đâđš On imagine bien plus facilement la fin du monde que celle dâIsraĂ«l
Dans les rangs de Smotrich et Ben-Gvir convergent des Ă©lĂ©ments thĂ©ologico-politiques qui ont fini par radicaliser, sur le plan religieux, mĂȘme la droite la plus laĂŻque et institutionnelle du Likoud.

đâđš On imagine bien plus facilement la fin du monde que celle dâIsraĂ«l
Par Mattia Acerbo pour The Ecosocialist, le 21 avril 2026
Comment la droite israélienne transforme la guerre en un projet de rédemption.
âPar la justice de Dieu, quiconque tue un seul homme dĂ©truit le mondeâ. â Mishnah, chapitre IV, paragraphe V
IsraĂ«l est devenu une entitĂ© sans fin. Certaines puissances, Ă un moment donnĂ©, cessent de paraĂźtre contingentes et se prĂ©sentent comme des horizons inexorables, comme des rĂ©alitĂ©s qui ne peuvent prendre fin sans que le monde que nous connaissons ne disparaisse avec elles. Aujourdâhui, IsraĂ«l occupe plus que jamais cette position : non seulement en tant quâĂtat, mais aussi en tant que rĂ©alitĂ© politique, militaire et symbolique soustraite Ă lâimaginaire de sa fin, comme si ses crises, ses limites ou simplement sa transformation radicale ne pouvaient que mener au chaos, Ă la barbarie, Ă lâantisĂ©mitisme ou Ă la fin du monde.
Lorsquâun ordre historique se prĂ©sente comme impossible Ă surmonter, lorsque sa permanence sâidentifie au salut et sa remise en question Ă la fin des temps, alors on dĂ©passe le simple terrain de la gĂ©opolitique.
Tensions entre des soldats de lâarmĂ©e israĂ©lienne et des civils palestiniens devant la mosquĂ©e Al-Aqsa sur lâesplanade des MosquĂ©es, Ă JĂ©rusalem. Source : Il Manifesto
Ces derniĂšres annĂ©es, ce nâest pas un hasard si le langage thĂ©ologique fait brutalement son retour dans le dĂ©bat public et si les politiciens sâexpriment comme des prophĂštes. Netanyahu a invoquĂ© des figures bibliques telles quâAmalek pour dĂ©signer lâennemi, tandis que des opĂ©rations militaires sont baptisĂ©es dâaprĂšs des textes sacrĂ©s, comme Rising Lion. Ben-Gvir a revendiquĂ© la priĂšre juive sur lâEsplanade des MosquĂ©es et sâest mĂȘme dĂ©clarĂ© favorable Ă la construction dâune synagogue sur le site. Et aux Ătats-Unis aussi, le vocabulaire du pouvoir dĂ©rive de plus en plus ouvertement vers lâimaginaire biblique et messianique.
Mais il ne suffit pas de dire que la droite israĂ©lienne â ou amĂ©ricaine â « recourt » aux symboles religieux. Le problĂšme est plus radical : cette droite tend Ă interprĂ©ter lâhistoire elle-mĂȘme comme un espace dâaccomplissement et la guerre comme un vecteur de rĂ©demption. On parle ici de thĂ©ologie politique.
Pour saisir cette transformation du prĂ©sent, au-delĂ de lâactualitĂ©, il faut dâabord revenir Ă lâune des sources les plus influentes du messianisme juif : la mystique lurianique.
La fracture du monde
Aux origines du messianisme juif moderne se trouve la figure dâIsaac Luria, mystique du XVIe siĂšcle qui a ĆuvrĂ© Ă Safed, en GalilĂ©e, Ă une pĂ©riode de crise profonde du monde juif, encore marquĂ© par son expulsion dâEspagne. Avec lui, la crĂ©ation nâapparaĂźt plus comme un ordre harmonieux et achevĂ©, comme dans les doctrines mĂ©diĂ©vales de lâattente, mais comme un processus traversĂ© dĂšs lâorigine par une fracture radicale.
Au cĆur de sa doctrine se trouvent le tzimtzum, câest-Ă -dire la crĂ©ation comme consĂ©quence de la âcontractionâ ou du âretraitâ originel de Dieu pour laisser place au cosmos, le Shevirat ha-kelim, ces vases destinĂ©s Ă contenir la lumiĂšre divine dont le bris est Ă lâorigine du mal, et le tiqqun comme restauration de lâunitĂ© brisĂ©e.
