đâđš âJe m'ennuie, donc je tireâ, ou comment Tsahal cautionne la violence gratuite Ă Gaza
Des soldats décrivent l'absence quasi-totale de rÚgles dans la guerre à Gaza, les soldats tirant à leur guise, brûlant les maisons, laissant des cadavres dans les rues, avec l'aval de leur hiérarchie.

đâđš âJe m'ennuie, donc je tireâ, ou comment Tsahal cautionne la violence gratuite Ă Gaza
Par Oren Ziv, le 8 juillet 2024
DĂ©but juin, Al Jazeera a publiĂ© une sĂ©rie de vidĂ©os troublantes rĂ©vĂ©lant ce qu'il a qualifiĂ© dââexĂ©cutions sommairesâ, des soldats israĂ©liens abattant plusieurs Palestiniens qui marchaient prĂšs de la route cĂŽtiĂšre dans la bande de Gaza, et en trois occasions distinctes. Dans chacun des cas, les Palestiniens ne semblaient pas armĂ©s, et ne reprĂ©sentaient aucune menace imminente pour les soldats.
De telles images sont rares, en raison des contraintes sévÚres auxquelles sont confrontés les journalistes dans l'enclave assiégée et du danger permanent pour leur vie. Mais ces exécutions, qui ne semblent pas avoir de justification sécuritaire, correspondent aux témoignages de six soldats israéliens qui ont parlé à +972 Magazine et à Local Call aprÚs leur libération du service actif à Gaza au cours des derniers mois. Corroborant les témoignages de témoins oculaires et de médecins palestiniens tout au long de la guerre, les soldats ont déclaré avoir été autorisés à ouvrir le feu sur les Palestiniens pratiquement à volonté, y compris sur les civils.
Les six sources - Ă l'exception d'une seule parlant sous couvert d'anonymat - ont racontĂ© comment les soldats israĂ©liens exĂ©cutent rĂ©guliĂšrement des civils palestiniens simplement parce qu'ils pĂ©nĂštrent dans une zone que l'armĂ©e dĂ©finit comme une âzone interditeâ. Les tĂ©moignages dĂ©peignent un paysage jonchĂ© de cadavres de civils laissĂ©s Ă l'abandon ou dĂ©vorĂ©s par des animaux errants. L'armĂ©e ne les dissimule qu'avant l'arrivĂ©e des convois d'aide internationale, afin que âles images de personnes en Ă©tat de dĂ©composition avancĂ©e ne soient pas diffusĂ©esâ. Deux des soldats ont Ă©galement fait Ă©tat d'une politique systĂ©matique consistant Ă incendier les maisons palestiniennes aprĂšs les avoir occupĂ©es.
Plusieurs sources ont décrit que tirer sans restriction permet aux soldats de se défouler ou de rompre avec la monotonie de leur routine quotidienne.
âLes gens veulent vivre l'Ă©vĂ©nement [Ă fond]â, se souvient S., un rĂ©serviste qui a servi dans le nord de Gaza. âJ'ai personnellement tirĂ© quelques balles sans raison, dans la mer, sur un trottoir ou un bĂątiment abandonnĂ©. Ils disent qu'il s'agit de âtirs ordinairesâ, ce qui est un code pour dire âje m'ennuie, donc je tireââ.
Depuis les annĂ©es 1980, l'armĂ©e israĂ©lienne refuse de divulguer ses rĂšgles en matiĂšre de tirs Ă balles rĂ©elles, malgrĂ© plusieurs pĂ©titions adressĂ©es Ă la Haute Cour de justice. Selon le sociologue politique Yagil Levy, depuis la seconde Intifada, âl'armĂ©e n'a pas donnĂ© aux soldats de rĂšgles d'engagement Ă©critesâ, laissant ainsi une grande latitude Ă l'interprĂ©tation des soldats sur le terrain et de leurs commandants. En plus de contribuer Ă l'assassinat de plus de 38 000 Palestiniens, des sources ont dĂ©clarĂ© que ces directives laxistes Ă©taient Ă©galement en partie responsables du nombre Ă©levĂ© de soldats israĂ©liens tuĂ©s par des tirs amis au cours des derniers mois.

âLa libertĂ© d'action Ă©tait totaleâ, a dĂ©clarĂ© B., un autre soldat qui a servi dans les forces rĂ©guliĂšres Ă Gaza pendant des mois, y compris dans le centre de commandement de son bataillon.
