đâđš Qui espĂ©riez-vous tromper ?
Par Ahmad Ibsais, le 21 août 2025
Les cours reprennent, avec des gens qui ont manifesté pour toutes les causes sauf celle de la Palestine.
âJe suis dĂ©solĂ©â. Une petite phrase vide de sens. Loin de reflĂ©ter la rĂ©alitĂ©. Elle leur permet de faire semblant d'ĂȘtre compatissants sans jamais assumer le poids de la dĂ©vastation. Elle les protĂšge de la douleur qui les consumerait s'ils laissaient libre cours Ă leurs Ă©motions. Peut-ĂȘtre croient-ils que ces mots peuvent soulager, mais ce n'est pas le cas. Ils ne servent qu'Ă ceux qui les prononcent, jamais Ă ceux Ă qui ils s'adressent.
La semaine prochaine, je reprends les cours et me retrouve Ă fixer mon tĂ©lĂ©phone, Ă faire dĂ©filer les mĂȘmes noms depuis des mois. Ceux qui ont assurĂ© Ă tout le monde qu'ils commenteraient l'Ă©mission Love Island ou le repas pris dans un resto bon marchĂ© de Miami. On a likĂ© les pĂątes Carbonara, mais pas les corps Ă©maciĂ©s.
Ils ont postĂ© des symboles noirs pour George Floyd, mais se sont tus quand des dizaines de milliers d'enfants palestiniens ont Ă©tĂ© assassinĂ©s. Ils ont truffĂ© leurs profils de drapeaux ukrainiens. Ils ont manifestĂ© contre la haine anti-asiatique. Ils ont critiquĂ© Trump depuis le confort de leur tour d'ivoire, avec leur tasse Starbucks. Ils sont prĂȘts Ă s'enflammer pour toutes sortes d'injustices, mais quand mon peuple meurt de faim, est bombardĂ© et enterrĂ© vivant, ils gardent le silence. Ce sont ceux que je croyais connaĂźtre, ceux que j'ai honte d'avoir un jour appelĂ©s mes amis.
Je me repasse en boucle les conversations qui n'ont pas encore eu lieu. Quelqu'un me demandera comment s'est passĂ© mon Ă©tĂ©, et j'aurai Ă choisir entre raconter que je l'ai passĂ© Ă regarder des enfants suffoquer sous les dĂ©combres ou faire semblant d'ĂȘtre heureux. Quelqu'un me demandera si j'ai hĂąte de commencer le nouveau semestre, et je vais devoir choisir entre ĂȘtre honnĂȘte, ou me conformer Ă l'image qu'ils attendent de moi. Quelqu'un me demandera comment je vais, et je m'interrogerai sur leurs intentions : s'intĂ©ressent-ils Ă moi ou ont-ils dĂ©jĂ oubliĂ© que les Palestiniens existent ?
Comment affronter ceux qui ont assisté à un génocide sans réagir ? Comment partager un espace avec quelqu'un qui a liké des photos de vacances à Tel Aviv alors que des enfants palestiniens sont abattus par des soldats israéliens ? Comment discuter avec ceux qui estiment que l'élimination de votre peuple est trop complexe pour se prononcer, ou dont la lùcheté l'emporte sur la morale ?
Le pire, c'est de savoir que certains d'entre eux feront comme si de rien n'Ă©tait. Ils me salueront avec le mĂȘme enthousiasme factice, se plaindront des enseignants, m'inviteront Ă des fĂȘtes et parleront de leur vie si stressante, alors qu'ils continuent de regarder les Palestiniens se faire exterminer. Ils s'attendent Ă ce que je sois normal, que je rie Ă leurs blagues, que je m'intĂ©resse Ă leurs problĂšmes, que je feigne de ne pas voir que leur silence trahit leur vĂ©ritable nature.
âComment vas-tu ?â VoilĂ la question que je redoute le plus. âJe vais bienâ est le mensonge le plus simple, celui qui permet Ă tout le monde de passer Ă autre chose sans avoir Ă affronter le prix que coĂ»te leur silence. âĂa va mieuxâ ouvre une porte que je ne suis pas sĂ»r de vouloir pousser, pour ne pas les contraindre Ă se soucier suffisamment de moi pour me demander pourquoi. âComment croyez-vous que j'aille ?â les obligerait Ă reconnaĂźtre ce qu'ils ont ignorĂ©, Ă condition qu'il leur reste encore assez de honte pour le ressentir.
Peut-ĂȘtre que je leur dirai la vĂ©ritĂ©. Peut-ĂȘtre leur dirai-je que je vais mal, mal depuis des mois, et que je ne me sentirai pas mieux tant que mon peuple sera assassinĂ© sous les yeux d'un monde qui reste les bras croisĂ©s. Peut-ĂȘtre leur demanderai-je comment ils font pour dormir la nuit, comment ils peuvent regarder des vidĂ©os d'enfants mourants sans rien ressentir, comment ils arrivent Ă se prĂ©occuper de leurs notes de mi-semestre alors que des Palestiniens sont enterrĂ©s vivants. Ou peut-ĂȘtre ne dirai-je rien du tout. Peut-ĂȘtre laisserai-je le silence s'installer jusqu'Ă ce qu'ils rĂ©alisent qu'ils doivent vivre avec ce qu'ils ont choisi, jusqu'Ă ce qu'ils comprennent que certaines choses ne peuvent ĂȘtre pardonnĂ©es, oubliĂ©es ou effacĂ©es par une conversation anodine.
Peut-ĂȘtre vais-je plutĂŽt leur demander... âComment allez-vous ?â Comment pouvez-vous vivre avec vous-mĂȘmes ? Comment pouvez-vous vivre en paix en sachant que vous avez assistĂ© Ă des horreurs et que vous n'avez rien dit ? Comment pouvez-vous vous rĂ©veiller le matin et vivre votre vie dans le confort du silence, alors que vous savez que vous auriez pu parler ? Comment pouvez-vous supporter votre absence, celle qui a broyĂ© des gĂ©nĂ©rations pendant que vous viviez, dormiez, rĂȘviez ?
Mais je serai là la semaine prochaine, avec des étudiants dont les professeurs donneront des cours sur les droits de l'homme en ignorant le génocide en cours. Je m'assiérai à cÎté de ceux qui voient la vie des Palestiniens comme une affaire politique plutÎt qu'un enjeu moral. Je participerai aux discussions sur la justice et la démocratie, alors que mon peuple n'a droit ni à l'une, ni à l'autre.
Au fond, l'indiffĂ©rence des Ă©trangers n'est pas si difficile Ă accepter. Non, les pires sont ceux en qui j'avais confiance, ceux qui se sont finalement avĂ©rĂ© ĂȘtre le genre d'individus qui ignorent le gĂ©nocide. Leur amitiĂ© est conditionnelle. Leur moralitĂ© a ses limites. Leur silence, ils l'ont choisi jour aprĂšs jour, encore et encore.
âComment vas-tu ?â vont-ils me demander. Mais je ne me souviendrai que de ce qu'ils sont vraiment. Et ils me feront porter la honte de les avoir connus.
Traduit par Spirit of Free Speech