Le point dĂ©cisif rĂ©side en ce que la rupture nâest pas une dĂ©viation anormale de lâordre du cosmos, mais une de ses propriĂ©tĂ©s intrinsĂšques.
La rĂ©demption, donc, au lieu dâarriver simplement Ă la fin de lâhistoire comme perspective attendue, doit passer par une rĂ©alitĂ© dĂ©jĂ fracturĂ©e, ouvrant la porte, pour la premiĂšre fois de maniĂšre radicale, Ă la conception de lâhistoire comme champ dâintervention : un espace oĂč la rĂ©demption est un processus qui se dĂ©roule au sein mĂȘme de lâhistoire.
Surmonter le mal pour libérer le bien
Câest lĂ quâintervient la figure de SabbataĂŻ Zevi, lâune des plus controversĂ©es de toute lâhistoire juive, qui fut par la suite radicalement rejetĂ©e par la tradition. Avec lui, le messianisme fait un bond qualitatif : le pĂ©chĂ©, la chute, la descente vers le mal ne sont plus seulement ce qui doit ĂȘtre rachetĂ©, mais peuvent entrer dans le processus mĂȘme de la rĂ©demption. MĂȘme aprĂšs sa conversion Ă lâislam en 1666, une partie de ses disciples a continuĂ© Ă le suivre, interprĂ©tant son apostasie comme un Ă©pisode inhĂ©rent au projet messianique.
Câest lĂ que sâaffirme la logique la plus dangereuse : surmonter le mal pour libĂ©rer le bien. Câest lĂ le cĆur de lâantinomisme : lâidĂ©e que la loi nâest plus la limite infranchissable de lâaction, mais quelque chose qui, dans certaines circonstances messianiques, peut ĂȘtre suspendu, renversĂ©, voire violĂ©. Avec Jacob Frank, qui sâest proclamĂ© hĂ©ritier de Zevi et a fondĂ© un mouvement explicitement anti-rabbinique, cette logique est poussĂ©e Ă ses extrĂȘmes : la violation de la halakha (loi) est conçue comme la condition prĂ©alable au dĂ©passement de lâordre existant. Câest la notion selon laquelle la rĂ©demption passe par la transgression.
Câest prĂ©cisĂ©ment cette dĂ©rive qui marque le point de rupture. Le sabbatianisme et, plus encore, le frankisme sont considĂ©rĂ©s par la tradition juive comme un traumatisme et un avertissement de ne pas prĂ©cipiter la rĂ©demption, car le faire finit par dissoudre la loi, lâordre et la communautĂ©. Et pourtant, la question quâils ont soulevĂ©e ne disparaĂźt pas : comment concevoir une rĂ©demption au sein de lâhistoire sans sombrer dans une accĂ©lĂ©ration destructrice ?
La rĂ©demption dans lâhistoire
Câest autour de cette question non rĂ©solue que sâarticule le personnage dâAbraham Isaac Kook (1865â1935), premier grand rabbin ashkĂ©naze de la Palestine mandataire et lâune des figures les plus influentes du sionisme religieux.
Avec Kook, le messianisme fait son entrĂ©e dans lâhistoire. Il nâest plus cantonnĂ© Ă un horizon transcendant ni liĂ© Ă une rupture destructrice de lâordre comme chez Zevi ou Frank, mais se dĂ©ploie au sein du temps historique en tant que processus. MĂȘme les processus apparemment sĂ©culiers â au premier rang desquels le sionisme â peuvent sâinscrire comme autant de moments dâun dessein divin plus vaste, câest-Ă -dire comme des instruments, conscients ou inconscients, dâune dynamique rĂ©demptrice.
1967, un tournant
Dans un contexte de tensions croissantes, marquĂ© par la fermeture du dĂ©troit de Tiran par lâĂgypte (tĂ©moignant de lâimportance cruciale du contrĂŽle des flux), la mobilisation militaire arabe et la perception israĂ©lienne dâun encerclement imminent, IsraĂ«l lance une attaque prĂ©ventive et, en moins dâune semaine, vainc lâĂgypte, la Syrie et la Jordanie, sâemparent du SinaĂŻ et de Gaza, des hauteurs du Golan, de la Cisjordanie, et de JĂ©rusalem-Est.
La portĂ©e de cet Ă©vĂ©nement nâest pas seulement militaire. Pour une part du sionisme religieux, et en particulier pour Zvi Yehuda Kook, fils dâAbraham Isaac Kook, la rapiditĂ© et lâissue de la guerre ne constituent pas un simple succĂšs stratĂ©gique : elles sont un signal divin. Si le pĂšre avait conçu lâhistoire comme le lieu du processus rĂ©dempteur, le fils va plus loin : lâhistoire sacrĂ©e se rend visible, presque tangible, Ă travers les Ă©vĂ©nements eux-mĂȘmes.