âS'il y a [ne serait-ce] que la moindre sensation de menace, pas besoin de se justifier, il suffit de tirerâ. Lorsque les soldats voient quelqu'un s'approcher, âil est permis de tirer sur le centre de gravitĂ© [du corps], pas en l'airâ, poursuit B.. âIl est permis de tirer sur tout le monde, jeunes filles, femmes ĂągĂ©esâ.
B. a poursuivi en dĂ©crivant un incident survenu en novembre, au cours duquel des soldats ont tuĂ© plusieurs civils lors de l'Ă©vacuation d'une Ă©cole proche du quartier Zeitoun de la ville de Gaza, qui servait d'abri aux Palestiniens dĂ©placĂ©s. L'armĂ©e avait ordonnĂ© aux personnes Ă©vacuĂ©es de sortir par la gauche, vers la mer, plutĂŽt que par la droite, oĂč se trouvaient les soldats. Lorsqu'une fusillade a Ă©clatĂ© Ă l'intĂ©rieur de l'Ă©cole, ceux qui ont fui le chaos qui s'est ensuivi ont Ă©tĂ© immĂ©diatement pris pour cible.
âDes rumeurs circulaient selon lesquelles le Hamas voulait crĂ©er la paniqueâ, explique B.. âUne bataille s'est engagĂ©e Ă l'intĂ©rieur, les gens ont fui. Certains sont partis vers la gauche, en direction de la mer, [mais] d'autres ont couru vers la droite, y compris des enfants. Tous ceux qui sont allĂ©s Ă droite ont Ă©tĂ© tuĂ©s - 15 Ă 20 personnes. Il y avait un amoncellement de corpsâ.
On tirait à volonté, à tour de bras
B. a dĂ©clarĂ© qu'il Ă©tait difficile de distinguer les civils des combattants Ă Gaza, affirmant que les membres du Hamas âse promĂšnent souvent sans leurs armesâ. Mais de ce fait, âtout homme ĂągĂ© de 16 Ă 50 ans est soupçonnĂ© d'ĂȘtre un terroristeâ.
âIl est interdit de se promener, et toute personne qui se trouve dehors est suspecteâ, poursuit B.. âSi nous voyons quelqu'un nous regarder par une fenĂȘtre, câest suspect. On tire. Tout contact [avec la population] met les soldats en danger, et il faut donc faire en sorte qu'il soit interdit d'approcher [les soldats] sous quelque prĂ©texte que ce soit. [Les Palestiniens ndlr] ont compris que lorsque nous arrivons, ils doivent s'enfuirâ.
MĂȘme dans des zones apparemment non peuplĂ©es ou dĂ©sertĂ©es de Gaza, les soldats se sont livrĂ©s Ă des tirs intensifs dans le cadre d'une procĂ©dure connue sous le nom de âdĂ©monstration de prĂ©senceâ. S. a tĂ©moignĂ© que ses camarades soldats
âtiraient beaucoup, mĂȘme sans raison - quiconque veut tirer, quelle que soit la raison, fait feuâ. Dans certains cas, a-t-il ajoutĂ©, cela avait pour but âde faire sortir les gens [de leurs cachettes] ou de faire acte de prĂ©senceâ.

M., un autre réserviste qui a servi dans la bande de Gaza, a expliqué que ces ordres émanaient directement des commandants de la compagnie ou du bataillon sur le terrain.
âLes fusillades sont frĂ©quentes et dĂ©bridĂ©es. Et pas seulement Ă lâarme lĂ©gĂšre : Ă coups de mitrailleuses, dâobus de mortierâ.
MĂȘme en l'absence d'ordres venant d'en haut, M. a tĂ©moignĂ© que les soldats sur le terrain font rĂ©guliĂšrement la loi eux-mĂȘmes.
âLes soldats ordinaires, les officiers subalternes, les commandants de bataillon - les soldats qui veulent tirer ont l'autorisation de le faireâ.
S. se souvient d'avoir entendu à la radio qu'un soldat stationné dans une enceinte sécurisée avait tiré sur une famille palestinienne qui se promenait à proximité.
âAu dĂ©but, ils disent âquatre personnesâ, puis âdeux enfants et deux adultesâ, et finalement ils parlent âd'un homme, d'une femme, et de deux enfantsâ. Vous composez vous-mĂȘme le tableauâ.
