đâđš LâOTAN 3.0
Le sommet dâAnkara montrera Ă quel point le capitalisme, la tech & la violence organisĂ©e sont intimement liĂ©s, initiant un nouveau chapitre de mobilisation permanente Ă des fins militaristes.

đâđš LâOTAN 3.0
Alliance ou fonds dâinvestissement militaro-industriel ?
Par Biljana Vankovska, le 2 juillet 2026
Les temps sont durs pour tous ceux qui ont toujours critiquĂ© lâOTAN. De lâĂ©poque de la âdĂ©fense du monde libreâ contre le communisme, en passant par celle des âinterventions humanitairesâ et de la âguerre mondiale contre le terrorismeâ, jusquâĂ la lutte prĂ©tendument existentielle dâaujourdâhui contre la quasi-totalitĂ© du monde non occidental, lâAlliance nâa cessĂ© de rĂ©inventer son discours pour lĂ©gitimer son existence. Le langage change. La logique sous-jacente, elle, demeure. LâOTAN reste indispensable, et chaque nouvel ennemi (quâil soit rĂ©el, surfait ou activement façonnĂ©) devient une preuve supplĂ©mentaire de son utilitĂ©.
Pendant des dĂ©cennies, les critiques issus de courants antimilitaristes, anti-hĂ©gĂ©moniques ou de gauche ont dĂ» travailler dâarrache-pied pour dĂ©construire ce mythe face aux efforts conjuguĂ©s des Ă©lites politiques, des mĂ©dias mainstream, des institutions universitaires et des experts en sĂ©curitĂ©. La tĂąche intellectuelle en elle-mĂȘme nâa jamais Ă©tĂ© particuliĂšrement difficile. Les contradictions, lâhypocrisie et les consĂ©quences dĂ©vastatrices des interventions de lâOTAN sont visibles longtemps aprĂšs que les bombes aient cessĂ© de tomber. Pour oser sâĂ©lever contre le consensus dominant, il fallait du courage.
Ironiquement, ce sont aujourdâhui les dirigeants de lâAlliance eux-mĂȘmes les plus grands pourfendeurs du mythe. Donald Trump a, Ă maintes reprises, dĂ©pouillĂ© lâOTAN du discours idĂ©aliste traditionnel. Mark Rutte, le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de lâAlliance, sâest montrĂ© tout aussi franc, tandis que le chancelier allemand et le prĂ©sident français sâexpriment dĂ©sormais avec une franchise surprenante sur lâavenir militaire de lâEurope. Pourtant, le privilĂšge de dire la vĂ©ritĂ© sur ce quâest devenue lâOTAN nâappartient quâĂ ceux qui dĂ©tiennent le pouvoir. Comme le montre la rĂ©pression des mouvements de protestation Ă la veille du sommet dâAnkara, les citoyens connaissent peut-ĂȘtre la vĂ©ritĂ© sur ce poids lourd militaire, mais personne ne sâattend Ă ce quâils sâorganisent pour sây opposer.
Le sommet dâAnkara nâa pas encore commencĂ©, mais ses conclusions sont dĂ©jĂ connues. Lâexpression âsommet historiqueâ a Ă©tĂ© tellement galvaudĂ©e quâelle a presque perdu tout son sens. Certains observateurs sâattendent Ă une âeuropĂ©anisationâ de lâOTAN, les alliĂ©s europĂ©ens assumant une plus grande responsabilitĂ© dans le financement et la direction de lâAlliance. Mais cela reste largement rhĂ©torique. LâEurope ne peut pas remplacer les Ătats-Unis en tant quâĂ©pine dorsale militaire de lâAlliance. Elle peut toutefois, de son plein grĂ©, resserrer lâĂ©tau qui lâĂ©trangle â et peut-ĂȘtre mĂȘme le monde entier. Tandis que les atlantistes sont prĂ©occupĂ©s par la relation entre Washington et Bruxelles et se demandent si Trump a rĂ©ellement lâintention de rĂ©duire lâengagement amĂ©ricain, une Ă©volution plus significative se produit au sein mĂȘme de lâEurope. De nouvelles coalitions militaires Ă©mergent au sein de lâOTAN. Les Ătats baltes et la Pologne poursuivent sans relĂąche leur propre programme de sĂ©curitĂ©, motivĂ©s par des griefs historiques et une intense russophobie. La SuĂšde et la Finlande, autrefois symboles de neutralitĂ©, se sont rapidement engagĂ©es dans la voie de la militarisation, Helsinki allant mĂȘme jusquâĂ autoriser le dĂ©ploiement dâarmes nuclĂ©aires sur son territoire (des armes amĂ©ricaines, bien sĂ»r, ce qui accentue davantage lâintĂ©gration de ces Ătats dans lâarchitecture stratĂ©gique de Washington). Des configurations militaires rĂ©gionales similaires se dessinent discrĂštement dans les Balkans, oĂč la Croatie, lâAlbanie, la Bulgarie et le Kosovo Ă©voquent sans cesse le renforcement de leur propre coopĂ©ration en matiĂšre de dĂ©fense, crĂ©ant ainsi une âOTAN au sein de lâOTANâ.