La coĂŻncidence entre la conquĂȘte territoriale et la gĂ©ographie biblique est interprĂ©tĂ©e comme lâaccomplissement dâun dessein divin, comme une preuve historique, presque une vĂ©rification empirique, des progrĂšs de la rĂ©demption. Il ne sâagit pas dâun succĂšs militaire ponctuel, mais de lâĂ©mergence visible dâun processus historique chargĂ© de sens thĂ©ologique.
La conquĂȘte de la Vieille Ville et du Mur occidental, en particulier, a un impact Ă©norme, puisque la victoire militaire coĂŻncide avec le retour Ă un centre spirituel millĂ©naire du judaĂŻsme.
Câest Ă ce stade que la thĂ©ologie du sionisme religieux se traduit par une pratique concrĂšte dâoccupation de la terre. Dans les annĂ©es qui ont immĂ©diatement suivi la guerre de 1967, le mouvement Gush Emunim prend forme, incarnant explicitement cette transformation. La colonisation devient une participation directe au processus rĂ©dempteur, une maniĂšre de fixer dans lâespace ce que la guerre a rĂ©vĂ©lĂ© dans le temps. Câest lĂ que naĂźt la matrice idĂ©ologique du mouvement des colons.
De ces prĂ©misses Ă©merge lâun des principes les plus dĂ©terminants : la terre nâest pas nĂ©gociable. Si Eretz Israel participe Ă la rĂ©demption, elle ne peut ĂȘtre cĂ©dĂ©e, Ă©changĂ©e ou divisĂ©e, car elle nâappartient pas Ă lâĂtat au sens purement politique, mais Ă un processus qui le transcende et en fonde a priori la lĂ©gitimitĂ©.
Toute cession ou nĂ©gociation est alors conçue comme une rĂ©gression spirituelle, comme une interruption de lâaccomplissement, jusquâĂ constituer une trahison de Dieu. Dans cette perspective, le colonialisme de peuplement nâest pas seulement autorisĂ©, mais revĂȘt la valeur de mitzvah, âdevoir religieuxâ.
Ă partir de lĂ , la logique de lâexpansion stratĂ©gique, de la sĂ©curitĂ© et du droit se confondent dans lâhorizon thĂ©ologique, et la colonisation devient le moyen par lequel ce processus prend forme, sous lâimpĂ©ratif âcrĂ©er du fait accompliâ, produire des faits qui, dans une perspective eschatologique, sâinscrivent dans le dessein rĂ©dempteur. âCrĂ©er des faits accomplisâ signifie alors transposer la promesse biblique en gĂ©ographie concrĂšte, inscrire la rĂ©demption dans lâespace vĂ©cu.
Violence sacrée
Câest dans ce contexte quâintervient la figure de Meir Kahane, qui pousse cette thĂ©ologie politique jusquâĂ ses derniers retranchements. Rabbin et fondateur de la Jewish Defense League aux Ătats-Unis, puis du parti Kach en IsraĂ«l, Kahane dĂ©veloppe une vision oĂč la dimension politique est entiĂšrement subordonnĂ©e Ă la dimension thĂ©ologique.
Les principes de sa doctrine sont explicites : la suprĂ©matie juive comme fondement de lâĂtat, le refus de la dĂ©mocratie libĂ©rale incompatible avec la souverainetĂ© divine, lâapplication de la halakha comme loi publique, et surtout lâidĂ©e du transfert, câest-Ă -dire lâexpulsion des Palestiniens de tous les territoires situĂ©s entre le Jourdain et la MĂ©diterranĂ©e.
Sur le plan eschatologique, Kahane soutient que lâĂtat juif nâest pas tant apparu comme une rĂ©compense pour les Juifs que comme une punition infligĂ©e par Dieu aux Gentils â les Arabes ou les non-Juifs en gĂ©nĂ©ral â pour les persĂ©cutions passĂ©es. Dans cette perspective, la violence militaire est un acte de dĂ©votion. La victoire sur le champ de bataille et la crainte suscitĂ©e chez lâadversaire deviennent la preuve suprĂȘme de la gloire divine. La violence se mue en une affirmation de pouvoir qui nâadmet aucune forme de mĂ©diation humaine, libĂ©rant le soldat de toute responsabilitĂ© individuelle et inscrivant ses gestes dans une mission de purification du monde.