Un seul des soldats interrogĂ©s dans le cadre de cette enquĂȘte a acceptĂ© d'ĂȘtre identifiĂ© par son nom : Yuval Green, un rĂ©serviste de 26 ans originaire de JĂ©rusalem qui a servi dans la 55e brigade de parachutistes en novembre et dĂ©cembre de l'annĂ©e derniĂšre (Green a rĂ©cemment co-signĂ© une lettre de 41 rĂ©servistes exprimant leur refus de continuer Ă servir Ă Gaza, suite Ă l'invasion de Rafah par l'armĂ©e).
âIl n'y avait aucune restriction sur les munitionsâ, a dĂ©clarĂ© M. Green Ă +972 et Ă Local Call. âLes hommes tiraient juste pour tromper leur ennuiâ.
Green a dĂ©crit un incident survenu une nuit pendant la fĂȘte juive de Hanoukka en dĂ©cembre, lorsque
âtout le bataillon a ouvert le feu simultanĂ©ment comme un feu d'artifice, y compris avec des munitions traçantes [qui gĂ©nĂšrent une lumiĂšre vive]. Cela a donnĂ© des couleurs folles, illuminant le ciel, et parce que [Hanoukka] est la âfĂȘte des lumiĂšresâ, c'est devenu symboliqueâ.

C., un autre soldat qui a servi Ă Gaza, a expliquĂ© que lorsque les soldats entendaient des coups de feu, ils communiquaient par radio pour savoir s'il y avait une autre unitĂ© militaire israĂ©lienne dans le secteur, et si ce n'Ă©tait pas le cas, ils ouvraient le feu. âLes soldats tiraient comme ils voulaient, Ă tour de brasâ. Mais comme le note C., la libertĂ© de tir signifie que les soldats sont souvent exposĂ©s au risque considĂ©rable de tirs amis, qu'il qualifie de
âplus dangereux que le Hamasâ. âĂ plusieurs reprises, des soldats de Tsahal ont tirĂ© dans notre direction. Nous n'avons pas rĂ©agi, nous avons vĂ©rifiĂ© Ă la radio mais personne n'a Ă©tĂ© blessĂ©â.
Ă l'heure oĂč nous Ă©crivons ces lignes, 324 soldats israĂ©liens ont Ă©tĂ© tuĂ©s Ă Gaza depuis le dĂ©but de l'invasion terrestre, dont au moins 28 par des tirs amis, selon l'armĂ©e. D'aprĂšs l'expĂ©rience de M. Green, ce type d'incident est le âprincipal facteurâ de mise en danger de la vie des soldats. âIl y a eu beaucoup [de tirs amis], ça m'a rendu fouâ, a-t-il dĂ©clarĂ©.
Pour Green, les rÚgles d'engagement témoignent également d'une profonde indifférence vis-à -vis du sort des otages.
âIls m'ont parlĂ© d'une pratique consistant Ă faire exploser les tunnels, et je me suis dit que s'il y avait des otages [dans ces tunnels], cela les tueraitâ.
AprĂšs que les soldats israĂ©liens Ă Shuja'iyya ont tuĂ© trois otages agitant des drapeaux blancs en dĂ©cembre, pensant qu'il s'agissait de Palestiniens, Green dit avoir Ă©tĂ© furieux, mais on lui a dit âon ne peut rien y faireâ. Les commandants ont affinĂ© les procĂ©dures en disant : âMontrez-Vous attentifs et rĂ©actifs, nous sommes dans une zone de combat, restons vigilantsâ.
B. confirme que mĂȘme aprĂšs lâincident de Shuja'iyya, âcontraire aux ordresâ de l'armĂ©e, les rĂšgles relatives aux tirs Ă dĂ©couvert n'ont pas changĂ©.
âQuant aux otages, nous n'avions pas de directive spĂ©cifiqueâ, se souvient-il. âLes hauts gradĂ©s de l'armĂ©e ont dĂ©clarĂ© qu'aprĂšs la fusillade sur les otages, ils ont informĂ© [les soldats sur le terrain]. [Mais ils ne nous ont rien dit].â
Lui et ses compagnons de combat n'ont entendu parler des tirs sur les otages que deux semaines et demie aprÚs l'incident, une fois qu'ils ont quitté Gaza.