Ce qui distingue vĂ©ritablement lâOTAN 3.0, cependant, ce nâest pas seulement sa volontĂ© de dĂ©signer explicitement la Russie et la Chine comme des adversaires stratĂ©giques ou de proclamer ses ambitions mondiales. Rutte lui-mĂȘme a dĂ©clarĂ© que lâOTAN est indispensable car elle permet aux Ătats-Unis de projeter leur puissance Ă lâĂ©chelle mondiale grĂące Ă lâEurope. En dâautres termes, lâEurope sert Ă la fois de plate-forme et de levier pour la stratĂ©gie mondiale amĂ©ricaine (comme lâa montrĂ© lâopĂ©ration Epic Fury).
Le langage dĂ©sormais utilisĂ© par lâOTAN est encore plus rĂ©vĂ©lateur. Rutte parle fiĂšrement dâune ârĂ©volution industrielle de la dĂ©fenseâ. Cette expression est rĂ©vĂ©latrice. Tout comme la premiĂšre rĂ©volution industrielle a transformĂ© la production grĂące aux usines et Ă la mĂ©canisation, lâOTAN 3.0 cherche Ă rĂ©organiser la production militaire Ă une Ă©chelle totalement nouvelle, pas principalement pour la dĂ©fense, mais pour une rentabilitĂ© permanente. DerriĂšre la rhĂ©torique de la âsĂ©curitĂ© collectiveâ, de lââautonomie stratĂ©giqueâ et de la âdissuasionâ se cache une rĂ©alitĂ© bien plus simple : lâOTAN fonctionne dĂ©sormais principalement comme un mĂ©canisme de transfert de fonds publics dâun montant sans prĂ©cĂ©dent vers le secteur privĂ©.
LâOTAN 3.0 reprĂ©sente donc une nouvelle mutation : une alliance dont la mission historique principale semble aujourdâhui ĂȘtre la militarisation permanente des Ă©conomies occidentales et, trĂšs probablement, un nouveau conflit avec la Russie.
Le timing est frappant. Pendant des dĂ©cennies, les gouvernements ont insistĂ© sur la nĂ©cessitĂ© de lâaustĂ©ritĂ© pour les finances publiques. Les hĂŽpitaux, universitĂ©s, rĂ©gimes de retraite et services sociaux Ă©taient censĂ©s se plier Ă une discipline budgĂ©taire Ă©prouvante. Pourtant, soudainement, aucune de ces contraintes budgĂ©taires ne sâapplique aux dĂ©penses militaires. Des dĂ©ficits jugĂ©s politiquement inacceptables pour la santĂ© ou lâĂ©ducation sont parfaitement acceptables pour lâachat dâarmement. Les dĂ©penses de dĂ©fense ne sont plus prĂ©sentĂ©es comme un fardeau, mais comme une stratĂ©gie dâinvestissement et une excellente source de crĂ©ation dâemplois (sans mentionner les cimetiĂšres qui fleurissent gĂ©nĂ©ralement en pĂ©riode de guerre)
Ces Ă©volutions soulĂšvent dâautres interrogations fondamentales. Si le cloud computing, lâintelligence artificielle, les communications par satellite et les armes autonomes sont de plus en plus dĂ©veloppĂ©s par des entreprises technologiques privĂ©es, qui contrĂŽle en fin de compte la sĂ©curitĂ© nationale ? Si les gouvernements deviennent structurellement dĂ©pendants de prestataires commerciaux, oĂč se situe alors la responsabilitĂ© dĂ©mocratique ? Lorsque les dĂ©penses militaires commencent Ă ressembler Ă des investissements en capital-risque, qui profite rĂ©ellement de cette insĂ©curitĂ© permanente ? Ces questions ne suscitent Ă©tonnamment que peu de rĂ©actions.