Lâennemi nâest plus un adversaire historique avec lequel se mesurer politiquement, mais le nom biblique dâun mal radical Ă Ă©radiquer : Amalek. Jâai longuement dĂ©veloppĂ© ce point dans lâarticle prĂ©cĂ©dent âAnimaux humainsâ â De Gaza au mythe dâAmalek : comment se construit lâennemi palestinien.
Ă ce stade, la thĂ©ologie politique devient une eschatologie active : le temps de la rĂ©demption nâest plus seulement attendu, ni mĂȘme simplement reconnu Ă travers les Ă©vĂ©nements, mais tend Ă ĂȘtre prĂ©cipitĂ© par lâaction historique humaine. Le conflit et la violence â investis dâune charge salvatrice â deviennent ainsi un passage obligĂ© Ă franchir jusquâau bout.
Accélérer la fin des temps : la guerre ultime
Lorsquâon parle de la droite messianique israĂ©lienne, câest prĂ©cisĂ©ment de cette tradition dont il est question. Au sein du sionisme religieux et de Pouvoir juif â câest-Ă -dire dans les rangs de Smotrich et Ben-Gvir â convergent des Ă©lĂ©ments thĂ©ologico-politiques qui ont fini par radicaliser, sur le plan religieux, mĂȘme la droite la plus laĂŻque et institutionnelle du Likoud.
La notion qui permet de comprendre cette vision est celle dâaccĂ©lĂ©rationnisme messianique. Dans le judaĂŻsme, la âfin des tempsâ (Acharit HaYamim) ne dĂ©signe pas la destruction du monde, mais le dĂ©but de lâĂšre messianique : une Ă©poque de paix universelle, de justice et de connaissance divine, marquĂ©e par lâarrivĂ©e du Messie, la reconstruction du TroisiĂšme Temple et le retour des exilĂ©s en IsraĂ«l.
Le plus important aujourdâhui, câest que la fin des temps nâest pas simplement attendue. Elle est prĂ©parĂ©e. ForcĂ©e. AccĂ©lĂ©rĂ©e. La rĂ©demption cesse dâĂȘtre un horizon lointain et devient une mission historique Ă accomplir par lâaction politique, la conquĂȘte territoriale et lâintensification de la guerre, Ă tout prix. Si lâaccomplissement est dĂ©jĂ inscrit dans le temps, alors le temps lui-mĂȘme peut ĂȘtre prĂ©cipitĂ©, amenant Ă maturation par la main de lâhomme ce qui aurait dĂ©jĂ Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© par Dieu.
Câest cette logique qui imprĂšgne, avec une intensitĂ© et sous des formes diverses, une grande partie du messianisme sioniste contemporain. Pour obtenir la restauration de lâordre divin, il faut radicaliser le conflit, Ă©liminer lâennemi, sâexposer sciemment au risque de catastrophe. Non seulement Ă lâeffondrement de lâĂ©conomie mondiale, comme le montre aujourdâhui Ormuz â et demain, peut-ĂȘtre, Bab el-Mandeb â, mais aussi au risque nuclĂ©aire et Ă lâimplosion âĂ chaudâ de cette âguerre mondiale fragmentĂ©eâ qui se dĂ©roule dĂ©sormais sous nos yeux.
Dans cette perspective, les conditions de la venue du Messie cessent de nâappartenir quâĂ la religion, et se transforment en objectifs politico-militaires : le retour de tous les Juifs en terre dâIsraĂ«l, la crĂ©ation du Grand IsraĂ«l du Nil Ă lâEuphrate avec JĂ©rusalem pour capitale, la destruction de la mosquĂ©e al-Aqsa et la reconstruction du Temple, et la victoire dans la bataille finale contre les ennemis dâIsraĂ«l.
Dans la tradition hĂ©braĂŻque, câest exactement ce que Gog et Magog dĂ©signent : la guerre finale oĂč les puissances de lâhistoire â peuples, armĂ©es ou coalitions entiĂšres â se rassemblent contre IsraĂ«l dans un affrontement chargĂ© dâune signification ultime. Le conflit se dĂ©roule dans le monde, dans la gĂ©ographie concrĂšte des nations et des territoires.