âJ'ai entendu des dĂ©clarations [d'autres soldats] disant que les otages Ă©taient morts, qu'ils n'avaient aucune chance, et qu'ils ont Ă©tĂ© abandonnĂ©sâ, a indiquĂ© M. Green. âC'est ce qui m'a le plus dĂ©rangĂ©... ils n'arrĂȘtaient pas de dire : âNous sommes ici pour les otagesâ, mais il est clair que la guerre nuit aux otages. C'est ce que je pensais Ă l'Ă©poque, et aujourd'hui, cela s'avĂšre fondĂ©â.

Un bĂątiment est dĂ©truit, et câest vraiment marrant
A., un officier qui a servi dans la direction des opérations de l'armée, a témoigné que la salle des opérations de sa brigade - qui coordonne les combats depuis l'extérieur de Gaza, en approuvant les attaques et en prévenant les tirs amis - n'a pas reçu d'ordres clairs concernant la conduite à tenir en cas de fusillade, pour les transmettre aux soldats sur le terrain.
âĂ partir du moment oĂč nous avons pĂ©nĂ©trĂ© dans le pĂ©rimĂštre, il n'y a jamais eu de briefingâ, a-t-il dĂ©clarĂ©. âNous n'avons pas reçu dâinstructions de la hiĂ©rarchie Ă transmettre aux soldats et aux commandants de bataillonâ.
Il a noté que des instructions avaient été données pour ne pas tirer sur les itinéraires humanitaires, mais qu'ailleurs,
âon remplit les blancs, en l'absence de toute autre directive. C'est selon le principe âSi on l'interdit ailleurs, ici, on peutââ.
A. explique que les tirs sur âles hĂŽpitaux, les cliniques, les Ă©coles, les institutions religieuses [et] les bĂątiments des organisations internationalesâ requiĂšrent tout de mĂȘme une autorisation spĂ©ciale. Mais dans la pratique,
âje peux compter sur les doigts d'une main les cas oĂč l'on nous a dit de ne pas tirer. MĂȘme pour des bĂątiments sensibles comme les Ă©coles, [l'autorisation] n'est qu'une formalitĂ©â.
âEn gĂ©nĂ©ralâ, poursuit A., âl'Ă©tat dâesprit qui rĂšgne dans la salle des opĂ©rations est le suivant : âTirez d'abord, posez des questions ensuiteâ. Personne ne versera de larme si nous dĂ©truisons une maison alors que ce n'Ă©tait pas nĂ©cessaire, ou si nous tirons sur quelqu'un qu'on n'avait pas besoin d'abattreâ.
A. a dĂ©clarĂ© qu'il avait connaissance de cas oĂč des soldats israĂ©liens avaient tirĂ© sur des civils palestiniens entrĂ©s dans leur zone d'opĂ©ration, ce qui correspond Ă lâenquĂȘte de Haaretz sur les âzones de mortâ dans les secteurs de Gaza occupĂ©s par l'armĂ©e.
âC'est la rĂšgle par dĂ©faut. Aucun civil n'est censĂ© se trouver dans la zone, c'est le principe. Si nous repĂ©rons quelqu'un Ă une fenĂȘtre, alors on tire, et on le tueâ.
A. ajoute que les rapports ne permettent pas toujours de savoir si les soldats ont tiré sur des militants ou sur des civils non armés - et
âsouvent, on sent bien que la personne a Ă©tĂ© piĂ©gĂ©e dans un contexte et qu'on a ouvert le feuâ.
Mais cette ambiguïté sur l'identité des victimes signifie que, pour A., les rapports militaires sur le nombre de membres du Hamas tués ne sont pas fiables.
âDans la salle de commandement, chaque personne tuĂ©e est considĂ©rĂ©e comme un terroristeâ, a-t-il tĂ©moignĂ©.
âL'objectif est de comptabiliser le nombre de [terroristes] tuĂ©s dans la journĂ©eâ, a poursuivi A.. âChaque soldat veut montrer qu'il est le meilleur. On considĂšre que tous les hommes sont des terroristes. Parfois, un commandant demande soudainement des chiffres, et l'officier de la division court alors de brigade en brigade pour parcourir la liste du systĂšme informatique militaire et faire le dĂ©compte.â
Le témoignage d'A. corrobore un reportage récent du média israélien Mako, concernant une frappe de drone par une brigade qui a tué des Palestiniens dans la zone d'opération d'une autre brigade. Des officiers des deux brigades se sont consultés pour savoir laquelle devait enregistrer les exécutions.
âQuâest-ce que ça peut faire ? Enregistrez-les tous les deuxâ, a dĂ©clarĂ© l'un d'eux Ă l'autre, indique la publication.