Nous nâentendons au contraire que le discours de lâurgence. LâEurope doit se rĂ©armer sans dĂ©lai. La production industrielle doit passer Ă la vitesse supĂ©rieure. Les rĂšgles dâapprovisionnement doivent ĂȘtre simplifiĂ©es. Les investissements militaires ne peuvent attendre. Pourtant, lâhistoire nous enseigne que les situations dâurgence sont rarement temporaires. Les mesures exceptionnelles deviennent progressivement des modes de gouvernance permanents. Dans un contexte oĂč la menace est perçue comme permanente, des dĂ©penses militaires exceptionnelles semblent normales, tandis que les exigences en matiĂšre de budgets consacrĂ©s Ă lâĂ©ducation, Ă la santĂ© ou Ă la justice sociale sont soudainement qualifiĂ©es dâirresponsables sur le plan budgĂ©taire.
La sĂ©curitĂ© colonise la politique. Nous assistons Ă lâĂ©mergence dâun modĂšle oĂč la guerre elle-mĂȘme est de plus en plus privatisĂ©e. Les prestataires privĂ©s du secteur de la dĂ©fense, les entreprises technologiques, les sociĂ©tĂ©s de logistique et les dĂ©veloppeurs dâIA deviennent des acteurs indispensables au sein de lâĂ©cosystĂšme militaire. MĂȘme la guerre elle-mĂȘme sâĂ©loigne progressivement. Lâintelligence artificielle, les systĂšmes autonomes et les infrastructures numĂ©riques permettent dâexternaliser, dâautomatiser et de commercialiser les opĂ©rations militaires comme jamais auparavant. La guerre ne nĂ©cessite pas forcĂ©ment une mobilisation de masse, mais bien des portefeuilles dâinvestissement.
Pour les petits Ătats membres qui espĂ©raient le bien-ĂȘtre social plutĂŽt que la guerre, les implications sont particuliĂšrement prĂ©occupantes. Lâaugmentation des budgets de dĂ©fense est prĂ©sentĂ©e comme un acte de solidaritĂ© envers lâAlliance, mais en rĂ©alitĂ©, elle sâapparente souvent Ă une participation obligatoire Ă un vaste programme dâinvestissement militaro-industriel. Les citoyens financent des armes quâils ne produisent ni ne contrĂŽlent, en achetant une protection contre des menaces qui sont frĂ©quemment amplifiĂ©es par la logique gĂ©opolitique qui sous-tend le systĂšme.
LâOTAN nâa jamais Ă©tĂ© une simple alliance militaire au sein de lâordre international fondĂ© sur lâONU. Elle a toujours Ă©tĂ© lâexpression de la vision stratĂ©gique occidentale du monde. Aujourdâhui, elle devient quelque chose dâencore plus complexe : un systĂšme oĂč la politique sĂ©curitaire, la politique industrielle, la maĂźtrise technologique et lâaccumulation de capital fusionnent de plus en plus. Le sommet dâAnkara ne se contentera pas dâaborder la dĂ©fense et la dissuasion. Il va rĂ©vĂ©ler Ă quel point lâavenir du capitalisme, de la technologie et de la violence organisĂ©e est dĂ©sormais intimement liĂ©. Ce sera un nouveau chapitre de lâĂ©conomie politique de mobilisation permanente Ă des fins militaristes.
Traduit par Spirit of Free Speech