Dans cette constellation, lâaccĂ©lĂ©ration du temps est une accĂ©lĂ©ration vers la guerre. Lâhistoire est portĂ©e Ă son point dâintensitĂ© maximale, dans lâaffrontement dĂ©cisif avec lâennemi absolu. Aucun compromis, aucun pacte, aucune trĂȘve, aucune paix vĂ©ritable avant la victoire finale.
Au cours de lâhistoire, cette mythologie biblique sâest rĂ©activĂ©e Ă plusieurs reprises, transformant des acteurs prĂ©cis en incarnations de lâantagonisme eschatologique : de la Perse antique Ă lâUnion soviĂ©tique, jusquâĂ lâIran dâaujourdâhui. Câest aussi pour cette raison que, dans cette perspective, IsraĂ«l ne craint pas vraiment lâaffrontement ouvert contre lâIran, ni contre le Hamas, le Hezbollah au Liban, ou contre les Houthis au YĂ©men. La vĂ©ritable paix ne viendra quâaprĂšs la dĂ©faite dĂ©finitive des ennemis amalĂ©cites dâIsraĂ«l, lorsque Dieu interviendra dans la derniĂšre bataille et que le Messie inaugurera le Royaume dâIsraĂ«l et la concorde du peuple Ă©lu.
La bataille de Gog et Magog, alors, ne doit pas ĂȘtre Ă©vitĂ©e. Elle doit ĂȘtre combattue et remportĂ©e. Câest pourquoi la violence, la destruction, voire la catastrophe peuvent ĂȘtre rĂ©interprĂ©tĂ©es comme des âsouffrancesâ messianiques : des Ă©tapes nĂ©cessaires par lesquelles lâhistoire se rapproche de son dĂ©nouement, de lâordre du monde sur le point de naĂźtre. Câest lĂ que la logique de lâaccĂ©lĂ©ration rĂ©vĂšle son aspect le plus effrayant : lâaccomplissement dâIsraĂ«l coĂŻncide avec lâintensification maximale du conflit.
VoilĂ le paradoxe du prĂ©sent. Lâinstauration du Royaume dâIsraĂ«l, le rassemblement des exilĂ©s, la paix du peuple Ă©lu, la dĂ©faite finale des ennemis : tout est envisagĂ© Ă lâextrĂȘme limite de la catastrophe, comme si la rĂ©demption ne pouvait passer que par la dĂ©vastation du monde. En ce sens, lâaccomplissement dâIsraĂ«l tend Ă coĂŻncider avec la fin du monde. Et câest peut-ĂȘtre prĂ©cisĂ©ment pour cela quâil semble aujourdâhui plus facile dâimaginer la fin du monde que la fin dâIsraĂ«l.
Ne pas forcer lâissue
Ă la croisĂ©e de la thĂ©ologie et de la politique, la droite messianique israĂ©lienne commet son pire blasphĂšme : elle transforme lâattente en accĂ©lĂ©ration. La rĂ©demption nâest plus ce qui doit advenir, mais une chose Ă prĂ©parer, Ă anticiper, Ă forcer activement par la conquĂȘte du territoire, la guerre et la destruction inconditionnelle de lâennemi. Le Temple, la souverainetĂ©, la terre indivisible, la bataille finale : tout est subordonnĂ© Ă un projet historique et politique qui prĂ©tend rĂ©aliser de mains dâhommes ce qui devrait ĂȘtre lâĆuvre de Dieu.
Mais ce projet est-il vraiment issu du judaĂŻsme ? Non. Du point de vue de la grande tradition juive, cette vision relĂšve de lâidolĂątrie et de lâhĂ©rĂ©sie. Depuis MaĂŻmonide, le messianisme rabbinique insiste en effet sur un impĂ©ratif opposĂ© : dohak et ha-ketz, ne pas forcer la fin. La tĂąche de lâhomme ne consiste pas Ă provoquer la rĂ©demption, mais Ă lâattendre avec une patience infinie sans usurper la place de Dieu. Car vouloir accĂ©lĂ©rer le salut, câest dĂ©jĂ le trahir : substituer Ă lâattente la conquĂȘte violente et Ă Dieu son propre projet politique de domination.
Personne ne souhaite la âfin dâIsraĂ«lâ au sens littĂ©ral. Ce qui doit prendre fin, câest cet IsraĂ«l-lĂ : cet Ătat-nation qui a confondu salut et guerre, promesse biblique et domination, rĂ©demption et anĂ©antissement de lâennemi. Lorsque la politique prĂ©tend forcer son propre eschaton, le rĂ©sultat ne sera pas le Messie. Mais la catastrophe.
Traduit par Spirit of Free Speech