Au cours des premiĂšres semaines suivant l'attaque du 7 octobre menĂ©e par le Hamas, se souvient A., âon se sentait trĂšs coupables que cela se soit produit sous notre surveillanceâ, un sentiment partagĂ© par le grand public israĂ©lien - et qui s'est rapidement muĂ© en volontĂ© de reprĂ©sailles.
âL'ordre de se venger n'a pas Ă©tĂ© expliciteâ, a dĂ©clarĂ© A., âmais lorsqu'il faut prendre une dĂ©cision, les instructions, les ordres et les protocoles [concernant les affaires âsensiblesâ] n'ont qu'une faible incidenceâ.
Lorsque des drones diffusaient des images d'attaques Ă Gaza,
âil y avait des cris de joie dans la salle de commandementâ, a dĂ©clarĂ© A.. âDe temps en temps, un bĂątiment s'effondre... et l'on se dit : âWow, c'est dingue, trop bienââ.

A. relĂšve l'ironie selon laquelle ce qui a motivĂ© les appels Ă la vengeance des IsraĂ©liens, c'est la conviction que les Palestiniens de Gaza se sont rĂ©jouis des morts et des destructions du 7 octobre. Pour justifier l'absence de distinction entre civils et combattants, les gens ont recours Ă des dĂ©clarations telles que âIls ont distribuĂ© des bonbonsâ, âIls ont dansĂ© le 7 octobreâ ou encore âIls ont Ă©lu le Hamasâ... Pas tout le monde, mais bon nombre de gens pensent que l'enfant d'aujourd'hui [est] le terroriste de demain.
âMoi aussi, soldat plutĂŽt de gauche, j'ai trĂšs vite oubliĂ© qu'il s'agissait de vraies maisons [Ă Gaza]â, dit A. Ă propos de son expĂ©rience dans la salle de commandement. âJ'avais l'impression d'ĂȘtre dans un jeu vidĂ©o. Ce n'est qu'au bout de deux semaines que j'ai rĂ©alisĂ© que ces bĂątiments en train de s'effondrer Ă©taient bien rĂ©els : s'il y a des habitants [dedans], alors [les bĂątiments se sont Ă©croulĂ©s] sur eux, et si ce n'est pas le cas, ils se sont effondrĂ©s avec tout ce qu'ils contenaientâ.
Une effroyable odeur de mort
Plusieurs soldats ont tĂ©moignĂ© que la politique de tir permissive a habilitĂ© les unitĂ©s israĂ©liennes Ă tuer des civils palestiniens, mĂȘme lorsqu'ils sont identifiĂ©s comme tels au prĂ©alable. D., rĂ©serviste, a dĂ©clarĂ© que sa brigade Ă©tait stationnĂ©e Ă proximitĂ© de deux couloirs de circulation dits âhumanitairesâ, l'un pour les organisations d'aide, et l'autre pour les civils fuyant du nord vers le sud de la bande de Gaza. Dans la zone opĂ©rationnelle de sa brigade, une politique de âligne rouge, ligne verteâ a Ă©tĂ© mise en place, dĂ©limitant des zones oĂč il Ă©tait interdit aux civils de pĂ©nĂ©trer.
Selon D., les organisations humanitaires étaient autorisées à se rendre dans ces zones moyennant une coordination préalable (l'interview a été réalisée avant qu'une série de frappes de précision israéliennes ne tue sept employés de la World Central Kitchen), mais pour les Palestiniens, c'était différent.
âQuiconque traversait la zone verte devenait une cible potentielleâ, explique D., affirmant que ces zones Ă©taient signalĂ©es aux civils. âS'ils franchissent la ligne rouge, vous le signalez Ă la radio et vous n'avez pas besoin d'attendre la permission, vous pouvez tirerâ.
Pourtant, D. affirme que des civils se rendent souvent dans les zones oĂč passent les convois d'aide afin de rĂ©cupĂ©rer les restes qui pourraient tomber des camions. NĂ©anmoins, la politique consiste Ă tirer sur quiconque tente d'entrer.
âLes civils sont clairement des rĂ©fugiĂ©s, ils sont dĂ©sespĂ©rĂ©s, ils n'ont plus rienâ, a-t-il dĂ©clarĂ©. Pourtant, au cours des premiers mois de la guerre, âil y avait chaque jour deux ou trois incidents impliquant des innocents ou des personnes soupçonnĂ©es d'avoir Ă©tĂ© envoyĂ©es par le Hamas comme guetteursâ, sur lesquels tiraient les soldats de son bataillon.
