et de business. Je crois Ă la rĂ©sistance passive. Entre le contrĂŽle total des plate-formes et les alternatives clandestines, il y aura le marais. Le retour Ă la convivialitĂ© du bon vieux cafĂ© (pour les pays latins comme le nĂŽtre) ou du pub feutrĂ© pour les pays du nord, les clubs sportifs et les associations, les villages-vacances, etc...Bref, on restreindra le cercle autrefois mondial, Ă la cellule de proximitĂ© par obligation, comme câĂ©tait le cas au siĂšcle dernier. La technologie sensĂ©e nous libĂ©rer de notre pseudo-isolement (qui nâĂ©tait que de l'Ă©clatement social orchestrĂ© sciemment par le systĂšme) va se retourner contre ses crĂ©ateurs Ă force de prendre ses utilisateurs comme des enfants.
Internet va devenir un eÌlement de dĂ©cor et non plus un Dieu . Un peu comme le soleil...câest pratique mais on Ă©vite de trop s'exposer et de le regarder en face car on connaĂźt ses dangers.
Soyons optimistes. đ