Les soldats ont témoigné que dans toute la bande de Gaza, des cadavres de Palestiniens en civil sont restés éparpillés le long des routes et sur les terrains vagues.
âToute la zone Ă©tait jonchĂ©e de cadavresâ, a dĂ©clarĂ© S., un rĂ©serviste. âDes chiens, des vaches et des chevaux ont Ă©galement survĂ©cu aux bombardements et n'ont nulle part oĂč aller. Nous ne pouvons pas les nourrir et nous ne voulons pas non plus qu'ils s'approchent trop prĂšs. C'est pourquoi on voit parfois des chiens se promener avec des morceaux de corps en dĂ©composition. Il y rĂšgne une effroyable odeur de mortâ.

Mais avant que les convois humanitaires n'arrivent, les corps sont enlevés.
âUn D-9 [bulldozer Caterpillar] arrive avec un char, et nettoie la zone des cadavres, les enterre sous les dĂ©combres ou les pousse sur le cĂŽtĂ© pour que les convois ne les voient pas - [pour que] les images de personnes Ă un stade avancĂ© de dĂ©composition ne soient pas diffusĂ©esâ, raconte-t-il.
âJ'ai vu beaucoup de civils [palestiniens] tuĂ©s - des familles, des femmes, des enfantsâ, poursuit S.. âIl y a bien plus de morts que ce qui est publiĂ©. Nous Ă©tions dans un petit pĂ©rimĂštre. Chaque jour, au moins un ou deux [civils] Ă©taient tuĂ©s [parce qu'ils] marchaient dans une zone interdite. Je ne sais pas qui est terroriste et qui ne l'est pas, mais en gĂ©nĂ©ral, ils ne portaient pas d'armes.â
M. Green a déclaré que lorsqu'il est arrivé à Khan Younis à la fin du mois de décembre,
ânous avons vu une masse indistincte Ă l'extĂ©rieur d'une maison. Nous avons rĂ©alisĂ© qu'il s'agissait d'un corps en distinguant une jambe. La nuit, des chats l'ont mangĂ©. Puis quelqu'un est venu et l'a dĂ©placĂ©â.
Une source non militaire qui a parlĂ© Ă +972 et Ă Local Call aprĂšs sâĂȘtre rendue dans le nord de Gaza a Ă©galement rapportĂ© avoir vu des corps Ă©parpillĂ©s dans les environs.
âPrĂšs du camp militaire situĂ© entre le nord et le sud de la bande de Gaza, nous avons vu une dizaine de gens abattus d'une balle dans la tĂȘte, apparemment par un tireur embusquĂ©, [sans doute alors qu'ils] tentaient de retourner vers le nordâ, a-t-il dĂ©clarĂ©. âLes corps Ă©taient en dĂ©composition, des chiens et des chats traĂźnaient autourâ.
âIls ne s'occupent pas des corpsâ, a dĂ©clarĂ© B. Ă propos des soldats israĂ©liens Ă Gaza. âS'ils gĂȘnent, ils sont poussĂ©s sur le cĂŽtĂ©. Les morts ne sont pas enterrĂ©s. Les soldats marchent sur les corps par inadvertanceâ.
Le mois dernier, Guy Zaken, un soldat qui conduisait des bulldozers D-9 Ă Gaza, a tĂ©moignĂ© devant une commission de la Knesset que lui et son Ă©quipe avaient âĂ©crasĂ© des centaines de gens, morts ou vivantsâ. Un autre soldat avec lequel il a servi s'est ensuite suicidĂ©.
En partant, on brûle la maison
Deux des soldats interrogés dans le cadre de cet entretien ont également décrit comment l'incendie des maisons palestiniennes est devenu une pratique courante parmi les soldats israéliens, comme l'a rapporté Haaretz pour la premiÚre fois en janvier. M. Green a été personnellement témoin de deux cas de ce genre - le premier à l'initiative d'un soldat et le second sur ordre du commandement - et sa frustration à l'égard de cette politique est l'une des raisons qui l'ont poussé à refuser de poursuivre son service militaire.
Selon son tĂ©moignage, lorsque les soldats investissent une maison, la politique est la suivante : âQuand vous partez, brĂ»lez la maisonâ. Pour Green, cela n'avait aucun sens : âen aucun casâ le centre du camp de rĂ©fugiĂ©s ne pouvait faire partie d'une zone de sĂ©curitĂ© israĂ©lienne qui aurait pu justifier une telle destruction.
âNous sommes dans ces maisons non pas parce qu'elles appartiennent Ă des combattants du Hamas, mais parce qu'elles nous servent sur le plan opĂ©rationnelâ, a-t-il fait remarquer. âCe sont des maisons de deux ou trois familles - les dĂ©truire signifie qu'elles se retrouveront sans abri.â
âJ'en ai parlĂ© au commandant de ma compagnie, qui m'a rĂ©pondu qu'aucun Ă©quipement militaire ne pouvait ĂȘtre laissĂ© sur place si nous ne voulons pas que l'ennemi dĂ©couvre nos stratĂ©gies de combatâ, a poursuivi le lieutenant-colonel Green. âJ'ai dit que je procĂ©derai Ă une fouille [pour m'assurer] qu'aucune [preuve de] nos stratĂ©gies de combat ne reste sur place. [Le commandant de la compagnie m'a donnĂ© des explications tirĂ©es tout droit dâun appel Ă la vengeance. Il a dĂ©clarĂ© qu'on les brĂ»leraient parce que des D-9 ou des dispositifs explosifs spĂ©ciaux du gĂ©nie [qui auraient pu dĂ©truire la maison par d'autres moyens] n'Ă©taient pas disponibles. Il a reçu des ordres, et cela ne l'a pas perturbĂ©â.
âAvant de partir, on brĂ»le la maison - toutes les maisonsâ, rĂ©pĂšte B. âCes ordres sont confirmĂ©s par les commandants de bataillon, pour que les Palestiniens ne puissent pas revenir, et quâau cas oĂč nous aurions laissĂ© des munitions ou de la nourriture, les terroristes ne puissent pas s'en servir.â

Avant de partir, les soldats empilent matelas, meubles et couvertures, et
âavec du carburant ou des bouteilles de gazâ, note B., âla maison brĂ»le sans problĂšme, une vraie fournaiseâ.
Au début de l'invasion terrestre, sa compagnie occupait les maisons quelques jours, puis repartait. Selon B., ils
âont brĂ»lĂ© des centaines de maisons. Il est arrivĂ© que des soldats mettent le feu Ă un Ă©tage et que d'autres soldats se trouvant un Ă©tage au-dessus soient obligĂ©s de fuir Ă travers les flammes dans les escaliers ou s'asphyxient avec la fumĂ©eâ.
M. Green a dĂ©clarĂ© que les destructions laissĂ©es par l'armĂ©e Ă Gaza Ă©taient âinimaginablesâ. Au dĂ©but du conflit, a-t-il racontĂ©, les soldats avançaient entre des maisons situĂ©es Ă 50 mĂštres les unes des autres, et de nombreux soldats âles considĂ©raient [comme] une boutique de souvenirsâ, pillant tout ce que les habitants n'avaient pas rĂ©ussi Ă emporter avec eux.
âAu bout d'un moment, on meurt d'ennui, [aprĂšs] des jours d'attenteâ, a dĂ©clarĂ© M. Green. âOn dessine sur les murs, on Ă©crit des grossiĂšretĂ©s. On joue avec les vĂȘtements, on trouve les photos d'identitĂ© oubliĂ©es, on accroche la photo de quelqu'un parce que c'est drĂŽle. Nous utilisions tout ce que nous trouvions : matelas, nourriture, l'un d'entre nous a trouvĂ© un billet de 100 NIS (environ 27 dollars) et l'a pris.â
âNous dĂ©truisions tout ce que nous voulionsâ, explique M. Green. âPas par dĂ©sir de dĂ©truire, mais par pure indiffĂ©rence pour tout ce qui appartient aux [Palestiniens]. Chaque jour, un D-9 dĂ©molit des maisons. Je n'ai pas pris de photos avant et aprĂšs, mais je n'oublierai jamais un trĂšs beau quartier ... rĂ©duit Ă l'Ă©tat de poussiĂšreâ.
Le porte-parole de l'armée israélienne a répondu à notre demande de commentaire par la déclaration suivante :
âDes instructions de tir Ă dĂ©couvert ont Ă©tĂ© donnĂ©es Ă tous les soldats des Forces de dĂ©fense israĂ©liennes qui se battent dans la bande de Gaza et sur les frontiĂšres au moment de leur engagement dans les combats. Ces instructions reflĂštent le droit international que les troupes israĂ©liennes sont tenues de respecter. Les instructions de tir Ă dĂ©couvert sont rĂ©guliĂšrement revues et mises Ă jour Ă la lumiĂšre de l'Ă©volution de la situation opĂ©rationnelle et du renseignement, et approuvĂ©es par les plus hauts responsables de l'armĂ©e israĂ©lienne.
âLes instructions relatives aux tirs Ă dĂ©couvert apportent une rĂ©ponse pertinente Ă toutes les situations opĂ©rationnelles et permettent Ă nos unitĂ©s de disposer, en cas de risque, d'une libertĂ© d'action opĂ©rationnelle totale pour Ă©liminer les menaces. Ces instructions donnent aux soldats les moyens de faire face Ă des situations complexes en prĂ©sence de la population civile, et mettent l'accent sur une rĂ©duction des risques pour les personnes non identifiĂ©es comme ennemies, ou qui ne reprĂ©sentent pas de menace pour leur vie. Les directives de base relatives aux instructions de tir Ă dĂ©couvert telles que celles dĂ©crites dans la question ne sont pas identifiĂ©es et, dans la mesure oĂč elles ont Ă©tĂ© transmises, sont en contradiction avec les ordres de l'armĂ©e.
âTsahal enquĂȘte sur leurs activitĂ©s et tire des leçons des Ă©vĂ©nements opĂ©rationnels, y compris l'Ă©vĂ©nement tragique du meurtre accidentel de feu Yotam Haim, Alon Shamriz, et Samer Talalka. Les conclusions de l'enquĂȘte sur l'incident ont Ă©tĂ© transmises aux forces de combat sur le terrain afin d'Ă©viter que ce type d'incident ne se reproduise.
âDans le cadre de la destruction des capacitĂ©s militaires du Hamas, il est nĂ©cessaire, entre autres, de dĂ©truire ou d'attaquer les bĂątiments oĂč l'organisation terroriste installe des infrastructures de combat. Il s'agit Ă©galement des bĂątiments que le Hamas convertit rĂ©guliĂšrement en QG de combat. Par ailleurs, le Hamas utilise systĂ©matiquement Ă des fins militaires des bĂątiments publics censĂ©s servir Ă des fins civiles. Les ordres de l'armĂ©e rĂ©glementent le processus d'approbation, de sorte que les dĂ©gradations de sites sensibles doivent ĂȘtre approuvĂ©es par des commandants haut gradĂ©s qui prennent en compte l'impact des dommages causĂ©s Ă la structure sur la population civile, et ce face Ă la nĂ©cessitĂ© militaire d'attaquer ou de dĂ©molir la structure. La prise de dĂ©cision de ces commandants supĂ©rieurs se fait de maniĂšre mĂ©thodique et rĂ©flĂ©chie.
âL'incendie de bĂątiments non nĂ©cessaires Ă des fins opĂ©rationnelles va Ă l'encontre des ordres de l'armĂ©e et des valeurs de Tsahal.
âDans le cadre des combats et sous rĂ©serve des ordres des armĂ©es, il est possible d'utiliser les biens de l'ennemi Ă des fins militaires vitales, ainsi que de s'emparer des biens d'organisations terroristes comme butin de guerre sous rĂ©serve des ordres de l'armĂ©e. Par ailleurs, la prise de biens Ă des fins privĂ©es constitue un acte de pillage et est interdite par la loi sur la juridiction militaire. Les incidents au cours desquels les soldats ont agi de maniĂšre non conforme aux ordres et Ă la loi feront l'objet d'une enquĂȘteâ.
* Oren Ziv est photojournaliste, reporter pour Local Call et membre fondateur du collectif de photographes Activestills.
https://www.972mag.com/israeli-soldiers-gaza-firing-regulations/




La question que lâon se pose est: Comment peut-on, dĂ©cemment, mener une vie ordinaire aprĂšs avoir participĂ© Ă de telles orgies meurtriĂšres ?
LâindiffĂ©rence affichĂ©e par les auteurs de ces abominations est dĂ©jĂ pathologique, il sâagit, comme souvent dans de semblables situations, dâune sorte de folie collective qui dĂ©pouille les soldats de tout frein moral, et de la conscience mĂȘme de commettre des actes odieux.
Câest, tout simplement, hallucinant !âŠ